LOGINChapitre 2
Rosa
Je regarde le bal depuis ma fenêtre, comme je regarde toutes les choses de ma vie : de loin, en silence, les doigts serrés sur l'appui en pierre froide.
La lumière jaillit des grandes fenêtres du palais Valente, là-bas, derrière les jardins intérieurs que je n'ai pas le droit de traverser quand il y a du monde. Je distingue les silhouettes danser derrière les vitres, des ombres mouvantes aux couleurs claires, des masques qui scintillent sous les lustres. Le rire étouffé d'une femme me parvient par bouffées, porté par la brise humide de la nuit. Cela ressemble à un monde dont j'ai toujours été exclue. Un monde qui ignore jusqu'à mon souffle.
Je ne suis pas invitée. Je ne suis jamais invitée.
Derrière moi, la chambre est petite, presque monacale. Une couverture grise sur un lit étroit, une chaise en bois au dossier droit, une cruche d'eau sur une commode ébréchée. Pas de fleurs, pas de tableaux, pas de miroirs. Les Valente préfèrent que je ne voie pas mon visage, peut-être. Ou qu'ils ne voient pas le leur quand ils me croisent dans les couloirs. Je suis la fille cachée, l'illégitime, la honte. Celle dont on ne parle pas. Celle qu'on aurait dû étouffer dans son berceau, si l'on en croit les murmures que j'ai surpris quand j'avais douze ans.
Mon père, Alfonso Valente, avait déjà trois fils légitimes lorsqu'il a rencontré ma mère, une couturière sicilienne aux mains calleuses et aux yeux trop grands. Il lui a promis des bijoux, une maison, un avenir. Il lui a donné un enfant, moi. Et puis il est retourné à sa femme, à ses héritiers, à sa vie bien rangée de parrain respecté. Ma mère est morte en couches. On dit qu'elle a saigné pendant des heures, seule dans une chambre d'auberge, parce que personne n'osait appeler un médecin pour une bâtarde à naître. Moi, j'ai survécu. Par défi, par erreur, par malédiction.
Parfois, je pense que c'eût été plus simple si j'avais fermé les yeux avec elle.
Mais je ne les ai pas fermés. Je les ai ouverts, au contraire, très grands. J'ai appris à voir. À écouter. À retenir chaque mot échangé dans les couloirs, chaque ombre qui se glisse dans le bureau de mon père, chaque nom murmuré après un verre de trop. Les Valente me considèrent comme un meuble – on ne parle pas devant un meuble –, alors j'ai tout entendu. Les trafics d'armes, les pots-de-vin aux juges, les noms des hommes qu'il faut éliminer. J'ai tout retenu. Dans ma tête, je possède une bibliothèque de leurs crimes, classée par date, par gravité, par traître impliqué. C'est ma seule richesse. Ma seule arme.
Ce soir, Matteo, mon demi-frère aîné, celui qui dirige désormais le clan depuis la mort de notre père, danse au bal masqué. Je l'aperçois par intermittence : sa haute silhouette vêtue de velours noir, son masque d'argent en forme de loup. Il tourne au bras d'une femme rousse dont le décolleté laisse voir des perles. Il rit, il boit, il signe des alliances. Il ne pense pas à moi. Il ne pense jamais à moi.
Mais moi, je pense à lui. Je pense à ce qu'il a fait, il y a six mois. L'assassinat de cette fille, Bianca De Santis, une erreur, une balle perdue. Je l'ai su dès le lendemain, parce que j'écoute aux portes. Matteo avait ordonné une frappe sur un messager des De Santis. Le tireur était nerveux. Il a visé trop tôt. Et une jeune femme est tombée dans une mare de sang, une montre en or encore accrochée à son poignet. Matteo n'a même pas eu un haussement d'épaules. « Une De Santis de moins », a-t-il dit en haussant les épaules, devant son conseiller.
Depuis ce jour, je ne peux plus dormir. Chaque nuit, je vois le visage de cette inconnue. Je l'imagine se préparant à sortir, choisissant sa tenue, glissant la montre au creux de sa paume. Je l'imagine heureuse, insouciante. Et puis le bruit sec, le choc, le ciel qui bascule. Personne ne l'a vengée. Personne n'a pleuré assez fort. Sauf peut-être son frère, Lorenzo De Santis. J'ai lu son nom dans les dossiers que mon frère garde sous clé. J'ai vu sa photo, une fois. Un visage anguleux, des yeux sombres, une mâchoire serrée. Il a juré de laver cet affront. Je le sais. Je le sens.
Et j'attends.
Je n'ai pas de plan précis, pas d'armée, pas d'argent. Je ne suis qu'une femme enfermée dans une chambre trop petite, avec pour seul trésor des secrets que personne ne m'a demandé de garder. Mais j'attends. Je guette l'instant où la vengeance de Lorenzo De Santis viendra frapper à la porte des Valente. Et quand il viendra, je ne supplierai pas. Je ne pleurerai pas. Je lui dirai la vérité.
Je lui dirai : prenez-moi, je ne vaux rien pour eux. Mais je sais tout. Et je peux tout vous donner.
Mes doigts caressent le rebord de la fenêtre. La pierre est rugueuse, parsemée de petites fissures où la mousse s'accroche. L'air sent le jasmin et la terre humide, un parfum doux-amer qui me rappelle ma mère sans que je l'aie connue. On dit qu'elle aimait les fleurs blanches. On dit qu'elle chantait en cousant. On dit qu'elle m'a regardée une seconde avant de mourir, et qu'elle a souri.
Peut-être que ce sourire, c'est tout ce qu'elle m'a laissé. Une promesse muette que la vie, malgré tout, valait d'être vécue.
Mais ce soir, cette promesse me brûle la gorge. Parce que je ne veux plus seulement vivre. Je veux que Matteo paie. Pour Bianca. Pour ma mère. Pour chaque regard qu'on m'a jeté comme à une ordure. Pour chaque porte qu'on a fermée devant moi. Pour chaque fois qu'on m'a chuchoté « la honte des Valente » en croyant que je n'entendais pas.
Je me retourne vers ma chambre. Les murs sont nus, d'un blanc sale. Une seule bougie grésille sur la commode, sa flamme vacille, et je songe que c'est ainsi que je me sens. Une petite flamme dans une pièce trop grande. Qui attend le vent qui l'éteindra ou la soufflera ailleurs.
Demain, peut-être, rien n'aura changé. Je me réveillerai, je boirai l'eau tiède de la cruche, je lirai le même livre pour la dixième fois, et j'entendrai Matteo rire dans la cour sans me regarder. Mais peut-être que non. Peut-être que cette nuit, dans la lumière aveuglante du bal masqué, une ombre se déplacera. Un homme vêtu de noir, le visage caché, fendra la foule comme un couteau. Et il viendra me chercher.
Je ne crierai pas. Je ne supplierai pas.
Je lui dirai : enfin.
La bougie tousse une dernière fois, puis s'éteint. Je reste dans l'obscurité, mes mains posées à plat sur le drap rugueux. Mes yeux s'habituent au noir, et je distingue peu à peu les contours du monde. Le monde que j'ai toujours observé sans y toucher. Le monde qui, bientôt, peut-être, me touchera à son tour.
Au loin, la musique du bal s'intensifie. Une valse endiablée, des violons qui tournent comme des âmes en peine. Je ferme les paupières, et je danse toute seule, dans le silence de ma prison dorée. Je tourne, je tourne, les bras ouverts. Et j'attends.
J'attends que la vengeance vienne me chercher.
Parce que pour la première fois de ma vie, je crois qu'elle viendra.
Chapitre 119LorenzoUne nuit, elle hurle dans son sommeil. Le cri déchire le silence de notre chambre comme une lame, comme un coup de tonnerre, comme un appel au secours lancé dans les ténèbres, et je me réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre, les mains qui cherchent déjà mon arme sur la table de chevet, l'esprit en alerte, prêt à affronter un ennemi, une menace, une intrusion. Mais il n'y a personne, il n'y a que Rosa, ma Rosa, qui se débat dans les draps, le visage couvert de sueur, les mains crispées sur son ventre arrondi, la respiration saccadée, hachée, désespérée. Elle rêve de Matteo, je le comprends immédiatement, je le devine dans les mots qu'elle murmure, dans les gémissements qui s'échappent de ses lèvres, dans la terreur qui déforme ses traits pourtant s
Chapitre 118RosaIl choisit des prénoms, comme il le fait souvent depuis que mon ventre s'est arrondi, depuis qu'il a pris l'habitude de poser sa tête dessus le soir, d'attendre les mouvements de l'enfant, de lui parler dans le silence de la nuit, de lui faire des promesses que je recueille comme des trésors. Ce soir, il est assis près de la cheminée, dans le petit salon aux boiseries sombres, et il feuillette un vieux livre de généalogie qu'il a trouvé dans la bibliothèque, un de ces registres reliés de cuir qui portent les noms de ses ancêtres depuis des siècles, et il me lit des prénoms à voix haute, comme on lit des poèmes, comme on récite des prières, comme on célèbre une litanie. Bianca, pour une fille, Bianca comme sa sœur jumelle, comme l'ange qui veille sur nous, comme la lumière qui ne s'&
Chapitre 117RosaMon ventre grossit. Chaque jour, il est un peu plus rond, un peu plus lourd, un peu plus présent, et je le regarde dans le miroir de la salle de bains avec un mélange d'émerveillement et d'étrangeté, comme si ce corps qui change n'était pas tout à fait le mien, comme si cette courbe qui s'arrondit était à la fois moi et quelqu'un d'autre, à la fois mon corps et celui de notre enfant qui grandit, qui se prépare, qui attend son heure. Ma peau est tendue, lisse, chaude, et je la caresse souvent, machinalement, avec cette tendresse instinctive des mères, avec cette curiosité des femmes qui découvrent en elles une force qu'elles ne soupçonnaient pas. Les robes que je portais autrefois ne me vont plus, elles sont trop étroites, trop serrées, trop anciennes, et Lorenzo a fait venir une couturière de Velasca
Chapitre 116RosaLe sang ne me fait plus peur. La mort non plus. Je les ai vus de trop près, trop souvent, trop longtemps, pour qu'ils puissent encore me terrifier, pour qu'ils puissent encore me faire trembler, pour qu'ils puissent encore me réduire au silence. Le sang de Rocco qui coulait sur les dalles de la cave, le sang du faux médecin qui s'étalait sur le parquet de la bibliothèque, le sang de Tommaso qui s'élargissait en une flaque sombre au centre de la grande salle, tout ce sang que j'ai vu couler, tout ce sang que j'ai appris à regarder sans ciller, sans reculer, sans détourner les yeux, tout ce sang est devenu une partie de moi, une partie de mon histoire, une partie de celle que je suis devenue. La mort ne me fait plus peur, ni celle que l'on donne, ni celle que l'on reçoit, ni celle qui rôde autour de nous comme un loup patient, ni celle qui frappe sans pr&eac
Chapitre 115LorenzoUn espion dans nos rangs. Je le découvre après des semaines de soupçons, de surveillance discrète, de recoupements silencieux, et la vérité éclate enfin dans mon bureau, un soir de novembre, alors que Marco pose devant moi les preuves irréfutables, les relevés téléphoniques, les photographies prises à son insu, les enregistrements qui ne laissent aucun doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de pardon. C'est un homme que Rosa connaît, un ancien garde des Valente, un certain Tommaso, un homme qui patrouillait dans les couloirs du palais Valente quand elle était prisonnière dans l'aile sud, qui a assisté à ses humiliations sans jamais lever le petit doigt, qui a baissé les yeux quand Matteo la frappait, qui a détourné le regard quand Rocco la traînait dans les
Chapitre 114RosaJe deviens son égérie, son conseil, son bras droit, et cette transformation ne se fait pas en un jour, ni en une semaine, mais elle s'opère avec une évidence qui m'émerveille, avec une douceur qui me bouleverse, avec une force qui me transcende. Je lis les dossiers la nuit, pendant que Lorenzo dort contre moi, épuisé par les réunions, par les négociations, par les décisions, et je les lis à la lueur d'une lampe à huile, assise près de la fenêtre, les pieds nus posés sur le tapis, le dos calé contre les coussins de velours. Les dossiers sont épais, remplis de noms, de chiffres, de territoires, de trahisons passées, de menaces à venir, et je les parcours avec une concentration totale, avec une attention minutieuse, avec une soif de comprendre qui ne s'est jamais éteinte, même apr&egr
Chapitre 8RosaJe me débat.Mes bras, mes jambes, mes ongles, mes dents, tout mon corps se révolte contre les mains qui me tiennent. Je ne sais plus où je suis, ni depuis combien de temps on me traîne. Les odeurs me reviennent par bouffées : le parfum sucré des roses noires, l’humidité de la terre
Chapitre 7LorenzoJe donne l’ordre.Ma voix est calme, à peine un murmure dans l’oreillette, mais mes hommes l’entendent. Le petit appareil en plastique noir est logé dans mon conduit auditif, sa surface lisse et tiède contre ma peau. Je sens les vibrations de ma propre voix lui traverser, et dans
Chapitre 6RosaJe danse.La musique m'emporte, les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue, et je tourne lentement sur moi-même au milieu de la galerie vitrée. Mes bras sont ouverts, mes yeux fermés, ma robe de velours bleu froisse contre mes chevilles à chaque mouvement.
Chapitre 5LorenzoMon oreillette grésaille, et la voix de Marco, à peine plus qu'un souffle, prononce les mots que j'attends depuis des heures.— Elle est entrée. Rosa Valente. Côté galerie vitrée.Le monde, autour de moi, se fige. La musique, les rires, les cliquetis des coupes de champagne, tout







