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Chapitre 8

last update publish date: 2026-05-25 05:25:41

Chapitre 8

Rosa

Je me débat.

Mes bras, mes jambes, mes ongles, mes dents, tout mon corps se révolte contre les mains qui me tiennent. Je ne sais plus où je suis, ni depuis combien de temps on me traîne. Les odeurs me reviennent par bouffées : le parfum sucré des roses noires, l’humidité de la terre, la sueur des hommes, le cuir de leurs gants. Le froid me pénètre, une morsure glaciale qui me remonte des chevilles aux mollets, des mollets aux cuisses. Mes pieds nus dans mes escarpins usés glissent sur le gravier, et des petits cailloux s’infiltrent entre le cuir et ma peau, me lacèrent la plante des pieds. La douleur est aiguë, précise, presque agréable tant elle m’ancre dans la réalité. Le jardin, les statues, la fontaine, tout n’est qu’un tourbillon d’ombres et de lumières que je distingue à peine à travers mes yeux qui pleurent, mes yeux qui brûlent à force de les ouvrir trop grands dans l’obscurité. Les torches du palais, derrière nous, projettent des lueurs orangées qui dansent sur les visages des hommes, leur donnant des airs de démons. Les étoiles, au-dessus, sont des milliers d’éclats de verre cruels.

Je me débat parce que c’est tout ce qu’il me reste.

Un homme me tient le bras gauche. Sa main est large, chaude, moite, ses doigts enserrant mon poignet comme un étau. Je sens la pression de son pouce contre mon os, la chaleur de sa paume à travers le velours de ma manche. Je plante mes ongles dans sa peau, aussi profondément que possible, en grattant, en creusant, en cherchant la chair vive. Mes ongles ne sont pas longs, mais ils sont coupés en pointe, affûtés comme des lames. Je sens la peau céder sous mes doigts, une résistance molle puis une perforation, et le sang qui coule, chaud et gluant, entre mes phalanges. Il jure, un juron sale que l’air froid emporte, et sa main lâche prise une seconde, un battement de cils, juste assez pour que je puisse pivoter sur moi-même et frapper. Mon poing, petit, osseux, heurte quelque chose de dur. Son menton, je crois. Ou sa pommette. Le choc remonte le long de mon bras, une vibration douloureuse qui me secoue l’épaule. J’entends ses dents claquer, un bruit sec, cassant. Sa tête bascule en arrière sous l’impact.

— Cette garce, crache-t-il.

Son souffle sent le tabac et le vin. Ses yeux, dans la pénombre, brillent de rage.

Un autre m’attrape par les cheveux. Sa main se referme sur la masse brune, ses doigts s’enfonçant dans les mèches, tirant. La douleur est fulgurante, une décharge électrique qui me traverse le crâne, la nuque, la colonne vertébrale. Mes tempes cognent, mon cuir chevelu brûle, des petites lumières blanches explosent derrière mes paupières. Mes yeux s’emplissent de larmes, des larmes chaudes et salées qui coulent le long de mes joues et viennent lécher le bord de mon masque. Mais je ne pleure pas. Ce ne sont pas des larmes de faiblesse. C’est la douleur qui les arrache, rien d’autre. Je me retourne vers l’homme, mes dents découvertes, ma mâchoire ouverte, et je mords.

Ses doigts. Deux doigts épais, poilus, aux ongles sales. Je n’ai pas le temps de voir lesquels. Ma bouche se referme sur eux, mes dents s’enfoncent dans la chair comme dans du fruit trop mûr. Le goût du sang emplit ma langue, mon palais, ma gorge. Chaud. Métallique. Écœurant. Une saveur de cuivre et de sel. L’homme hurle, un cri aigu qui déchire la nuit, et il retire sa main brusquement. Mes dents labourent sa peau en sortant, arrachant un lambeau. Je crache le sang sur le gravier blanc, une petite flaque sombre qui brille sous la lune.

— Elle m’a mordu ! La putain m’a mordu !

Sa voix est paniquée, presque enfantine. Il recule d’un pas, serrant sa main blessée contre sa poitrine.

Mais ils sont trois. Pendant que je m’occupais de lui, les deux autres ont resserré leur étreinte. Je sens leurs mains partout sur moi : sur mes bras, sur mes épaules, sur ma taille. Ils me plaquent contre quelque chose de froid et de dur. La fontaine, je crois. Je reconnais le granit rugueux sous mon dos, la mousse humide qui colle à ma robe, l’eau qui dégouline de la vasque et imbibe mes cheveux. La pierre s’enfonce dans mes côtes à chaque mouvement, et l’air sort de mes poumons dans un râle. Mes bras sont bloqués au-dessus de ma tête, mes poignets maintenus par Costanzo. Mes jambes sont immobilisées, Rino assis sur mes cuisses, son poids m’écrasant. Je ne peux plus bouger. Mes muscles tirent, mes articulations craquent, mais rien ne cède.

Mais je peux encore crier.

Je reprends mon souffle, ce souffle qu’ils m’ont volé, et je l’expulse en un hurlement. Ma voix déchire la nuit, se fracasse contre les murs du palais, rebondit sur les statues, ricoche sur les buissons d’épines. Je crie jusqu’à ce que ma gorge brûle, jusqu’à ce que ma voix se casse, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un raclement, un bruit de pierre qu’on gratte.

— Lâchez-moi ! Au secours ! À l’aide !

Rien. Personne. Les invités sont trop loin, trop absorbés par leur champagne et leurs rires. Les gardes de Matteo sont à l’intérieur, à l’autre bout du domaine, à boire et à jouer aux cartes. Ma voix se perd dans le vide, se dilue dans l’air glacé. Les étoiles m’écoutent, indifférentes. Les statues m’écoutent, muettes.

Personne ne vient.

Un homme s’approche. Je le reconnais à sa silhouette, à sa façon de marcher. C’est celui que j’ai mordu. Celui dont le sang coule encore de sa main, formant de petites gouttes sombres sur le gravier blanc. Sa mâchoire est serrée, ses yeux brillent d’une lueur mauvaise. Il tient un chiffon blanc dans sa main valide, un chiffon plié, épais, humide. Même avant qu’il ne l’approche, je devine l’odeur. Le chloroforme. Cette odeur âcre, chimique, qui me brûle les narines de loin.

— Non, je dis. Ma voix n’est plus qu’un souffle rauque, éraillé. Non, pas ça.

L’homme s’approche encore. Je vois les fibres du chiffon, les petites aspérités du tissu. Je vois ses doigts qui le tiennent, ses phalanges blanches à force de serrer.

Je me débats plus fort. Je me débats comme si ma vie en dépendait, comme si chaque seconde d’immobilité était une seconde de trop. Mes talons labourent le gravier, soulevant des petits cailloux qui crissent sous mes semelles. Mes ongles cherchent encore à griffer, mais les mains de Costanzo tiennent mes poignets trop serrés, trop haut. Mes doigts ne touchent que l’air. Mes dents claquent dans le vide, cherchant une autre proie, une autre chair à mordre. Mais Rino a reculé son visage hors de ma portée. Je ne peux plus mordre. Je ne peux plus griffer. Je ne peux plus rien.

Mes jambes s’épuisent. Mes coups sont plus faibles, mes muscles brûlent, mes articulations crient grâce. La peur monte en moi, froide, visqueuse, comme une marée noire.

— Non, je vous en supplie, pas ça. Je ferai tout ce que vous voulez. Tout. Mais pas ça. Pas le chloroforme.

Je ne sais pas à qui je parle. À l’homme au chiffon ? À ceux qui me tiennent ? À Lorenzo, quelque part dans l’ombre, qui regarde sans rien dire ? Peu importe. Les mots sortent de ma bouche sans que je les contrôle, des supplications que je n’ai jamais prononcées, que je me suis juré de ne jamais prononcer.

Il ne m’écoute pas.

L’homme s’accroupit devant moi. Son ombre m’engloutit, m’efface. Son souffle est chaud sur ma joue, mêlé à l’odeur du sang qu’il a sur les doigts. Il approche le chiffon de mon visage. Je vois le blanc du tissu, les plis, les petites gouttes de produit qui perlent à la surface. Une seconde encore. Une seconde avant le contact.

— Pardon, dit l’homme.

Sa voix presque douce. Presque désolée.

Puis le chiffon se plaque sur mon visage.

Froissé, brutal, impitoyable. Il couvre mes narines, ma bouche, mes joues. L’étoffe est froide, humide, lourde. L’odeur m’envahit, chimique, âcre, insoutenable. Elle me pénètre par les narines, par les lèvres entrouvertes, par les pores de ma peau. Je tousse, je crache, je suffoque. Ma gorge se serre, mes poumons se vident, se remplissent de cette brume toxique. L’air devient liquide, mes pensées se brouillent, les bruits s’éloignent, la lumière pâlit.

Je me débats encore une seconde. Mes jambes donnent un dernier coup, un spasme plus qu’un mouvement. Mes bras tirent une dernière fois sur les mains de Costanzo, une traction faible, inconsistante. Mes doigts griffent le vide, se referment, s’ouvrent, se referment encore.

Mais tout ralentit. La musique lointaine devient un bourdonnement grave. Les étoiles s’étirent en traînées lumineuses. Les visages des hommes se déforment, s’allongent, se brouillent comme des aquarelles sous la pluie.

Puis plus rien.

Mes forces m’abandonnent. Mes muscles se relâchent, un à un, des épaules aux coudes, des coudes aux poignets. La tension quitte mes jambes, mes cuisses, mes mollets. Mes pieds s’immobilisent sur le gravier. Mes mains s’ouvrent, mes doigts se déploient comme des pétales fanés. Ma tête bascule en arrière, heurtant la pierre froide de la fontaine avec un bruit sourd que je n’entends pas.

L’obscurité m’engloutit.

Pas une obscurité noire, comme la nuit. Non. Une obscurité douce, cotonneuse, qui m’enveloppe comme une couverture trop chaude. Les bords du monde s’effilochent, se déchirent, disparaissent. Je ne sens plus mes membres. Je ne sens plus le froid. Je ne sens plus la peur.

Le silence m’emporte.

Un silence absolu. Pas un bruit de pas, pas un souffle, pas un battement de cœur. Rien. Le vide. Le néant. La dernière image qui traverse mon esprit avant que tout ne s’éteigne est celle d’une robe jaune, d’une montre en or, d’un sourire que je n’ai jamais connu.

Bianca.

Je pense à elle, à cette inconnue morte pour rien, et je lui souris. Je lui souris dans l’obscurité, là où personne ne me voit.

Puis ma conscience se déchire comme une voile sous l’orage.

Je perds connaissance.

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