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Chapitre 3

last update تاريخ النشر: 2026-05-21 17:36:59

Chapitre 3

Lorenzo

Le bal bat son plein, et la rumeur de la fête m'enveloppe comme une seconde peau trop chaude, trop parfumée, trop vivante.

Je suis au cœur de la salle, immobile au milieu du tourbillon des masques, et pourtant personne ne me regarde. C'est l'avantage du costume de velours noir, du masque de faucon aux plumes d'acier brun. Je suis l'ombre que la lumière oublie, le corbeau posé sur un lustre, celui qui observe sans être vu. Autour de moi, des couples tournent, des rires éclatent, des voix se font plus douces pour chuchoter des secrets que je n'ai pas besoin d'entendre pour deviner.

L'orchestre joue une valse lente, presque langoureuse, et les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue. Les archets montent et descendent, et la musique se répand dans la salle comme un fluide épais, enivrant, qui ralentit le temps et aiguise les sens. Les lustres de cristal projetent des milliers d'éclats lumineux sur les parquets cirés, et chaque pas, chaque froissement d'étoffe, chaque tintement de verre se réfléchit dans cette mer de lumière.

Le champagne coule à flots. Des serveurs en livrée blanche traversent la foule, leurs plateaux chargés de flûtes où pétille un liquide pâle, presque doré. Les invités tendent la main sans regarder, prennent une coupe, boivent, reprennent une coupe. Les joues rosissent, les regards s'embuent, les langues se délient. Le bal masqué de la Camorra n'est pas seulement une fête, c'est un laboratoire. Ici, les alliances se négocient entre deux gorgées de champagne. Ici, les trahisons se préparent derrière un sourire masqué. Ici, la mort rôde, mais personne ne la voit parce qu'elle porte une cape de velours et un masque de plumes.

Mes yeux parcourent la salle lentement, méthodiquement, comme un général qui étudie le terrain avant la bataille. Je connais déjà les issues : la grande porte à l'ouest, les escaliers de service à l'est et au nord, la galerie vitrée qui donne sur les jardins, les cuisines qui communiquent avec les écuries. Mes hommes sont en place, je les ai placés un à un, comme des pièces sur un échiquier.

Marco est près de l'entrée principale, déguisé en Arlequin. Son costume bigarré le rend presque ridicule, mais ses yeux, derrière son masque, ne cessent de scanner la foule. Il est mon bras droit, celui qui donne le signal. Costanzo a pris position près de la galerie vitrée, vêtu en laquais, son plateau d'argent vide posé sur une console comme s'il attendait une commande. Rino, lui, s'est glissé près des cuisines, là où les domestiques entrent et sortent avec les plateaux de nourriture. Son costume de soldat vénitien lui permet de rester debout sans éveiller les soupçons, une épée factice au côté, un casque à plumes qui lui cache le visage.

Ils sont prêts. Tous.

Mais la cible n'est pas encore en vue.

La cible : Rosa Valente. La sœur de Matteo. La fille cachée, l'illégitime, la honte des Valente. Celle que son frère n'expose jamais, qu'il garde enfermée dans l'aile sud de son palais comme un secret gênant. Mais ce soir, il doit la sortir. Il ne peut pas faire autrement. Le bal masqué réunit toutes les grandes familles de la Camorra, tous les alliés, tous les ennemis d'un soir. Matteo a besoin de montrer sa puissance, sa cohésion, sa descendance. Même une bâtarde. Surtout une bâtarde, peut-être, pour prouver qu'il contrôle tout, jusqu'à ses humiliations.

Je me déplace lentement, ma coupe de champagne à la main, feignant d'admirer les fresques du plafond. Des angelots joufflus, des nus alanguis, des ciels trop bleus. L'art pompier d'un autre siècle, celui qui célèbre la richesse sans jamais montrer le sang. Je hais ce plafond. Je hais ces angelots. Je hais cette lumière qui caresse les masques et les robes pendant que Bianca pourrit sous la terre.

Ma main droite plonge dans ma poche intérieure, là où la montre en or repose contre ma poitrine. Le métal est tiède, presque vivant. Je l'imagine encore à son poignet, la dernière seconde avant que la balle ne la frappe. Le tic-tac silencieux scande les secondes de ma vengeance.

— Encore un peu, Bianca, murmurent mes lèvres sous le masque. Encore un peu, et je leur prends ce qu'ils ont de plus précieux.

Autour de moi, les murmures s'intensifient. Je tends l'oreille, sans faire de mouvement.

— … les Valente sont trop sûrs d'eux, chuchote une femme masquée à l'oreille d'un homme déguisé en Doge.

— Matteo a promis des livraisons pour le printemps, répond l'homme à voix basse. Mais je ne lui fais pas confiance. Il a trahi ses propres alliés l'année dernière.

— Il a trahi tout le monde. Mais ce soir, il a amené sa sœur, paraît-il. La cachée. Pour montrer qu'il n'a rien à cacher.

Le rire de la femme est un filet de miel empoisonné.

— Une cachée n'est jamais une preuve d'honnêteté, c'est une preuve de faiblesse.

Ils s'éloignent, et je reste figé un instant. Matteo a amené sa sœur. Elle est là, quelque part dans cette foule. Pas encore visible, pas encore sortie de l'ombre, mais elle est là.

Mon cœur bat plus vite. Je serre ma coupe de champagne, et le cristal émet un petit bruit de craquement. Je relâche ma pression immédiatement. Pas d'impatience. Pas de geste brusque. Je suis le faucon. Le faucon ne tremble pas.

Marco me rejoint, glissant entre deux invités comme une anguille entre les rochers. Son masque d'Arlequin lui donne un air presque comique, mais sa voix est tendue.

— Rien pour l'instant. Mais Costanzo a vu un groupe de gardes Valente près de l'escalier nord. Ils sont nerveux. Ils regardent vers le haut.

Vers le haut. Cela veut dire que quelqu'un d'important est à l'étage. Quelqu'un qu'ils protègent. Ou qu'ils surveillent.

— Rosa, soufflé-je.

— Probablement.

Je jette un coup d'œil vers l'escalier nord, là où la lumière est plus tamisée, où les tentures de velours grenat tombent en lourds rideaux le long des murs. Je ne vois personne. Seulement les gardes, trois hommes en noir, postés comme des statues.

— On attend, dis-je. Elle va descendre. Elle n'est pas venue pour rester cachée tout le soir. Matteo a besoin de la montrer.

Marco hoche la tête et disparaît, se fondant à nouveau dans la foule.

Je m'adosse à une colonne de marbre blanc, mes doigts caressant machinalement le bord de ma coupe. L'orchestre attaque une nouvelle valse, plus rapide, presque fiévreuse. Les couples se resserrent, les mains gantées glissent sur les tailles, les souffles se rapprochent. L'atmosphère s'alourdit de désir et de danger.

Tout est en place. La salle, la musique, le champagne, les masques. Mes hommes. La cible, quelque part dans cet édifice.

Je relève légèrement mon masque, juste assez pour essuyer la sueur qui perle sur ma tempe. L'odeur de mon propre corps, mêlée à celle des invités, me donne la nausée. Mais je reste. Je regarde. J'attends.

Rosa Valente.

Je ne sais rien d'elle, vraiment. Des photos volées, des rumeurs, des chuchotements dans les couloirs de la pègre. On dit qu'elle est douce, qu'elle lit beaucoup, qu'elle a les yeux clairs de sa mère morte en couches. On dit aussi qu'elle écoute aux portes, qu'elle sait des choses, qu'elle pourrait être dangereuse si on lui donnait une chance. Mais les Valente ne lui donnent jamais de chance. Ils la cachent. Ils l'étouffent. Ils la gardent comme un secret honteux, ni vraiment famille, ni vraiment ennemie.

Pour moi, elle est une clé. La clé de la souffrance de Matteo.

Je ne la tuerai pas. Ce ne serait pas assez long. Il faut qu'il ait peur. Il faut qu'il attende, qu'il imagine, qu'il se ronge les sangs en pensant à ce qu'on pourrait lui faire. Et quand la peur aura tout détruit en lui, quand il suppliera à genoux, alors je déciderai.

Un groupe d'invités passe devant moi, trop bruyants. Une femme en robe de velours vert, déguisée en reine de la nuit, rit aux éclats en tirant par la main un homme masqué en Pierrot. Le Pierrot trébuche, manque de tomber, se rattrape à ma manche. Je le repousse d'un geste sec, et la femme me lance un regard surpris avant de s'éloigner en pouffant.

Je les regarde partir, indifférent.

Mon regard retourne vers l'escalier nord. Les gardes sont toujours là, immobiles. Mais derrière eux, dans l'ombre de la cage d'escalier, quelque chose a bougé. Un frôlement d'étoffe, peut-être. Le souffle retenu d'une femme.

Je tends l'oreille, mais la musique couvre tout.

Rosa.

Elle est là, si proche. Dans quelques instants, elle descendra. Elle entrera dans la lumière. Elle deviendra ma cible.

Je pose ma coupe de champagne sur une console, et le geste est définitif. Je n'ai plus besoin de faire semblant. Je suis prêt.

La montre de Bianca tic-taque contre mon cœur.

J'attends.

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