Se connecterChapitre 3
Lorenzo
Le bal bat son plein, et la rumeur de la fête m'enveloppe comme une seconde peau trop chaude, trop parfumée, trop vivante.
Je suis au cœur de la salle, immobile au milieu du tourbillon des masques, et pourtant personne ne me regarde. C'est l'avantage du costume de velours noir, du masque de faucon aux plumes d'acier brun. Je suis l'ombre que la lumière oublie, le corbeau posé sur un lustre, celui qui observe sans être vu. Autour de moi, des couples tournent, des rires éclatent, des voix se font plus douces pour chuchoter des secrets que je n'ai pas besoin d'entendre pour deviner.
L'orchestre joue une valse lente, presque langoureuse, et les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue. Les archets montent et descendent, et la musique se répand dans la salle comme un fluide épais, enivrant, qui ralentit le temps et aiguise les sens. Les lustres de cristal projetent des milliers d'éclats lumineux sur les parquets cirés, et chaque pas, chaque froissement d'étoffe, chaque tintement de verre se réfléchit dans cette mer de lumière.
Le champagne coule à flots. Des serveurs en livrée blanche traversent la foule, leurs plateaux chargés de flûtes où pétille un liquide pâle, presque doré. Les invités tendent la main sans regarder, prennent une coupe, boivent, reprennent une coupe. Les joues rosissent, les regards s'embuent, les langues se délient. Le bal masqué de la Camorra n'est pas seulement une fête, c'est un laboratoire. Ici, les alliances se négocient entre deux gorgées de champagne. Ici, les trahisons se préparent derrière un sourire masqué. Ici, la mort rôde, mais personne ne la voit parce qu'elle porte une cape de velours et un masque de plumes.
Mes yeux parcourent la salle lentement, méthodiquement, comme un général qui étudie le terrain avant la bataille. Je connais déjà les issues : la grande porte à l'ouest, les escaliers de service à l'est et au nord, la galerie vitrée qui donne sur les jardins, les cuisines qui communiquent avec les écuries. Mes hommes sont en place, je les ai placés un à un, comme des pièces sur un échiquier.
Marco est près de l'entrée principale, déguisé en Arlequin. Son costume bigarré le rend presque ridicule, mais ses yeux, derrière son masque, ne cessent de scanner la foule. Il est mon bras droit, celui qui donne le signal. Costanzo a pris position près de la galerie vitrée, vêtu en laquais, son plateau d'argent vide posé sur une console comme s'il attendait une commande. Rino, lui, s'est glissé près des cuisines, là où les domestiques entrent et sortent avec les plateaux de nourriture. Son costume de soldat vénitien lui permet de rester debout sans éveiller les soupçons, une épée factice au côté, un casque à plumes qui lui cache le visage.
Ils sont prêts. Tous.
Mais la cible n'est pas encore en vue.
La cible : Rosa Valente. La sœur de Matteo. La fille cachée, l'illégitime, la honte des Valente. Celle que son frère n'expose jamais, qu'il garde enfermée dans l'aile sud de son palais comme un secret gênant. Mais ce soir, il doit la sortir. Il ne peut pas faire autrement. Le bal masqué réunit toutes les grandes familles de la Camorra, tous les alliés, tous les ennemis d'un soir. Matteo a besoin de montrer sa puissance, sa cohésion, sa descendance. Même une bâtarde. Surtout une bâtarde, peut-être, pour prouver qu'il contrôle tout, jusqu'à ses humiliations.
Je me déplace lentement, ma coupe de champagne à la main, feignant d'admirer les fresques du plafond. Des angelots joufflus, des nus alanguis, des ciels trop bleus. L'art pompier d'un autre siècle, celui qui célèbre la richesse sans jamais montrer le sang. Je hais ce plafond. Je hais ces angelots. Je hais cette lumière qui caresse les masques et les robes pendant que Bianca pourrit sous la terre.
Ma main droite plonge dans ma poche intérieure, là où la montre en or repose contre ma poitrine. Le métal est tiède, presque vivant. Je l'imagine encore à son poignet, la dernière seconde avant que la balle ne la frappe. Le tic-tac silencieux scande les secondes de ma vengeance.
— Encore un peu, Bianca, murmurent mes lèvres sous le masque. Encore un peu, et je leur prends ce qu'ils ont de plus précieux.
Autour de moi, les murmures s'intensifient. Je tends l'oreille, sans faire de mouvement.
— … les Valente sont trop sûrs d'eux, chuchote une femme masquée à l'oreille d'un homme déguisé en Doge.
— Matteo a promis des livraisons pour le printemps, répond l'homme à voix basse. Mais je ne lui fais pas confiance. Il a trahi ses propres alliés l'année dernière.
— Il a trahi tout le monde. Mais ce soir, il a amené sa sœur, paraît-il. La cachée. Pour montrer qu'il n'a rien à cacher.
Le rire de la femme est un filet de miel empoisonné.
— Une cachée n'est jamais une preuve d'honnêteté, c'est une preuve de faiblesse.
Ils s'éloignent, et je reste figé un instant. Matteo a amené sa sœur. Elle est là, quelque part dans cette foule. Pas encore visible, pas encore sortie de l'ombre, mais elle est là.
Mon cœur bat plus vite. Je serre ma coupe de champagne, et le cristal émet un petit bruit de craquement. Je relâche ma pression immédiatement. Pas d'impatience. Pas de geste brusque. Je suis le faucon. Le faucon ne tremble pas.
Marco me rejoint, glissant entre deux invités comme une anguille entre les rochers. Son masque d'Arlequin lui donne un air presque comique, mais sa voix est tendue.
— Rien pour l'instant. Mais Costanzo a vu un groupe de gardes Valente près de l'escalier nord. Ils sont nerveux. Ils regardent vers le haut.
Vers le haut. Cela veut dire que quelqu'un d'important est à l'étage. Quelqu'un qu'ils protègent. Ou qu'ils surveillent.
— Rosa, soufflé-je.
— Probablement.
Je jette un coup d'œil vers l'escalier nord, là où la lumière est plus tamisée, où les tentures de velours grenat tombent en lourds rideaux le long des murs. Je ne vois personne. Seulement les gardes, trois hommes en noir, postés comme des statues.
— On attend, dis-je. Elle va descendre. Elle n'est pas venue pour rester cachée tout le soir. Matteo a besoin de la montrer.
Marco hoche la tête et disparaît, se fondant à nouveau dans la foule.
Je m'adosse à une colonne de marbre blanc, mes doigts caressant machinalement le bord de ma coupe. L'orchestre attaque une nouvelle valse, plus rapide, presque fiévreuse. Les couples se resserrent, les mains gantées glissent sur les tailles, les souffles se rapprochent. L'atmosphère s'alourdit de désir et de danger.
Tout est en place. La salle, la musique, le champagne, les masques. Mes hommes. La cible, quelque part dans cet édifice.
Je relève légèrement mon masque, juste assez pour essuyer la sueur qui perle sur ma tempe. L'odeur de mon propre corps, mêlée à celle des invités, me donne la nausée. Mais je reste. Je regarde. J'attends.
Rosa Valente.
Je ne sais rien d'elle, vraiment. Des photos volées, des rumeurs, des chuchotements dans les couloirs de la pègre. On dit qu'elle est douce, qu'elle lit beaucoup, qu'elle a les yeux clairs de sa mère morte en couches. On dit aussi qu'elle écoute aux portes, qu'elle sait des choses, qu'elle pourrait être dangereuse si on lui donnait une chance. Mais les Valente ne lui donnent jamais de chance. Ils la cachent. Ils l'étouffent. Ils la gardent comme un secret honteux, ni vraiment famille, ni vraiment ennemie.
Pour moi, elle est une clé. La clé de la souffrance de Matteo.
Je ne la tuerai pas. Ce ne serait pas assez long. Il faut qu'il ait peur. Il faut qu'il attende, qu'il imagine, qu'il se ronge les sangs en pensant à ce qu'on pourrait lui faire. Et quand la peur aura tout détruit en lui, quand il suppliera à genoux, alors je déciderai.
Un groupe d'invités passe devant moi, trop bruyants. Une femme en robe de velours vert, déguisée en reine de la nuit, rit aux éclats en tirant par la main un homme masqué en Pierrot. Le Pierrot trébuche, manque de tomber, se rattrape à ma manche. Je le repousse d'un geste sec, et la femme me lance un regard surpris avant de s'éloigner en pouffant.
Je les regarde partir, indifférent.
Mon regard retourne vers l'escalier nord. Les gardes sont toujours là, immobiles. Mais derrière eux, dans l'ombre de la cage d'escalier, quelque chose a bougé. Un frôlement d'étoffe, peut-être. Le souffle retenu d'une femme.
Je tends l'oreille, mais la musique couvre tout.
Rosa.
Elle est là, si proche. Dans quelques instants, elle descendra. Elle entrera dans la lumière. Elle deviendra ma cible.
Je pose ma coupe de champagne sur une console, et le geste est définitif. Je n'ai plus besoin de faire semblant. Je suis prêt.
La montre de Bianca tic-taque contre mon cœur.
J'attends.
Chapitre 116RosaLe sang ne me fait plus peur. La mort non plus. Je les ai vus de trop près, trop souvent, trop longtemps, pour qu'ils puissent encore me terrifier, pour qu'ils puissent encore me faire trembler, pour qu'ils puissent encore me réduire au silence. Le sang de Rocco qui coulait sur les dalles de la cave, le sang du faux médecin qui s'étalait sur le parquet de la bibliothèque, le sang de Tommaso qui s'élargissait en une flaque sombre au centre de la grande salle, tout ce sang que j'ai vu couler, tout ce sang que j'ai appris à regarder sans ciller, sans reculer, sans détourner les yeux, tout ce sang est devenu une partie de moi, une partie de mon histoire, une partie de celle que je suis devenue. La mort ne me fait plus peur, ni celle que l'on donne, ni celle que l'on reçoit, ni celle qui rôde autour de nous comme un loup patient, ni celle qui frappe sans pr&eac
Chapitre 115LorenzoUn espion dans nos rangs. Je le découvre après des semaines de soupçons, de surveillance discrète, de recoupements silencieux, et la vérité éclate enfin dans mon bureau, un soir de novembre, alors que Marco pose devant moi les preuves irréfutables, les relevés téléphoniques, les photographies prises à son insu, les enregistrements qui ne laissent aucun doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de pardon. C'est un homme que Rosa connaît, un ancien garde des Valente, un certain Tommaso, un homme qui patrouillait dans les couloirs du palais Valente quand elle était prisonnière dans l'aile sud, qui a assisté à ses humiliations sans jamais lever le petit doigt, qui a baissé les yeux quand Matteo la frappait, qui a détourné le regard quand Rocco la traînait dans les
Chapitre 114RosaJe deviens son égérie, son conseil, son bras droit, et cette transformation ne se fait pas en un jour, ni en une semaine, mais elle s'opère avec une évidence qui m'émerveille, avec une douceur qui me bouleverse, avec une force qui me transcende. Je lis les dossiers la nuit, pendant que Lorenzo dort contre moi, épuisé par les réunions, par les négociations, par les décisions, et je les lis à la lueur d'une lampe à huile, assise près de la fenêtre, les pieds nus posés sur le tapis, le dos calé contre les coussins de velours. Les dossiers sont épais, remplis de noms, de chiffres, de territoires, de trahisons passées, de menaces à venir, et je les parcours avec une concentration totale, avec une attention minutieuse, avec une soif de comprendre qui ne s'est jamais éteinte, même apr&egr
Chapitre 113LorenzoElle parle. Elle est claire, précise, impitoyable, et je la regarde, fasciné, subjugué, amoureux, tandis qu'elle s'adresse aux chefs de clan rassemblés autour de la longue table de noyer, dans la pénombre de la grande salle éclairée par les candélabres d'argent et les lampes à huile. Sa voix ne tremble pas, ne faiblit pas, ne s'excuse pas, elle est ferme, posée, tranchante comme une lame, et chaque mot qu'elle prononce est une pierre posée sur l'édifice de notre pouvoir, chaque phrase est une démonstration de force, chaque silence est une menace à peine voilée. Elle parle des alliances à renouveler, des territoires à réorganiser, des traîtres à surveiller, et elle le fait avec une précision chirurgicale, avec une intelligence froide, avec une autorité naturelle qui me co
Chapitre 112RosaIl m'emmène à une réunion de la Camorra. Le geste est délibéré, réfléchi, presque solennel, et je le comprends dès qu'il me prend la main dans le vestibule, dès qu'il me guide à travers les couloirs de pierre vers la grande salle où les chefs de clan sont déjà rassemblés. Il aurait pu me demander de rester dans la bibliothèque, comme il le faisait depuis des semaines, il aurait pu me protéger, m'enfermer, me tenir à l'écart de ce monde d'hommes, de fumée de cigare, de regards calculateurs. Mais il ne le fait pas, il ouvre la porte devant moi, il s'efface pour me laisser passer, et je sens son regard sur moi, plein de fierté, de confiance, d'amour, et je sais que ce moment est une déclaration, une proclamation, un serment silencieux.La grande salle est
Chapitre 111LorenzoJe décide de changer. Cette décision naît en moi au petit matin, alors que les premières lueurs de l'aube percent à travers les rideaux de la bibliothèque, alors que Rosa dort encore contre mon épaule, sa respiration lente et régulière, sa main posée sur mon cœur comme pour s'assurer qu'il bat toujours, qu'il bat pour elle, qu'il bat pour nous. La nuit que nous venons de passer, cette nuit de paroles, de rires, de larmes, de retrouvailles, m'a transformé, m'a lavé, m'a rappelé qui j'étais, qui je ne voulais plus être, qui je devais devenir. Les mots de Rosa résonnent encore en moi, "tu n'es pas ton père, tu n'es pas Matteo, tu es toi", et ils sont comme une clé qui ouvre une porte, comme une lumière qui dissipe les ténèbres, comme une boussole qui indique le chemin. Je ne
Chapitre 8RosaJe me débat.Mes bras, mes jambes, mes ongles, mes dents, tout mon corps se révolte contre les mains qui me tiennent. Je ne sais plus où je suis, ni depuis combien de temps on me traîne. Les odeurs me reviennent par bouffées : le parfum sucré des roses noires, l’humidité de la terre
Chapitre 7LorenzoJe donne l’ordre.Ma voix est calme, à peine un murmure dans l’oreillette, mais mes hommes l’entendent. Le petit appareil en plastique noir est logé dans mon conduit auditif, sa surface lisse et tiède contre ma peau. Je sens les vibrations de ma propre voix lui traverser, et dans
Chapitre 6RosaJe danse.La musique m'emporte, les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue, et je tourne lentement sur moi-même au milieu de la galerie vitrée. Mes bras sont ouverts, mes yeux fermés, ma robe de velours bleu froisse contre mes chevilles à chaque mouvement.
Chapitre 5LorenzoMon oreillette grésaille, et la voix de Marco, à peine plus qu'un souffle, prononce les mots que j'attends depuis des heures.— Elle est entrée. Rosa Valente. Côté galerie vitrée.Le monde, autour de moi, se fige. La musique, les rires, les cliquetis des coupes de champagne, tout







