LOGINChapitre 7
Lorenzo
Je donne l’ordre.
Ma voix est calme, à peine un murmure dans l’oreillette, mais mes hommes l’entendent. Le petit appareil en plastique noir est logé dans mon conduit auditif, sa surface lisse et tiède contre ma peau. Je sens les vibrations de ma propre voix lui traverser, et dans l’instant qui suit, trois souffles suspendus répondent par un silence chargé d’attention. Marco, Costanzo, Rino. Je les imagine derrière leurs masques, leurs yeux fixés sur la cible, leurs doigts prêts à frapper, leurs muscles bandés comme des ressorts. Marco répond par un clic bref, Costanzo par deux clics, Rino par un silence que je sais être une confirmation. Ils sont prêts, tous. Leurs souffles suspendus, leurs regards fixés sur la cible.
— Phase trois, je dis. On l’emmène. Maintenant.
La phrase tombe dans l’oreillette, et je vois le monde se mettre en mouvement autour de moi.
Je les vois bouger comme des ombres qui se détachent soudain de la muraille. Costanzo quitte l’ombre de la colonne, son corps long et mince se déplie avec une grâce carnassière. Son masque de laquais, blanc et or, lui donne un air servile, mais ses épaules sont larges, ses mains épaisses. Rino sort de l’embrasure de la porte, sa silhouette trapue se découpant un instant sur la lumière de la grande salle avant de se fondre à nouveau dans la pénombre. Son pas est lourd, presque silencieux. Marco traverse la galerie d’un pas rapide, son costume d’Arlequin bigarré absorbant la lumière, ses losanges rouges et noirs dansant au rythme de sa marche. Ils convergent vers elle, trois silhouettes sombres qui se détachent de la pénombre comme des loups qui sortent du bois.
Rosa danse toujours, les yeux fermés, les bras ouverts. Ses paumes sont tournées vers le ciel, ses doigts légèrement écartés. Sa tête bascule en arrière, découvrant sa gorge, la ligne pâle de son cou, la naissance de ses épaules dénudées. Ses cheveux tournoient autour de son visage, quelques mèches collant à ses joues, d’autres s’envolant dans le courant d’air. Elle ne les voit pas venir. Elle ne sait pas que la cage se referme sur elle. Ses lèvres remuent à peine, comme si elle chantait intérieurement les notes de la valse. Ses cils, longs et sombres, reposent sur ses joues pâles. Il y a une paix sur son visage, quelque chose de si fragile, de si vulnérable, que ma gorge se serre. La montre de Bianca tic-taque contre ma poitrine, et je pose ma main dessus machinalement. Le métal est tiède. Il bat contre mon cœur.
Costanzo lui saisit le bras.
Sa main gantée se referme sur le coude de Rosa, et je vois le velours bleu de sa robe se plisser sous la pression. Elle sursaute, tout son corps se cabre comme si on lui avait enfoncé une aiguille dans la peau. Ses paupières se lèvent d’un coup, et ses yeux clairs apparaissent, grands ouverts, brillants. La surprise déforme son visage sous le masque de dentelle noire, ses sourcils se froncent, sa bouche s’entrouvre pour crier. Je vois ses dents blanches, sa langue qui se soulève pour former un son. Mais Marco est déjà là. Sa main gantée couvre ses lèvres avant qu’un son ne sorte. Ses doigts s’écrasent sur la dentelle du masque, la plaquant contre les joues de Rosa, et son cri se réduit à un bruit étouffé, un petit geignement rauque qui se perd dans la musique lointaine.
Elle se débat. Ses jambes donnent des coups dans le vide, ses talons frappant l’air, ses cuisses tendues. L’un de ses pieds heurte le genou de Costanzo, mais l’homme ne bronche pas. Ses mains griffent l’air, ses doigts cherchent une prise, n’importe laquelle, pour s’accrocher, pour résister. Rino la bloque par la taille, son avant-bras s’enroulant autour de sa ceinture comme un anneau de fer. Il la soulève presque, ses pieds ne touchant plus le parquet que par intermittence. Elle gigote, se tord, se débat. Mais ils sont trop forts.
Ils l’entraînent vers la sortie de la galerie.
Je les suis, à distance. Mon masque de faucon colle à mon visage, la sueur perle sur ma tempe et coule le long de mon arcade sourcilière. Je ne l’essuie pas. Elle brûle, salée, presque acide. Mes yeux ne quittent pas Rosa, son dos, ses omoplates qui saillent sous le velours trop mince, ses cheveux qui volent dans son dos. Elle résiste, je le vois, ses épaules se tordent, ses pieds raclent le parquet, ses ongles crissent sur la manche de Costanzo. Mais les hommes sont trop forts. Ils la portent presque, ses jambes ne touchant plus le sol que par saccades.
La galerie vitrée débouche sur un couloir dérobé, étroit, faiblement éclairé. L’air y est plus frais, chargé d’odeurs de pierre humide et de cire ancienne. Les torches brûlent dans leurs niches de fer forgé, leurs flammes oranges projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre. Leurs reflets courent sur les dalles inégales, glissent sur les voûtes basses. Le couloir sent le renfermé, la poussière, le secret. Les pas de mes hommes résonnent, martelés, pressés, frappant la pierre avec un bruit sourd qui s’amplifie entre les murs étroits. Leurs souffles sont courts, concentrés. J’entends Costanzo dire quelque chose, un juron étouffé, parce que Rosa lui a donné un coup de pied dans le tibia.
— Vite, dis-je dans l’oreillette. Par le jardin.
Ils obliquent vers une porte latérale, une porte de chêne massif aux ferrures rouillées. Costanzo la pousse du plat de la main, elle cède dans un gémissement de bois torturé, et la nuit nous saute au visage.
Dehors, le jardin des roses s’étend sous le ciel étoilé. L’air glacé me glace les os en une seconde, transperçant ma veste de velours comme si elle était de papier. Mon souffle se condense en petites nuées blanches devant mon masque. Les buissons de roses noires — des hybrides que Matteo Valente a fait venir d’ailleurs, des fleures sans couleur qui ne s’ouvrent qu’à la lumière de la lune — dessinent des masses confuses sous le ciel étoilé, leurs épines brillant comme des dents sous la lumière blafarde. Leurs tiges tordues s’entrelacent, grimpent sur des treillis de fer, forment des voûtes obscures où la nuit semble plus dense. La fontaine murmure quelque part, un bruit d’eau qui semble pleurer, un clapotis régulier qui rythme le silence. Des statues de marbre blanc surgissent de l’ombre : un angelot aux yeux vides, une nymphe aux bras cassés, un lion à la gueule béante. Elles nous regardent passer, leurs prunelles de pierre fixes et cruelles.
Rosa se débat encore. Je vois ses jambes donner des coups, ses mains chercher à griffer, ses ongles labourant l’air. L’un d’eux a dû lâcher un bras, parce qu’elle frappe Costanzo à la mâchoire, un coup sourd qui fait claquer ses dents. Il jure, mais ne lâche pas. Un bruit étouffé filtre sous la main de Marco, un cri qu’elle ne peut pas pousser, un bruit rauque, animal, désespéré. Ses yeux, par-dessus l’épaule de Costanzo, cherchent quelque chose. Elle tourne la tête, ses mèches collées à ses joues, ses yeux exorbités. Son regard balaie l’ombre, les arbres, les statues. Elle cherche une issue. Elle cherche un secours. Elle cherche quelqu’un qui n’existe pas.
La grille est ouverte. La berline noire nous attend, son capot luisant sous les étoiles, ses vitres teintées reflétant les silhouettes déformées des arbres. Le moteur tourne, un ronronnement patient, presque affectueux. Une fine fumée blanche s’élève du pot d’échappement, se dissout dans l’air glacé. Marco ouvre la portière arrière, et les hommes y poussent Rosa. Elle tombe sur la banquette de cuir noir, se redresse immédiatement, ses mains cherchant à repousser Rino qui s’installe à côté d’elle. Mais il est trop lourd, trop solide. Il la bloque contre la portière, son avant-bras pesant sur ses épaules. Elle halète, ses côtes se soulèvent, s’abaissent, se soulèvent encore.
— À l’arrière avec elle, dis-je à Marco. Je monte devant.
Mon souffle est court. Ma voix rauque. Marco hoche la tête, son masque d’Arlequin grimaçant sous la lueur des réverbères lointains. Il contourne la voiture, ouvre l’autre portière, s’assoit à côté de Rosa. La portière claque. Un bruit sourd, définitif. Le cuir grince sous leur poids. Je fais le tour de la voiture, mon ombre s’allongeant sur le gravier blanc du jardin. J’ouvre la portière avant, m’installe à côté du chauffeur. La portière claque. Le cuir est froid sous mes cuisses.
— Démarre.
Le moteur rugit, une pulsation profonde qui fait vibrer la carrosserie. Les grilles s’ouvrent devant nous, leurs vantaux de fer forgé peinant sur leurs gonds rouillés. Le jardin disparaît dans le rétroviseur : les buissons noirs, la fontaine, les statues, tout s’efface, se contracte, devient un point. Dans la vitre teintée, le reflet du palais illuminé danse une dernière fois avant de s’éteindre.
Rosa Valente est à moi.
Chapitre 119LorenzoUne nuit, elle hurle dans son sommeil. Le cri déchire le silence de notre chambre comme une lame, comme un coup de tonnerre, comme un appel au secours lancé dans les ténèbres, et je me réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre, les mains qui cherchent déjà mon arme sur la table de chevet, l'esprit en alerte, prêt à affronter un ennemi, une menace, une intrusion. Mais il n'y a personne, il n'y a que Rosa, ma Rosa, qui se débat dans les draps, le visage couvert de sueur, les mains crispées sur son ventre arrondi, la respiration saccadée, hachée, désespérée. Elle rêve de Matteo, je le comprends immédiatement, je le devine dans les mots qu'elle murmure, dans les gémissements qui s'échappent de ses lèvres, dans la terreur qui déforme ses traits pourtant s
Chapitre 118RosaIl choisit des prénoms, comme il le fait souvent depuis que mon ventre s'est arrondi, depuis qu'il a pris l'habitude de poser sa tête dessus le soir, d'attendre les mouvements de l'enfant, de lui parler dans le silence de la nuit, de lui faire des promesses que je recueille comme des trésors. Ce soir, il est assis près de la cheminée, dans le petit salon aux boiseries sombres, et il feuillette un vieux livre de généalogie qu'il a trouvé dans la bibliothèque, un de ces registres reliés de cuir qui portent les noms de ses ancêtres depuis des siècles, et il me lit des prénoms à voix haute, comme on lit des poèmes, comme on récite des prières, comme on célèbre une litanie. Bianca, pour une fille, Bianca comme sa sœur jumelle, comme l'ange qui veille sur nous, comme la lumière qui ne s'&
Chapitre 117RosaMon ventre grossit. Chaque jour, il est un peu plus rond, un peu plus lourd, un peu plus présent, et je le regarde dans le miroir de la salle de bains avec un mélange d'émerveillement et d'étrangeté, comme si ce corps qui change n'était pas tout à fait le mien, comme si cette courbe qui s'arrondit était à la fois moi et quelqu'un d'autre, à la fois mon corps et celui de notre enfant qui grandit, qui se prépare, qui attend son heure. Ma peau est tendue, lisse, chaude, et je la caresse souvent, machinalement, avec cette tendresse instinctive des mères, avec cette curiosité des femmes qui découvrent en elles une force qu'elles ne soupçonnaient pas. Les robes que je portais autrefois ne me vont plus, elles sont trop étroites, trop serrées, trop anciennes, et Lorenzo a fait venir une couturière de Velasca
Chapitre 116RosaLe sang ne me fait plus peur. La mort non plus. Je les ai vus de trop près, trop souvent, trop longtemps, pour qu'ils puissent encore me terrifier, pour qu'ils puissent encore me faire trembler, pour qu'ils puissent encore me réduire au silence. Le sang de Rocco qui coulait sur les dalles de la cave, le sang du faux médecin qui s'étalait sur le parquet de la bibliothèque, le sang de Tommaso qui s'élargissait en une flaque sombre au centre de la grande salle, tout ce sang que j'ai vu couler, tout ce sang que j'ai appris à regarder sans ciller, sans reculer, sans détourner les yeux, tout ce sang est devenu une partie de moi, une partie de mon histoire, une partie de celle que je suis devenue. La mort ne me fait plus peur, ni celle que l'on donne, ni celle que l'on reçoit, ni celle qui rôde autour de nous comme un loup patient, ni celle qui frappe sans pr&eac
Chapitre 115LorenzoUn espion dans nos rangs. Je le découvre après des semaines de soupçons, de surveillance discrète, de recoupements silencieux, et la vérité éclate enfin dans mon bureau, un soir de novembre, alors que Marco pose devant moi les preuves irréfutables, les relevés téléphoniques, les photographies prises à son insu, les enregistrements qui ne laissent aucun doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de pardon. C'est un homme que Rosa connaît, un ancien garde des Valente, un certain Tommaso, un homme qui patrouillait dans les couloirs du palais Valente quand elle était prisonnière dans l'aile sud, qui a assisté à ses humiliations sans jamais lever le petit doigt, qui a baissé les yeux quand Matteo la frappait, qui a détourné le regard quand Rocco la traînait dans les
Chapitre 114RosaJe deviens son égérie, son conseil, son bras droit, et cette transformation ne se fait pas en un jour, ni en une semaine, mais elle s'opère avec une évidence qui m'émerveille, avec une douceur qui me bouleverse, avec une force qui me transcende. Je lis les dossiers la nuit, pendant que Lorenzo dort contre moi, épuisé par les réunions, par les négociations, par les décisions, et je les lis à la lueur d'une lampe à huile, assise près de la fenêtre, les pieds nus posés sur le tapis, le dos calé contre les coussins de velours. Les dossiers sont épais, remplis de noms, de chiffres, de territoires, de trahisons passées, de menaces à venir, et je les parcours avec une concentration totale, avec une attention minutieuse, avec une soif de comprendre qui ne s'est jamais éteinte, même apr&egr
Chapitre 8RosaJe me débat.Mes bras, mes jambes, mes ongles, mes dents, tout mon corps se révolte contre les mains qui me tiennent. Je ne sais plus où je suis, ni depuis combien de temps on me traîne. Les odeurs me reviennent par bouffées : le parfum sucré des roses noires, l’humidité de la terre
Chapitre 6RosaJe danse.La musique m'emporte, les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue, et je tourne lentement sur moi-même au milieu de la galerie vitrée. Mes bras sont ouverts, mes yeux fermés, ma robe de velours bleu froisse contre mes chevilles à chaque mouvement.
Chapitre 5LorenzoMon oreillette grésaille, et la voix de Marco, à peine plus qu'un souffle, prononce les mots que j'attends depuis des heures.— Elle est entrée. Rosa Valente. Côté galerie vitrée.Le monde, autour de moi, se fige. La musique, les rires, les cliquetis des coupes de champagne, tout
Chapitre 4RosaOn frappe à ma porte, et mon cœur cesse de battre pendant une seconde entière.Le bruit est à peine audible, trois petits coups espacés, le code que nous avons inventé il y a des années, Maria et moi, quand j'étais encore une enfant qui avait peur du noir et des ombres qui dansaient







