MasukChapitre 5
Lyana
Sa main autour de ma gorge.
Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.
Il pourrait m’étrangler.
Il pourrait briser mes vertèbres d’une simple torsion.
Il ne le fait pas.
Il me regarde.
Ses yeux ambrés plongent dans les miens, et je ne peux pas détourner la tête, pas seulement à cause de sa main sur ma gorge. C’est son regard. Cette fixité. Cette intensité qui fouille, qui déchire, qui cherche quelque chose au fond de moi que moi-même je ne connais pas.
Nous sommes seuls dans ses appartements. La porte est verrouillée. Les braises de l’âtre éclairent à peine la pièce, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre. Je sens son odeur bois brûlé, cuir, et cette essence animale, primitive, qui me rappelle que je suis une louve et qu’il est le mâle dominant.
Mon cœur bat trop vite.
Sa main ne serre pas.
Je devrais avoir peur. J’ai peur. Mais ce n’est pas la peur simple de la mort, propre et nette. C’est une peur plus sale, plus humiliante la peur de ce que son regard éveille en moi.
— Pourquoi tu ne serres pas ? je demande, ma voix étranglée, hachée par la position de ses doigts.
— Parce que je n’ai pas envie de te faire mal, dit-il.
Sa voix est grave, presque douce. Cette douceur me terrifie plus que n’importe quelle menace.
— Tu es mon ennemi, je souffle.
— Non.
— Tu as brûlé Thornwall.
— Non plus.
Ses yeux ne vacillent pas. Il ne cligne même pas. Il me regarde comme s’il essayait de m’imprimer sa vérité dans le crâne par la seule force de son regard.
Je secoue la tête, un geste minuscule à cause de sa main.
— Je t’ai vu. J’ai vu tes hommes. Tes couleurs. Tes insignes.
— Des menteurs, dit-il. Des usurpateurs. Quelqu’un veut ma mort, Lyana. Et il utilise ta douleur pour l’obtenir.
Son pouce bouge. Lentement, très lentement, il descend le long de ma gorge, effleure ma clavicule, remonte. Une caresse. Une caresse sur la peau offerte de mon cou, là où bat ma carotide.
Je frémis.
Tout mon corps se cabre contre cette caresse, mais pas par dégoût.
Par désir.
Et ce désir me fait honte.
— Lâche-moi, je murmure.
— Non.
— Lâche-moi, Aedan.
L’usage de son prénom le surprend. Je le vois dans l’inflexion de ses sourcils, dans l’éclat plus vif de ses yeux.
— Tu dis mon nom comme une insulte, dit-il.
— Parce que c’en est une.
Il sourit. Pas un sourire cruel, pas un sourire de triomphe. Un sourire fatigué, presque triste, qui creuse des rides inattendues au coin de ses lèvres.
— Tu es la première personne à me traiter d’insulte en face depuis des années, dit-il. Sais-tu à quel point c’est rafraîchissant ?
— Je suis venue pour te tuer, pas pour te rafraîchir.
— Je sais.
Sa main quitte ma gorge.
Je reste figée, surprise par ce relâchement. L’air frais de la pièce frappe ma peau là où ses doigts brûlaient. Une absence. Un vide. Et ce vide me manque déjà c’est cette pensée qui me glace le plus.
Il recule d’un pas, puis d’un autre. Il s’assied dans un fauteuil de cuir près de l’âtre, les bras croisés, les jambes étendues. Il a l’air fatigué. Le poison, peut-être. La morelle diffuse dans ses veines, mais il ne montre aucune faiblesse.
— Assieds-toi, dit-il.
— Je préfère rester debout.
— Tu n’as pas le choix.
Je ne bouge pas.
Il soupire, passe une main dans ses cheveux noirs.
— Je n’ai pas massacré Thornwall, répète-t-il. Tu peux me croire ou non, c’est ton droit. Mais si tu veux vraiment tuer le responsable, tu as besoin de moi.
— Pourquoi je te croirais ?
— Parce que j’ai bu ton poison.
Sa voix se fait plus basse, plus intime.
— Parce que je pouvais te faire tuer sur-le-champ, et je ne l’ai pas fait. Parce que si j’étais le monstre que tu crois, tu serais déjà morte, et tu ne serais pas en train de regarder mes yeux en te demandant pourquoi ils te font cet effet.
Mon souffle se bloque.
Il a vu.
Bien sûr qu’il a vu. Il voit tout.
— Tu te trompes, je dis, mais ma voix tremble.
— Est-ce que je me trompe ?
Il se lève. Lentement. Ses yeux ne quittent pas les miens. Il traverse la pièce, s’arrête à un pas de moi.
Sa main se lève à nouveau. Ses doigts effleurent ma joue ,un contact à peine, du bout des phalanges.
— Dis-moi que mes yeux ne te font rien, murmure-t-il. Dis-le, et je te croirai. Je te laisserai partir. Je te donnerai un cheval et des provisions, et tu pourras retourner dans ta tanière attendre que la haine te consume.
Ma bouche s’ouvre.
Je devrais dire : Tes yeux ne me font rien.
Je devrais mentir.
Mais ses prunelles ambrées captent la lumière des braises, et elles brillent, et elles dansent, et elles me regardent comme si j’étais la seule femme au monde.
— Tu… bredouillé-je.
— Oui ? Il attend, patient, presque tendre.
Je ferme les yeux.
— Tu me fais peur, je finis par avouer.
Sa main s’arrête sur ma joue. Il ne parle pas. Il ne rit pas.
Quand je rouvre les yeux, son visage est tout près. Si près que je vois les cernes violets sous ses yeux, la petite cicatrice sur sa lèvre supérieure, la façon dont sa pomme d’Adam bouge quand il déglutit.
— Moi aussi, dit-il. Tu me fais peur, Lyana. Et je n’ai peur de rien.
Son pouce effleure ma lèvre inférieure.
Je ne recule pas.
Je ne devrais pas rester. Je devrais fuir, cracher, hurler. Mais ma nuque est comme soudée, mes pieds enracinés dans le sol.
— Ce que tu ressens, c’est la haine, je dis, ma voix à peine audible.
— Non, dit-il. Ce n’est pas ça.
— Alors quoi ?
Il ne répond pas.
Il pose son front contre le mien.
Nos souffles se mêlent. Chaud, froid, chaud. Son odeur remplit mes poumons. Son cœur bat contre ma poitrine, ou peut-être est-ce le mien je ne sais plus.
— Repose-toi, dit-il en reculant. Demain, on parlera. Demain, on décidera.
Je reste immobile, vide, perdue.
Il se dirige vers la porte, l’ouvre.
— Tu ne vas pas m’enfermer ? je demande.
— À quoi bon ? Tu ne fuirais pas.
— Qu’est-ce qui t’en fait si sûr ?
Il se retourne, et son regard ambré me transperce une dernière fois.
— Parce que tu es curieuse, Lyana. Tu veux savoir si je dis la vérité. Tu veux comprendre pourquoi ton cœur bat si vite quand je te regarde.
Il sort, referme la porte derrière lui.
Je n’entends pas le bruit d’une clé.
Je n’entends pas le verrou.
Juste son silence.
Je reste seule dans ses appartements. Les braises crépitent. Le poison de morelle que j’ai préparé a failli le tuer et il a bu quand même.
Sa main est encore sur ma peau.
Sa gorge, je veux dire.
Sa main autour de ma gorge.
Elle ne serrait pas.
Mais moi, je suis en train d’étouffer.
Et je ne sais pas si c’est la peur, la haine, ou cette chose indicible qui pousse les louves à s’offrir à l’alpha même quand elles devraient fuir.
Je ferme les yeux.
Ses yeux ambrés dansent derrière mes paupières.
Je suis perdue.
Je suis perdue, et la pire partie la pire partie, c’est que je ne veux pas être sauvée.
Chapitre 5LyanaSa main autour de ma gorge.Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.Il pourrait m’étrangler.Il pourrait briser mes vertèbres d’une simple torsion.Il ne le fait pas.Il me regarde.Ses yeux ambrés plongent dans les miens, et je ne peux pas détourner la tête, pas seulement à cause de sa main sur ma gorge. C’est son regard. Cette fixité. Cette intensité qui fouille, qui déchire, qui cherche quelque chose au fond de moi que moi-même je ne connais pas.Nous sommes seuls dans ses appartements. La porte est verrouillée. Les braises de l’âtre éclairent à peine la pièce, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre. Je sens son odeur bois brûlé, cuir, et cette essence animale, primitive, qui me rappelle que je suis une louve et qu’il est le mâle dominant.Mon cœur bat trop vite.Sa
Chapitre 4AedanLa salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en silence, ramassent les restes, éteignent les bougies une à une.Je suis resté.Theron m’a proposé de me reconduire à mes appartements. Je lui ai fait signe que non. Je voulais être seul. Je voulais réfléchir à cette odeur, à ce regard, à cette louve qui hante mes pensées depuis qu’elle a traversé ma salle.La porte des cuisines grince.Je lève les yeux.Elle est là.Elle porte une nouvelle robe de servante, propre, mais ses cheveux bruns dépassent toujours du voile blanc. Ses mains tiennent un plateau d’argent sur lequel repose une aiguière d’or noir, ciselée de motifs de loups et de lunes. Elle avance vers moi d’un pas mesuré, les yeux baissés, le visage lisse.Trop lisse. Trop calme.Mon inst
Chapitre 3LyanaLes cuisines de Durnhollow sont une fournaise.Des chaudrons de cuivre bouillonnent sur des feaux de braises, des broches de viande tournent lentement au-dessus des flammes, des nuages de vapeur chargés d’odeurs d’épices, de suif et de sueur montent jusqu’aux voûtes de pierre noircies. Des marmitons courent dans tous les sens, hurlent des ordres, cognent des casseroles. Personne ne me regarde.C’est ici que je prépare le poison.Mes mains s’activent machinalement. J’ai volé les herbes dans les réserves il y a deux jours, dissimulé le mortier sous un torchon, attendu l’heure où les cuisines sont les plus bruyantes pour passer à l’acte. Maintenant, les feuilles de jusquiame noire crissent sous le pilon d’ébène. Le safran des marais dégage une odeur âcre, presque suffocante, qui me pique les yeux.Mes mains tremblent.Je les regarde, ces mains que j’ai entraînées à la nage en eaux glacées, à l’escalade des murailles, à l’étranglement silencieux. Ces mains qui ont déjà tu
Chapitre 2AedanQuelque chose cloche.Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des odeurs, des murmures, des battements de cœur.Je pose ma coupe de vin noir sans l’avoir portée à mes lèvres.Mon regard balaie la salle, lentement, méthodiquement, sans précipitation. Les conversations s’étouffent autour de moi. Les seigneurs et les dames des clans alliés, vêtus de leurs plus beaux atours, dansent, boivent, échangent des baisers sur les joues. Tout semble à sa place. Trop à sa place.Mais mes narines frémissent.Une odeur. Faible, presque masquée par les fragrances entêtantes du vin épicé, du musc et des viandes rôties. Une odeur de loup. Une louve, précise mon instinct. Solitaire. Sans meute, sans attaches, sans territoire.Une louve qui n’a rien à faire ici.Je la cherche d
Chapitre 1LyanaLa moiteur des corps entassés colle à ma peau sous la robe de lin trop épaisse. Je traverse la grande salle de Durnhollow la tête inclinée, les yeux baissés, mes pas feutrés se perdant dans le vacarme des rires et des coupes qui s’entrechoquent. La cérémonie de la Lune de Sang bat son plein, et personne ne regarde une servante de plus.Mes doigts serrent le plateau d’argent que je suis censée porter aux buffets. Mon cœur cogne contre mes côtes, mais mon visage reste lisse, vide, docile. Je suis une ombre. Une ombre venue de Thornwall, venue de loin, venue de la mort.Sous le tissu rugueux, contre ma cuisse, la lame est dissimulée dans une gaine de cuir. Le poison imbibe l’acier depuis trois nuits jusquiame noire, safran des marais, et mon propre sang versé sur les racines du chêne sacré. Assez pour tuer un alpha. Assez pour qu’il ne se relève jamais.L’air est épais, saturé d’odeurs de vin épicé, de viande rôtie au miel, de sueur et de musc animal. Des lustres de cri







