LOGINChapitre 6
Aedan
La porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant, le silence. Pas un cri, pas une supplique, pas même le froissement d’une robe. Rien que le vide.
Je m’adosse au mur du couloir, la nuque contre la pierre glacée, et je ferme les yeux. La morelle noire continue de diffuser dans mes veines, un feu rampant qui serpente le long de mes artères comme une promesse de douleur. Un alpha ordinaire serait déjà à genoux, les entrailles en feu, la bave aux lèvres. Mais je ne suis pas un alpha ordinaire, et la douleur est une vieille compagne, une maîtresse exigeante qui m’a appris à ne jamais plier.
Pourtant, ce soir, quelque chose plie en moi. Quelque chose que je ne nomme pas, que je refuse de nommer. Une brèche minuscule dans la muraille de glace que j’ai passé vingt ans à ériger, et c’est une louve solitaire au regard d’orage qui l’a percée sans même s’en rendre compte.
J’inspire lentement. L’air des couloirs sent la cire, la fumée, la pierre humide. Et sous ces odeurs familières, le souvenir de son parfum. Lavande bon marché et peur animale, cette fragrance acide qui émane des proies avant le coup fatal. Mais aussi autre chose — un musc plus profond, plus secret, l’odeur d’une louve qui refuse de se soumettre même quand tout est perdu. Cette odeur s’est imprimée dans mes narines, dans ma mémoire, dans cette partie de moi que je croyais morte depuis le massacre de ma propre famille.
Des pas résonnent dans l’escalier. Theron. Je reconnais sa démarche claudicante, le bruit caractéristique de sa canne d’ébène sur les dalles. Il apparaît dans la lumière des torches, son visage ridé marqué par l’inquiétude, ses yeux jaunes perçants sous ses sourcils broussailleux. Il s’arrête à quelques pas de moi, respire fort, reprend son souffle.
— Seigneur, dit-il d’une voix prudente, les gardes m’ont informé que vous avez conduit une servante dans vos appartements, et que…
Il s’interrompt. Ses narines frémissent. Il sent le poison en moi, bien sûr qu’il le sent, il a été mon mentor, mon guérisseur, mon père par le sang des pactes anciens.
— Vous avez bu, murmure-t-il, consterné. De la morelle noire. Assez pour terrasser un bœuf. Seigneur, qu’avez-vous fait ?
Je rouvre les yeux. Je les sens brûler, mes prunelles ambrées virant au rouge sous l’effet du poison que mon corps combat. Theron recule d’un pas, instinctivement.
— J’ai fait ce qu’il fallait, dis-je. La fille n’est pas une servante. C’est une survivante de Thornwall. Elle est venue pour m’assassiner.
— Et vous avez bu quand même ? Sa voix se fait stridente, incrédule. Vous auriez pu la faire arrêter, l’interroger, la jeter aux cachots. Pourquoi boire son poison comme un insensé ?
Je me détache du mur, mes muscles bandés sous l’effort de contenir le venin. Le couloir tangue légèrement, mais je tiens debout. Toujours.
— Parce que je voulais qu’elle comprenne, dis-je. Qu’elle voie que je n’ai pas peur d’elle. Que je n’ai rien à cacher. Que je ne suis pas le monstre qu’elle croit.
Theron secoue la tête, incrédule. Sa canne frappe le sol une fois, deux fois.
— Vous avez risqué votre vie pour une leçon d’orgueil ?
— Non. Pour la vérité. Elle a été manipulée, Theron. Quelqu’un a massacré sa meute en se faisant passer pour mes hommes. Quelqu’un a utilisé ses propres yeux contre elle, contre moi. Et si je l’avais fait exécuter sans comprendre, j’aurais joué le jeu de ce quelqu’un.
Mon vieux conseiller se tait. Ses yeux jaunes fouillent les miens, cherchent la faille, le mensonge. Il ne trouve rien. Il voit seulement la fatigue, la douleur, et cette résolution de fer qui m’a toujours rendu si difficile à aimer.
— Qui ? finit-il par demander.
— Je ne sais pas encore. Mais je le saurai. Et pour cela, j’ai besoin qu’elle reste en vie. Qu’elle reste ici.
Theron pousse un long soupir, celui d’un homme qui a passé sa vie à ramasser les morceaux derrière un roi trop imprévisible.
— Et que comptez-vous faire d’elle en attendant ?
— La garder dans la tour d’Argent, dis-je en rangeant la clé dans ma poche. Elle y sera traitée comme une invitée, non comme une prisonnière. Des draps propres, un feu dans l’âtre, des repas chauds. Interdiction de la toucher, interdiction de l’insulter. Elle manque de rien, tu m’entends ? De rien.
Theron hausse un sourcil, perplexe.
— Une invitée qui a tenté de vous empoisonner ? Les seigneurs des clans vont murmurer.
— Qu’ils murmurent. Leurs murmures ne m’ont jamais empêché de dormir.
— Et vous ? Vous allez dormir, après avoir bu de la morelle ?
Je ne réponds pas. Mes tempes battent, mon sang charrie le poison comme un fleuve en crue charrie des cadavres. Mais je ne tomberai pas. Pas ce soir. Pas devant lui.
— Fais préparer un antidote, dis-je simplement. Je le prendrai dans mes appartements. Et envoie une servante à la tour — une vraie, celle-là — pour s’occuper d’elle.
Theron incline la tête, résigné. Il sait qu’il ne me fera pas changer d’avis. Il n’a jamais su, en vingt ans de service.
— Bien, seigneur. Mais permettez-moi une question.
— Parle.
— Cette louve… pourquoi vous importe-t-elle autant ? Vous avez survécu à douze tentatives d’assassinat. Vous avez fait exécuter les coupables sans une hésitation. Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ?
La question reste suspendue dans l’air du couloir, lourde comme une épée au-dessus de ma nuque. Mes doigts se serrent sur le trousseau de clés dans ma poche. Le visage de Lyana traverse ma mémoire — ses yeux gris qui n’ont pas cillé, sa mâchoire serrée, sa main qui tremblait à peine en versant le poison, sa voix brisée quand elle a dit « Vous allez me tuer, c’est ça ? » avec ce mélange insensé de peur et de défi.
Elle aurait dû supplier. Elle aurait dû pleurer. Elle n’a rien fait de tout cela, et c’est cette absence de faiblesse qui m’a frappé au sternum comme un coup de poing.
— Elle ne baisse pas les yeux, dis-je enfin, ma voix plus rauque que je ne le voudrais. Personne ne me regarde comme elle l’a fait. Personne.
Theron ne répond pas. Il me fixe avec une expression étrange, un mélange de pitié et d’effroi, comme s’il voyait quelque chose que je ne voyais pas encore. Puis il hoche la tête, s’incline, et s’éloigne dans le couloir, sa canne résonnant sur la pierre.
Je reste seul.
La torche la plus proche crépite, jette des ombres dansantes sur les murs. Je pose ma main à plat sur la porte de la tour. Le bois est froid, rugueux sous ma paume. De l’autre côté, le silence persiste. Elle ne hurle pas, elle ne sanglote pas, elle ne frappe pas contre le battant. Elle attend. Ou elle prépare sa prochaine tentative.
L’une ou l’autre option ne fait qu’attiser cette curiosité brûlante qui me dévore depuis que j’ai croisé son regard dans la grande salle.
Je m’éloigne à contrecœur. Mes pas me portent vers mes appartements, où l’antidote m’attend, où un feu couve sous les cendres, où son odeur persiste encore dans l’air confiné. Le couloir tangue toujours, la morelle ronge mes forces, mais je tiens. Je tiens parce que je dois comprendre.
Qui a massacré Thornwall en mon nom ? Qui cherche à rallumer la guerre entre les clans ? Qui est assez habile pour utiliser une louve brisée comme une arme contre moi ?
Et surtout — surtout — pourquoi cette louve m’obsède-t-elle à ce point ? Pourquoi ses yeux gris s’impriment-ils sous mes paupières chaque fois que je ferme les yeux ? Pourquoi sa main tremblante sur l’aiguière m’a-t-elle donné envie de la prendre dans mes bras plutôt que de la briser ?
Je n’ai pas de réponse. Juste le poison dans mes veines, le feu dans ma poitrine, et cette certitude absurde, irrationnelle, que ma vie vient de basculer.
Dans la tour d’Argent, une fenêtre étroite laisse passer la lumière de la lune. Elle doit être debout devant, à regarder le ciel, à se demander pourquoi elle est encore en vie. Peut-être qu’elle pleure en silence, la tête haute, les poings serrés. Peut-être qu’elle aiguise un autre poison, un autre couteau, une autre haine.
Peu importe.
Elle est ici. Elle est sous ma protection, même si elle ne le sait pas encore. Même si elle me hait. Même si elle essaie de me tuer une deuxième fois, une troisième fois, cent fois.
Je ne la laisserai pas mourir.
Je ne la laisserai pas partir.
Elle est la première personne depuis des années à me regarder comme si j’étais autre chose qu’un roi ou un monstre. Elle est la première à me traiter comme un homme — un homme qu’elle veut tuer, certes, mais un homme. Et cette humanité retrouvée, cette humanité volée par son regard gris, vaut tous les poisons du monde.
La porte de mes appartements se referme derrière moi. L’antidote fume sur la table, dans une coupe d’étain ciselée. Je le bois d’un trait, sans grimacer. L’amertume râpe ma gorge, mais déjà le feu dans mes veines commence à refluer.
Je m’assieds dans le fauteuil près de l’âtre, mes mains posées sur mes genoux, mes yeux fixés sur les braises qui rougeoient. Une louve dans ma tour, un ennemi dans l’ombre, et un poison qui n’a pas réussi à me tuer.
Demain, je retournerai la voir.
Demain, je recommencerai à lui parler, à la regarder, à chercher la vérité dans ses yeux gris.
Mais ce soir, je reste seul dans le noir, et pour la première fois depuis des années, la solitude me pèse.
Parce que je sais qu’à quelques centaines de mètres, derrière une porte verrouillée, une femme me hait assez pour vouloir ma mort, et que cette haine me fait me sentir plus vivant que tout l’amour que mes sujets me portent.
Je ferme les yeux.
Ses yeux gris sont là, derrière mes paupières.
Ils ne me quittent pas.
Ils ne me quitteront jamais.
Chapitre 10AedanLe crachat glisse lentement sur ma joue, tiède, visqueux, inattendu. Je ne l'ai pas vu venir, ou peut-être que je n'ai pas voulu le voir, peut-être que j'ai choisi de ne pas esquiver, de laisser cette louve aux yeux d'orage cracher sa haine comme on crache du venin. Le silence qui suit est plus lourd que tous les mots qu'elle aurait pu hurler, plus assourdissant que le fracas des porcelaines brisées qu'elle a piétinées hier.Je ne bouge pas.Mes bras restent croisés sur ma poitrine, mes pieds ancrés dans les dalles froides de la tour d'Argent. Je la regarde, simplement. Elle est debout devant moi, la poitrine haletante, les joues empourprées par la fureur, ses yeux gris flamboyants comme deux braises sous la cendre. Ses mains sont bandées du mouchoir blanc que j'ai laissé hier — elle l'a utilisé, finalement, et cette pensée m'atteint plus sûrement que son crachat n'aurait pu le faire.— Tu as fini ? je demande, ma voix calme, presque lasse.Elle recule d'un pas, ince
Chapitre 9LyanaLes robes sont arrivées à l'aube, portées par deux servantes silencieuses aux yeux baissés, aux gestes mesurés, au visage lisse comme des masques de porcelaine. Elles n'ont pas prononcé un mot en entrant, n'ont pas croisé mon regard, se sont contentées de déposer leurs paquets sur le lit défait avant de reculer vers la porte comme si ma simple présence était contagieuse. La plus âgée a esquissé une révérence rapide, la plus jeune a frémi en voyant les débris du plateau de nourriture encore éparpillés sur les dalles, puis elles ont disparu. La porte s'est refermée avec un bruit sourd et définitif. Le verrou a cliqueté, et je suis restée seule avec ces présents qui n'en sont pas.Je m'approche du lit, mes pieds nus évitant les éclats de porcelaine qui constellent le sol comme des étoiles brisées. Le feu dans l'âtre s'est presque éteint pendant la nuit, il ne reste que des braises rougeoyantes qui projettent une lueur tremblante sur les murs de pierre. Le jour gris filtr
Chapitre 8AedanLe miroir enchanté occupe tout un pan de mur dans la petite salle d'observation attenante à mes appartements. C'est un héritage de ma grand-mère, une sorcière des glaces du Nord, une femme au cœur plus froid que les pics éternels qui entourent son royaume disparu. Elle appelait ce miroir l'Œil de Givre, et elle y observait ses ennemis, ses amants, ses enfants. Rien n'échappait à son regard, ni les trahisons, ni les secrets, ni les larmes versées dans le silence des nuits.Ce soir, c'est moi qui regarde.Je suis assis dans un fauteuil de cuir usé, un verre de vin noir à la main — sans poison cette fois, je l'ai fait goûter par un serviteur avant de le porter à mes lèvres. Mes blessures internes sont presque guéries, la morelle n'est plus qu'un souvenir désagréable, une brûlure résiduelle dans mes veines. L'antidote a fait son œuvre, comme toujours. Je survivrai. Je survis toujours.Mais cette nuit, ce n'est pas ma survie qui m'intéresse. C'est elle.Lyana apparaît dans
Chapitre 7LyanaLe plateau de nourriture valdingue contre le mur dans un fracas de porcelaine brisée et de métal tordu. Les tranches de pain roulent sur les dalles, la soupe éclabousse la tapisserie, les fruits s’écrasent en pulpe rougeâtre sur le sol de pierre. Mon souffle est court, haché, brûlant, et mes mains tremblent de cette rage impuissante qui me dévore les entrailles depuis qu’il a refermé la porte.Je suis enfermée. Enfermée dans une tour, comme un trophée, comme un oiseau en cage, comme un animal qu’on expose derrière des barreaux pour le plaisir des regards. Et le pire — le pire, c’est que cette cage est belle. Les murs sont tendus de tapisseries aux fils d’argent, le lit est recouvert de fourrures blanches, un feu brûle dans l’âtre et crépite avec une douceur presque moqueuse. Une prison dorée. Une insulte à ma douleur.Je saisis le chandelier d’argent posé sur la table de chevet et le lance de toutes mes forces contre la fenêtre. Les bougies s’éparpillent en gerbes de
Chapitre 6AedanLa porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant, le silence. Pas un cri, pas une supplique, pas même le froissement d’une robe. Rien que le vide.Je m’adosse au mur du couloir, la nuque contre la pierre glacée, et je ferme les yeux. La morelle noire continue de diffuser dans mes veines, un feu rampant qui serpente le long de mes artères comme une promesse de douleur. Un alpha ordinaire serait déjà à genoux, les entrailles en feu, la bave aux lèvres. Mais je ne suis pas un alpha ordinaire, et la douleur est une vieille compagne, une maîtresse exigeante qui m’a appris à ne jamais plier.Pourtant, ce soir, quelque chose plie en moi. Quelque chose que je ne nomme pas, que je refuse de nommer. Une brèche minuscule dans la muraille de glace que
Chapitre 5LyanaSa main autour de ma gorge.Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.Il pourrait m’étrangler.Il pourrait briser mes vertèbres d’une simple torsion.Il ne le fait pas.Il me regarde.Ses yeux ambrés plongent dans les miens, et je ne peux pas détourner la tête, pas seulement à cause de sa main sur ma gorge. C’est son regard. Cette fixité. Cette intensité qui fouille, qui déchire, qui cherche quelque chose au fond de moi que moi-même je ne connais pas.Nous sommes seuls dans ses appartements. La porte est verrouillée. Les braises de l’âtre éclairent à peine la pièce, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre. Je sens son odeur bois brûlé, cuir, et cette essence animale, primitive, qui me rappelle que je suis une louve et qu’il est le mâle dominant.Mon cœur bat trop vite.Sa







