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Chapitre 4

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:33:53

Chapitre 4

Aedan

La salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.

Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en silence, ramassent les restes, éteignent les bougies une à une.

Je suis resté.

Theron m’a proposé de me reconduire à mes appartements. Je lui ai fait signe que non. Je voulais être seul. Je voulais réfléchir à cette odeur, à ce regard, à cette louve qui hante mes pensées depuis qu’elle a traversé ma salle.

La porte des cuisines grince.

Je lève les yeux.

Elle est là.

Elle porte une nouvelle robe de servante, propre, mais ses cheveux bruns dépassent toujours du voile blanc. Ses mains tiennent un plateau d’argent sur lequel repose une aiguière d’or noir, ciselée de motifs de loups et de lunes. Elle avance vers moi d’un pas mesuré, les yeux baissés, le visage lisse.

Trop lisse. Trop calme.

Mon instinct s’éveille, silencieux, vigilant.

Elle s’arrête à deux mètres de mon trône, fait une révérence parfaite.

— La coupe du soir, seigneur, dit-elle.

Sa voix est posée, presque monocorde. Mais quelque chose tremble dans ses doigts quand elle soulève l’aiguière. À peine une vibration. Un battement de papillon. Les servantes expérimentées ne tremblent pas.

Mes narines frémissent.

Une odeur.

Sous le parfum entêtant du vin vieux, sous l’arôme du bois de santal dont on a frotté l’aiguière — une autre odeur. Fine, amère, végétale. Une odeur que je connais trop bien pour avoir survécu à douze tentatives d’assassinat.

La morelle noire.

Venin lent, venin silencieux. Quelques gouttes suffisent à paralyser le cœur d’un loup ordinaire. Pour un alpha, il en faudrait davantage — mais ce vin en contient assez. Je le sens. Chaque inspiration me confirme la présence du poison, dissous, invisible, mortel.

Mon cœur ralentit.

Mes mains ne bougent pas.

Je la regarde, elle, debout devant moi, l’aiguière d’or noir posée sur le plateau. Son visage ne trahit rien. Ses cils baissés cachent ses yeux gris. Elle respire calmement, mais sa poitrine se soulève plus vite qu’elle ne le voudrait.

Elle sait que j’ai senti.

Elle attend.

Elle attend que je refuse la coupe, que je l’accuse, que je la fasse jeter aux cachots.

Je fais le contraire.

— Sers-moi, dis-je.

Un frisson parcourt ses épaules, si bref que je l’aurais manqué si je n’avais pas été aussi attentif. Elle saisit l’aiguière, verse le vin noir dans ma coupe de cristal. Le liquide tournoie, épais, rubis sous la lumière bleutée.

Elle recule d’un pas, le plateau vide contre sa poitrine.

Je prends la coupe.

Ses yeux se lèvent malgré elle. Je vois la peur, cette fois. La peur nue, mal cachée, qui danse au fond de ses prunelles grises.

— Seigneur… commence-t-elle, sa voix à peine plus qu’un souffle.

— Tais-toi, je dis.

Je porte la coupe à mes lèvres.

Le vin est doux, fruité, velouté. Les meilleurs ceps des vignes du Sud. Mais derrière cette douceur, l’amertume de la morelle. À peine perceptible. Une langue moins exercée ne l’aurait pas remarquée.

Je bois une gorgée.

Elle dure une seconde. Peut-être deux. Le liquide glisse dans ma gorge, chaud, traître.

La jeune femme pâlit.

Ses mains lâchent le plateau. Il tombe sur les dalles de marbre avec un fracas métallique qui résonne dans la salle vide. Elle recule d’un pas, puis d’un autre. Ses yeux sont écarquillés, incrédules.

— Pourquoi… pourquoi avez-vous bu ? murmure-t-elle.

Je pose la coupe sur l’accoudoir de mon trône. Le poison commence à diffuser dans mon sang — une chaleur étrange, une lourdeur dans les membres. Rien que je ne puisse combattre. Rien qu’un alpha ne puisse dominer.

— Parce que je voulais être sûr, dis-je en me levant.

Elle recule encore. Sa robe de lin heurte le rebord d’une table. Elle trébuche, se rattrape, ses yeux ne quittent pas les miens.

— Sûr de quoi ?

— Que tu étais venue pour me tuer.

Sa mâchoire se serre. La peur, dans ses yeux, se teinte d’autre chose. De la colère. De la fierté blessée. Du désespoir.

— Vous le saviez, souffle-t-elle.

— Je le sentais. Maintenant, j’en suis certain.

Je fais un pas vers elle. Elle en fait deux en arrière. Son dos heurte un pilier de pierre. Elle n’a plus d’issue.

— Tu t’appelles Lyana, dis-je. J’ai fait chercher. Lyana de Thornwall. Dernière survivante de la meute massacrée il y a deux lunes.

Ses poings se serrent. Sa bouche se pince.

— Tu as brûlé Thornwall, crache-t-elle. Tu as tué les miens.

— Non, dis-je calmement. Pas moi. Mais ce n’est pas le moment d’en parler.

Un autre pas. Je suis à un mètre d’elle. Je sens son odeur, sous la lavande et la peur — le chagrin, la faim, la solitude de cinq années passées à haïr un fantôme.

— Tu as empoisonné mon vin, Lyana.

— Oui, dit-elle, la voix brisée mais le menton haut.

— Tu as tenté d’assassiner le Roi-Loup dans sa propre forteresse.

— Oui.

— La loi exige la mort.

Elle ne répond pas. Ses yeux gris brillent, mais elle ne pleure pas. Elle ne suppliera pas. Elle accepte. Je le vois dans l’affaissement de ses épaules, dans la façon dont elle cesse de reculer.

Alors je fais ce que personne n’attend.

Je ris.

Un rire bref, sans joie, presque amer.

— Tu as du cran, petite louve. Je te l’accorde.

Sa confusion est presque comique. Elle cligne des yeux, incertaine, déstabilisée.

— Quoi ? souffle-t-elle.

— J’ai dit que tu avais du cran. La plupart de mes assassins pleurent ou mentent. Toi, tu assumes.

Je tends la main.

Elle ne bouge pas.

Mes doigts se referment sur son poignet — osseux, fin, mais dur. Les doigts d’une guerrière. Je sens les callosités laissées par l’arc, par l’épée, par la corde à nœuds.

— Tu viens avec moi, dis-je.

— Où ?

— Dans mes appartements. Je n’ai pas fini de t’interroger.

Sa respiration s’accélère. La peur revient, plus vive. Mais elle ne se débat pas. Elle me regarde fixement, comme si elle cherchait à lire dans mon âme la sentence qui l’attend.

— Vous allez me tuer, dit-elle. C’est ça ?

— Si j’avais voulu te tuer, tu serais déjà morte. Je n’aurais pas bu ton vin empoisonné pour te faire parler.

Je tire sur son poignet. Elle résiste un instant, puis suit, docile comme une proie qui a cessé d’espérer.

Nous traversons la grande salle. Nos pas résonnent sur le marbre. Les dernières servantes figées sur place nous regardent passer, les yeux ronds. Theron, qui réapparaît dans l’embrasure de la porte, ouvre la bouche pour parler, puis la referme devant mon expression.

Je pousse la porte de mes appartements.

L’intérieur est sombre, éclairé seulement par les braises de l’âtre. Je la fais entrer, la lâche un instant pour verrouiller.

Elle reste au milieu de la pièce, droite, fragile et indomptable à la fois. Ses bras pendent le long de son corps. Ses poings sont serrés.

Je m’approche d’elle.

— Tu sais ce qui arrive à ceux qui tentent de me tuer, Lyana ?

— La mort, dit-elle.

— Pas toujours. Parfois, pire que la mort.

Elle déglutit. Je vois sa pomme d’Adam bouger sous la peau fine de son cou.

— Qu’allez-vous me faire ? chuchote-t-elle.

Je ne réponds pas tout de suite. Mes doigts se lèvent, effleurent son menton, le soulèvent pour qu’elle me regarde dans les yeux.

Ses prunelles gries, dilatées par la peur, rencontrent les miennes.

— D’abord, dis-je, tu vas m’aider à comprendre qui t’a envoyée. Ensuite…

Je marque une pause. Ses lèvres frémissent.

— Ensuite ?

Le poison de morelle irradie mes veines, mais je le repousse, le dompte. La douleur est une amie ancienne.

— Ensuite, tu décideras si tu veux vraiment me tuer. Ou si tu préfères m’aider.

Ses yeux s’écarquillent. L’incompréhension la plus totale.

— Vous êtes fou.

— On me l’a déjà dit.

Je recule, m’assois sur le bord du lit. La fatigue du poison pèse sur mes paupières, mais je ne la montre pas.

— Maintenant, parle. Pourquoi Thornwall ? Pourquoi moi ? Qui t’a dit que j’étais le coupable ?

Elle reste muette, figée, ses mains tremblant contre ses cuisses.

La tension entre nous est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau.

Dans le silence, seule la respiration courte de Lyana répond au battement sourd du poison dans mes artères.

Je l’attends.

Elle finira par parler.

Elles finissent toujours par parler.

Mais ce soir, c’est moi qui ai bu le poison pour elle.

Et elle ne comprend pas encore ce que cela signifie.

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