LOGINChapitre 4
Aedan
La salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.
Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en silence, ramassent les restes, éteignent les bougies une à une.
Je suis resté.
Theron m’a proposé de me reconduire à mes appartements. Je lui ai fait signe que non. Je voulais être seul. Je voulais réfléchir à cette odeur, à ce regard, à cette louve qui hante mes pensées depuis qu’elle a traversé ma salle.
La porte des cuisines grince.
Je lève les yeux.
Elle est là.
Elle porte une nouvelle robe de servante, propre, mais ses cheveux bruns dépassent toujours du voile blanc. Ses mains tiennent un plateau d’argent sur lequel repose une aiguière d’or noir, ciselée de motifs de loups et de lunes. Elle avance vers moi d’un pas mesuré, les yeux baissés, le visage lisse.
Trop lisse. Trop calme.
Mon instinct s’éveille, silencieux, vigilant.
Elle s’arrête à deux mètres de mon trône, fait une révérence parfaite.
— La coupe du soir, seigneur, dit-elle.
Sa voix est posée, presque monocorde. Mais quelque chose tremble dans ses doigts quand elle soulève l’aiguière. À peine une vibration. Un battement de papillon. Les servantes expérimentées ne tremblent pas.
Mes narines frémissent.
Une odeur.
Sous le parfum entêtant du vin vieux, sous l’arôme du bois de santal dont on a frotté l’aiguière — une autre odeur. Fine, amère, végétale. Une odeur que je connais trop bien pour avoir survécu à douze tentatives d’assassinat.
La morelle noire.
Venin lent, venin silencieux. Quelques gouttes suffisent à paralyser le cœur d’un loup ordinaire. Pour un alpha, il en faudrait davantage — mais ce vin en contient assez. Je le sens. Chaque inspiration me confirme la présence du poison, dissous, invisible, mortel.
Mon cœur ralentit.
Mes mains ne bougent pas.
Je la regarde, elle, debout devant moi, l’aiguière d’or noir posée sur le plateau. Son visage ne trahit rien. Ses cils baissés cachent ses yeux gris. Elle respire calmement, mais sa poitrine se soulève plus vite qu’elle ne le voudrait.
Elle sait que j’ai senti.
Elle attend.
Elle attend que je refuse la coupe, que je l’accuse, que je la fasse jeter aux cachots.
Je fais le contraire.
— Sers-moi, dis-je.
Un frisson parcourt ses épaules, si bref que je l’aurais manqué si je n’avais pas été aussi attentif. Elle saisit l’aiguière, verse le vin noir dans ma coupe de cristal. Le liquide tournoie, épais, rubis sous la lumière bleutée.
Elle recule d’un pas, le plateau vide contre sa poitrine.
Je prends la coupe.
Ses yeux se lèvent malgré elle. Je vois la peur, cette fois. La peur nue, mal cachée, qui danse au fond de ses prunelles grises.
— Seigneur… commence-t-elle, sa voix à peine plus qu’un souffle.
— Tais-toi, je dis.
Je porte la coupe à mes lèvres.
Le vin est doux, fruité, velouté. Les meilleurs ceps des vignes du Sud. Mais derrière cette douceur, l’amertume de la morelle. À peine perceptible. Une langue moins exercée ne l’aurait pas remarquée.
Je bois une gorgée.
Elle dure une seconde. Peut-être deux. Le liquide glisse dans ma gorge, chaud, traître.
La jeune femme pâlit.
Ses mains lâchent le plateau. Il tombe sur les dalles de marbre avec un fracas métallique qui résonne dans la salle vide. Elle recule d’un pas, puis d’un autre. Ses yeux sont écarquillés, incrédules.
— Pourquoi… pourquoi avez-vous bu ? murmure-t-elle.
Je pose la coupe sur l’accoudoir de mon trône. Le poison commence à diffuser dans mon sang — une chaleur étrange, une lourdeur dans les membres. Rien que je ne puisse combattre. Rien qu’un alpha ne puisse dominer.
— Parce que je voulais être sûr, dis-je en me levant.
Elle recule encore. Sa robe de lin heurte le rebord d’une table. Elle trébuche, se rattrape, ses yeux ne quittent pas les miens.
— Sûr de quoi ?
— Que tu étais venue pour me tuer.
Sa mâchoire se serre. La peur, dans ses yeux, se teinte d’autre chose. De la colère. De la fierté blessée. Du désespoir.
— Vous le saviez, souffle-t-elle.
— Je le sentais. Maintenant, j’en suis certain.
Je fais un pas vers elle. Elle en fait deux en arrière. Son dos heurte un pilier de pierre. Elle n’a plus d’issue.
— Tu t’appelles Lyana, dis-je. J’ai fait chercher. Lyana de Thornwall. Dernière survivante de la meute massacrée il y a deux lunes.
Ses poings se serrent. Sa bouche se pince.
— Tu as brûlé Thornwall, crache-t-elle. Tu as tué les miens.
— Non, dis-je calmement. Pas moi. Mais ce n’est pas le moment d’en parler.
Un autre pas. Je suis à un mètre d’elle. Je sens son odeur, sous la lavande et la peur — le chagrin, la faim, la solitude de cinq années passées à haïr un fantôme.
— Tu as empoisonné mon vin, Lyana.
— Oui, dit-elle, la voix brisée mais le menton haut.
— Tu as tenté d’assassiner le Roi-Loup dans sa propre forteresse.
— Oui.
— La loi exige la mort.
Elle ne répond pas. Ses yeux gris brillent, mais elle ne pleure pas. Elle ne suppliera pas. Elle accepte. Je le vois dans l’affaissement de ses épaules, dans la façon dont elle cesse de reculer.
Alors je fais ce que personne n’attend.
Je ris.
Un rire bref, sans joie, presque amer.
— Tu as du cran, petite louve. Je te l’accorde.
Sa confusion est presque comique. Elle cligne des yeux, incertaine, déstabilisée.
— Quoi ? souffle-t-elle.
— J’ai dit que tu avais du cran. La plupart de mes assassins pleurent ou mentent. Toi, tu assumes.
Je tends la main.
Elle ne bouge pas.
Mes doigts se referment sur son poignet — osseux, fin, mais dur. Les doigts d’une guerrière. Je sens les callosités laissées par l’arc, par l’épée, par la corde à nœuds.
— Tu viens avec moi, dis-je.
— Où ?
— Dans mes appartements. Je n’ai pas fini de t’interroger.
Sa respiration s’accélère. La peur revient, plus vive. Mais elle ne se débat pas. Elle me regarde fixement, comme si elle cherchait à lire dans mon âme la sentence qui l’attend.
— Vous allez me tuer, dit-elle. C’est ça ?
— Si j’avais voulu te tuer, tu serais déjà morte. Je n’aurais pas bu ton vin empoisonné pour te faire parler.
Je tire sur son poignet. Elle résiste un instant, puis suit, docile comme une proie qui a cessé d’espérer.
Nous traversons la grande salle. Nos pas résonnent sur le marbre. Les dernières servantes figées sur place nous regardent passer, les yeux ronds. Theron, qui réapparaît dans l’embrasure de la porte, ouvre la bouche pour parler, puis la referme devant mon expression.
Je pousse la porte de mes appartements.
L’intérieur est sombre, éclairé seulement par les braises de l’âtre. Je la fais entrer, la lâche un instant pour verrouiller.
Elle reste au milieu de la pièce, droite, fragile et indomptable à la fois. Ses bras pendent le long de son corps. Ses poings sont serrés.
Je m’approche d’elle.
— Tu sais ce qui arrive à ceux qui tentent de me tuer, Lyana ?
— La mort, dit-elle.
— Pas toujours. Parfois, pire que la mort.
Elle déglutit. Je vois sa pomme d’Adam bouger sous la peau fine de son cou.
— Qu’allez-vous me faire ? chuchote-t-elle.
Je ne réponds pas tout de suite. Mes doigts se lèvent, effleurent son menton, le soulèvent pour qu’elle me regarde dans les yeux.
Ses prunelles gries, dilatées par la peur, rencontrent les miennes.
— D’abord, dis-je, tu vas m’aider à comprendre qui t’a envoyée. Ensuite…
Je marque une pause. Ses lèvres frémissent.
— Ensuite ?
Le poison de morelle irradie mes veines, mais je le repousse, le dompte. La douleur est une amie ancienne.
— Ensuite, tu décideras si tu veux vraiment me tuer. Ou si tu préfères m’aider.
Ses yeux s’écarquillent. L’incompréhension la plus totale.
— Vous êtes fou.
— On me l’a déjà dit.
Je recule, m’assois sur le bord du lit. La fatigue du poison pèse sur mes paupières, mais je ne la montre pas.
— Maintenant, parle. Pourquoi Thornwall ? Pourquoi moi ? Qui t’a dit que j’étais le coupable ?
Elle reste muette, figée, ses mains tremblant contre ses cuisses.
La tension entre nous est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau.
Dans le silence, seule la respiration courte de Lyana répond au battement sourd du poison dans mes artères.
Je l’attends.
Elle finira par parler.
Elles finissent toujours par parler.
Mais ce soir, c’est moi qui ai bu le poison pour elle.
Et elle ne comprend pas encore ce que cela signifie.
Chapitre 56AedanLe lendemain matin, je me réveille avec une détermination nouvelle, une résolution qui a mûri pendant la nuit, dans le silence de la salle des cartes, tandis que les braises mouraient dans l'âtre et que les étoiles pâlissaient derrière les vitraux. J'ai pleuré, pour la première fois depuis vingt ans, et ces larmes, au lieu de m'affaiblir, m'ont libéré. Elles ont emporté avec elles un poids que je ne savais même pas porter, une tension que j'avais oublié ressentir, une douleur que j'avais appris à ignorer sans jamais la guérir.Et ce matin, je sais ce que je dois faire. Je sais ce que je veux montrer à Lyana, ce que je veux partager avec elle, ce que j'aurais dû partager depuis longtemps si je n'avais pas eu si peur, si je n'avais pas été si fier, si
Chapitre 55LyanaLa nuit est tombée sur Durnhollow comme un linceul de velours noir, enveloppant les tours, les remparts, les jardins de roses de givre dans un silence ouaté que rien ne vient troubler. Je suis allongée dans le lit nuptial, les fourrures noires remontées jusqu'au menton, les yeux fixés sur le baldaquin de velours pourpre qui surplombe le lit comme un ciel de théâtre. Les bougies se sont éteintes depuis longtemps, le feu dans l'âtre n'est plus qu'un souvenir de braises rougeoyantes, et pourtant je ne dors pas, je ne peux pas dormir, je ne trouverai pas le sommeil cette nuit.Le lien du Compagnonnage vibre dans ma poitrine avec une intensité presque douloureuse, comme une corde de harpe qu'on aurait pincée trop fort et qui continuerait de résonner longtemps après avoir été touchée. Et
Chapitre 54AedanLa porte se referme derrière Lyana, et le silence retombe sur la salle des cartes comme une chape de plomb, lourd, étouffant, oppressant. Les braises dans l'âtre ne sont plus que des souvenirs de feu, des petits points rouges qui palpitent faiblement dans la cendre grise, derniers battements de cœur d'un incendie qui s'éteint. Les bougies se sont consumées, leurs flammes ont vacillé une dernière fois avant de s'évanouir en volutes de fumée âcre qui montent vers les voûtes de pierre et se perdent dans l'obscurité. La nuit est tombée sur Durnhollow, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit de ténèbres absolues qui correspond parfaitement à l'état de mon âme.Je reste debout devant la fenêtre, le front contre la vitre glacée, les yeux fermés, les poing
Chapitre 53LyanaJe le trouve dans la salle des cartes, debout devant la grande fenêtre ogivale, le dos tourné à la porte, les mains croisées derrière le dos dans cette posture qui est devenue familière, presque emblématique. La lumière du jour déclinant baigne sa silhouette d'une auréole dorée, faisant briller les fils d'argent dans ses cheveux noirs, dessinant les contours de ses épaules larges, de sa taille étroite, de ses longues jambes bottées de cuir. Il ne se retourne pas quand j'entre, mais je sais qu'il a senti ma présence, à travers le lien, à travers cette connexion invisible qui nous unit et qui pulse doucement dans ma poitrine comme un second cœur.La pièce est plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée par les braises rougeoyantes de l'&acir
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Chapitre 51LyanaJe n'avais pas l'intention d'espionner qui que ce soit. Vraiment pas. Après ma visite nocturne aux cuisines, après ce repas improvisé qui m'a laissée étrangement apaisée, je suis remontée dans la chambre nuptiale avec l'intention de dormir un peu, de me reposer, de mettre de l'ordre dans mes pensées. Mais le sommeil n'est pas venu, comme souvent, et à l'aube, je me suis levée pour marcher dans les couloirs de Durnhollow, sans but précis, juste pour sentir le palais s'éveiller autour de moi.C'est ainsi que je me suis retrouvée dans l'aile des communs, cette partie de la forteresse que je n'avais jamais explorée, réservée aux serviteurs, aux cuisiniers, aux blanchisseuses, à tous ceux qui font fonctionner le palais dans l'ombre. Les couloirs sont plus étroits ici, moins déc
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Chapitre 3LyanaLes cuisines de Durnhollow sont une fournaise.Des chaudrons de cuivre bouillonnent sur des feaux de braises, des broches de viande tournent lentement au-dessus des flammes, des nuages de vapeur chargés d’odeurs d’épices, de suif et de sueur montent jusqu’aux voûtes de pierre noirc
Chapitre 2AedanQuelque chose cloche.Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des o







