LOGINChapitre 3
Lyana
Les cuisines de Durnhollow sont une fournaise.
Des chaudrons de cuivre bouillonnent sur des feaux de braises, des broches de viande tournent lentement au-dessus des flammes, des nuages de vapeur chargés d’odeurs d’épices, de suif et de sueur montent jusqu’aux voûtes de pierre noircies. Des marmitons courent dans tous les sens, hurlent des ordres, cognent des casseroles. Personne ne me regarde.
C’est ici que je prépare le poison.
Mes mains s’activent machinalement. J’ai volé les herbes dans les réserves il y a deux jours, dissimulé le mortier sous un torchon, attendu l’heure où les cuisines sont les plus bruyantes pour passer à l’acte. Maintenant, les feuilles de jusquiame noire crissent sous le pilon d’ébène. Le safran des marais dégage une odeur âcre, presque suffocante, qui me pique les yeux.
Mes mains tremblent.
Je les regarde, ces mains que j’ai entraînées à la nage en eaux glacées, à l’escalade des murailles, à l’étranglement silencieux. Ces mains qui ont déjà tué deux chasseurs de primes, un garde, un marchand d’esclaves. Ces mains ne tremblent jamais.
Pourtant, ce soir, elles tremblent.
Parce que je viens de le voir. Parce que ses yeux ambrés continuent de brûler au fond de ma mémoire, insupportables. Parce que je l’ai trouvé beau honte sur moi, damnation sur mon âme et que cette beauté rend la haine plus lourde.
Alors je pense à ma meute massacrée.
Je ferme les yeux, et je vois.
La palissade de bois de Thornwall, ses pieux aiguisés peints avec le sang des premiers loups. Les huttes rondes construites autour du grand chêne sacré, ses branches torses couvertes de rubans de laine rouge. Mon père qui m’apprend à bander un arc, ses mains énormes guidant les miennes. Ma mère qui tresse mes cheveux le matin, ses doigts agiles chantonnant une vieille ballade.
Ma mère morte sur le seuil, la nuque brisée, la main tendue vers la fosse où elle m’a poussée.
Mon petit frère empalé sur une lance, sa bouche ouverte dans un cri muet.
Ma sœur jetée vivante dans les flammes, ses cheveux blonds s’enflammant comme une torche.
J’avais quinze ans. J’ai regardé sans pleurer. Je me suis juré que le responsable paierait. Je n’ai pas pleuré depuis.
Le pilon s’enfonce plus violemment dans le mortier.
Le bruit attire le regard d’une marmiton à la peau tachée de rousseur. Elle me jette un coup d’œil, hausse les épaules, retourne à ses oignons. Les servantes savent qu’il ne faut pas poser trop de questions.
Le poison prend forme. Une pâte granuleuse, d’un vert malsain, dégage une amertume qui me serre la gorge. C’est presque fini. Dans quelques heures, je ferai fondre cette pâte dans le vin noir qu’on servira au Roi-Loup. Une goutte. Une seule. Et Aedan boira la mort.
Mes doigts se serrent autour du pilon.
Ses yeux ambrés dansent derrière mes paupières closes. Cette mâchoire ciselée. Cette bouche charnue et cruelle. Cette façon qu’il a eue de me regarder, comme si j’étais une anomalie intéressante, une énigme à déchiffrer.
Il ne sait pas.
Il ne sait pas que je suis venue pour le tuer. Il a senti une présence étrangère, peut-être. Une louve solitaire déguisée. Mais pas la mort. Pas encore.
La haine aurait dû être simple. Pure. Un trait d’acier droit entre son cœur et le mien.
Mais ce regard… ce regard ambré qui m’a transpercée comme une lame… il a touché quelque chose que je croyais calciné.
Je pile plus fort, plus vite. Mes doigts blanchissent sur le pilon. Mes tempes bourdonnent.
Le souvenir de ma mère, encore. Ses cheveux roux flamboyant sous la lune. Son rire qui éclatait comme une source.
Elle voudrait que je le tue.
Elle voudrait que je boive son sang.
Alors pourquoi ces mains tremblent-elles ?
Le poison est prêt.
Je le dépose dans une petite coupelle d’étain, le recouvre d’un linge humide pour qu’il ne sèche pas. Mes mains, à présent, sont calmes. Glacées. Vidées.
Je glisse la coupelle dans une poche dissimulée dans les plis de ma robe, contre ma hanche. Là où personne ne fouillera.
Une voix s’élève derrière moi la gouvernante, une vieille louve au pelage gris, les yeux jaunes et perçants.
— Toi, la nouvelle ! L’aiguière du roi, il faut la servir dans une heure. Prépare-toi.
— Oui, madame, dis-je sans me retourner.
Ma voix est ferme. Posée. Comme si je n’allais pas tremper de poison dans le vin de l’homme que j’exècre le plus au monde.
La gouvernante s’éloigne, ses sabots claquant sur les dalles.
Je reste immobile une longue minute.
La chaleur des fourneaux me brûle les joues. Les odeurs de viande, de suif, de sueur m’écrasent. Autour de moi, le tumulte des cuisines continue, indifférent. Un marmiton casse une assiette, jure. Une servante rit trop fort en essuyant ses mains sales.
Je sors la coupelle de ma poche.
Le poison luit, vert, méchant, mortel.
Mes mains ne tremblent plus.
Je pense à ma meute massacrée. Aux corps brûlés. À la main de ma mère tendue vers moi, inerte.
Je pense à tout ce que j’ai perdu.
Je pense à tout ce que je vais prendre.
Dans une heure, Aedan boira.
Dans une heure, le Roi-Loup mourra.
Je glisse la coupelle dans ma poche, relève la tête, et me dirige vers l’aiguière d’or noir posée sur le buffet.
Mais au moment d’y verser le poison, mes doigts s’arrêtent.
Une seconde d’hésitation.
Une seule.
Ses yeux ambrés traversent mon crâne, mon cerveau, mes os.
Pourquoi m’a-t-il regardée ainsi ?
Pourquoi ne m’a-t-il pas fait arrêter sur-le-champ ?
Un frisson me parcourt l’échine. Je secoue la tête pour chasser cette faiblesse. Je débouche la coupelle, verse la pâte verte dans le vin rubis. Le liquide tournoie, absorbe le poison, redevient limpide.
Plus rien ne le distingue d’un vin ordinaire.
Plus rien ne peut sauver Aedan.
Je remets la coupelle vide dans ma poche, essuie mes mains à mon tablier, et attends.
La cloche du dîner sonnera bientôt. Je prendrai l’aiguière. Je servirai le roi.
Et tout sera fini.
Mais dans le silence brûlant des cuisines, une pensée m’assaille, obsédante, insensée.
Ses yeux.
Ses yeux ambrés.
Je les vois encore.
Et je sais je sais que même après sa mort, même après ma vengeance, ces yeux ne me quitteront jamais.
Chapitre 86AedanJe la regarde se battre.Elle est devant moi. Entre moi et les créatures. Elle ne s'est pas placée là par hasard. Elle s'est placée là pour me protéger. Moi. Le Roi-Loup. L'homme qui n'a pas besoin de protection. L'homme qui a passé sa vie à protéger les autres. Et voilà qu'une louve de Thornwall, une ancienne prisonnière, une ancienne ennemie, se met entre moi et le danger.Je devrais être vexé. Je devrais la repousser, reprendre ma place au front. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas détacher mon regard d'elle.Elle est magnifique.Son épée d'argent chante dans la pénombre. Chaque coup est précis, économique, mortel. Elle ne gaspille pas un geste. Elle ne recule pas d'un pouce. Les créatures se jettent s
Chapitre 85LyanaLes ombres bougent.Je les vois du coin de l'œil. Des silhouettes noires, plus sombres que la nuit, qui glissent entre les arbres sans un bruit. Pas des loups. Pas des hommes. Autre chose. Quelque chose qui n'a pas de forme fixe, qui ondule, qui rampe, qui rampe vers nous.— Lyana.La voix d'Aedan est calme. Contrôlée. Mais je sens sa tension à travers le lien. Il les a vues aussi.— Je les vois.— Reste près de moi.— Toujours.Je tire mon épée. L'argent de la lame brille faiblement dans la pénombre. Les créatures s'arrêtent. Elles nous observent. Elles ont des yeux. Des dizaines d'yeux. Des yeux rouges, sans pupilles, qui flottent dans la masse noire de leurs corps.&
Chapitre 84AedanLa gardienne a disparu. Il ne reste que le silence, plus lourd encore qu'avant, et cette révélation qui flotte dans l'air comme un poison. Varek n'est pas votre véritable ennemi. Le véritable ennemi est plus proche que vous ne le pensez.Lyana me regarde, ses yeux gris écarquillés, sa main serrant la garde de son épée.— Qui ? répète-t-elle. Qui est le véritable ennemi ?— Je ne sais pas. Pas encore.— Tu sais quelque chose. Je le sens à travers le lien. Tu caches quelque chose.Je ferme les yeux une seconde. Elle a raison. Je sais. Je sais depuis longtemps, mais je n'ai jamais osé le dire à voix haute. Parce que les mots rendent les choses réelles. Parce que les mots donnent corps aux cauchemars.
Chapitre 83LyanaLa Forêt Noire.Ma mère nous racontait des histoires, le soir, autour du feu. Des voyageurs égarés qui n'étaient jamais revenus. Des arbres qui parlaient. Des rivières qui mentaient. Des créatures sans nom.— N'allez jamais dans la Forêt Noire, disait-elle. Les esprits des anciens loups y rôdent. Ils n'aiment pas les vivants.Mon père ne disait rien. Mais je voyais dans son regard une peur ancienne, viscérale. Mon père n'avait peur de rien. Ni des hommes, ni des bêtes, ni de la mort. Mais la Forêt Noire le terrifiait.Et maintenant, j'y suis.Les arbres sont immenses, noirs comme la suie, tordus comme des doigts de sorcières. Leurs cimes se perdent dans les nuages. La neige ne tombe pas ici. Pas vraiment. Quelques fl
Chapitre 82AedanNous chevauchons depuis des heures. La forêt est dense, silencieuse, ensevelie sous la neige. Lyana chevauche à côté de moi, sa silhouette droite sur la selle, son dos raide, ses mains gantées serrant les rênes. L'épée de ses ancêtres pend à sa ceinture. Elle ne parle pas. Elle ne s'est pas plainte une seule fois depuis que nous avons quitté Durnhollow.Le lien du Compagnonnage vibre dans ma poitrine. Pas de mots. Juste des sensations, des émotions, des pulsations qui me parviennent par vagues. Et ce que je ressens me bouleverse plus que tout ce qu'elle aurait pu me dire.De l'excitation.Une excitation fébrile, nerveuse, presque douloureuse. C'est l'excitation de la chasse, celle qui précède le combat. Elle va traquer Varek. Elle va le trouver. Elle va le tuer.
Chapitre 81LyanaL'aube n'est pas encore levée quand nous quittons Durnhollow.Les couloirs du palais sont silencieux, déserts, éclairés seulement par les torches qui brûlent dans leurs appliques de fer. Nos pas résonnent sur les dalles de pierre, lourds, mesurés, presque solennels. Je porte l'épée de mes ancêtres à la ceinture, sa garde d'argent scintillant faiblement dans la pénombre. Aedan marche à côté de moi, vêtu de cuir sombre et d'une cape de laine noire, ses yeux ambrés balayant les couloirs avec cette acuité de prédateur qui ne le quitte jamais.Nous ne parlons pas.Pas parce que les mots sont inutiles. Pas parce que nous n'avons rien à nous dire. Mais parce que tout a été dit. Cette nuit, dans ses appartements, quand je
Chapitre 4AedanLa salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en sil
Chapitre 2AedanQuelque chose cloche.Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des o
Chapitre 1LyanaLa moiteur des corps entassés colle à ma peau sous la robe de lin trop épaisse. Je traverse la grande salle de Durnhollow la tête inclinée, les yeux baissés, mes pas feutrés se perdant dans le vacarme des rires et des coupes qui s’entrechoquent. La cérémonie de la Lune de Sang bat
Chapitre 6AedanLa porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant,







