LOGINChapitre 2
Aedan
Quelque chose cloche.
Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des odeurs, des murmures, des battements de cœur.
Je pose ma coupe de vin noir sans l’avoir portée à mes lèvres.
Mon regard balaie la salle, lentement, méthodiquement, sans précipitation. Les conversations s’étouffent autour de moi. Les seigneurs et les dames des clans alliés, vêtus de leurs plus beaux atours, dansent, boivent, échangent des baisers sur les joues. Tout semble à sa place. Trop à sa place.
Mais mes narines frémissent.
Une odeur. Faible, presque masquée par les fragrances entêtantes du vin épicé, du musc et des viandes rôties. Une odeur de loup. Une louve, précise mon instinct. Solitaire. Sans meute, sans attaches, sans territoire.
Une louve qui n’a rien à faire ici.
Je la cherche des yeux. La foule ondule, les ombres des lustres de givre dansent sur les visages. Pas là. Pas là non plus. Plus loin, près des buffets, près de la porte des cuisines…
La voilà.
Une servante. Cheveux bruns tirés sous un voile blanc, robe de lin trop large pour sa silhouette fine, épaules voûtées en apparence. Elle tient un plateau d’argent, mais ses doigts sont trop blancs, trop fins pour avoir jamais frotté un torchon ou vidé un seau d’eau sale. Son dos est trop droit quand elle pense que personne ne la regarde.
Elle n’est pas une servante.
Je la repère immédiatement.
Elle tourne la tête vers moi.
Elle ne baisse pas les yeux.
Un choc. Court, électrique, désagréable et fascinant à la fois. Les servantes de Durnhollow baissent les yeux. Les servantes de Durnhollow ne regardent jamais leur roi en face. Elles savent que mes yeux voient tout, qu’ils traversent les déguisements, qu’ils déchirent les masques.
Elle devrait baisser les yeux.
Elle ne le fait pas.
Ses prunelles sont d’un gris d’orage, profondes comme les lacs gelés des hautes terres. Il n’y a pas de peur dans ce regard. Pas de soumission. Pas même la curiosité timide d’une nouvelle venue. Il y a autre chose une intensité qui me surprend, une fixité presque insolente.
Je soutiens son regard une seconde. Puis deux. Assez longtemps pour que mon conseiller Theron, assis à ma droite, s’agite sur son siège.
— Seigneur ? murmure-t-il. Qu’y a-t-il ?
— Rien, dis-je sans détacher mes yeux d’elle.
Mes narines frémissent à nouveau. Son odeur se précise sous celle de la lavande bon marché elle a frotté sa peau pour masquer son identité, mais un loup ne trompe pas un loup. Je sens le chagrin, l’insomnie, le poids des nuits blanches passées à aiguiser une haine ancienne. Je sens aussi le fer. Une lame. Fine, courte, récemment affûtée.
Mais je ne sais pas encore qu’elle est venue pour me tuer.
Non.
Pour l’instant, je ne sais qu’une chose : cette femme est une louve solitaire, déguisée, étrangère à ma meute, et elle me regarde comme si elle me jaugeait.
Les autres invités commencent à remarquer mon silence. Les conversations faiblissent. Des têtes se tournent vers moi, puis vers elle. Un murmure parcourt l’assemblée, aussi léger qu’un frisson.
Elle ne bronche pas.
Toujours pas.
Son menton se lève d’un millimètre un geste minuscule, presque imperceptible, mais je le vois. Elle sait qu’elle est exposée. Elle sait peut-être que je viens de la repérer. Et elle choisit de ne pas fuir.
Elle choisit de tenir sa position, droite, fière, désespérément calme.
Un sentiment étrange m’envahit. Pas de la colère, comme je m’y attendais. Pas de l’amusement non plus. Plutôt une curiosité aiguë, presque fébrile. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Que cherche-t-elle dans ma forteresse, ce soir de tous les soirs ?
Theron se penche vers moi, sa voix à peine audible.
— Cette femme… vous la connaissez ?
— Non, dis-je. Mais je veux savoir qui elle est.
Je fais un geste imperceptible de la main. Pas pour la faire arrêter pas encore. Pour signaler à mes gardes qu’ils doivent l’observer, la suivre des yeux, noter ses moindres déplacements.
La servante la louve baisse enfin les paupières. Une fraction de seconde. Juste le temps de reprendre son masque. Puis elle fait une révérence parfaite, trop parfaite, apprise par cœur et se retourne.
Elle s’éloigne vers les cuisines, son plateau d’argent serré contre sa poitrine.
Je la regarde marcher. Sa robe de lin trop longue frôle le sol. Ses cheveux bruns dépassent du voile. Son dos reste raide, mais je perçois la tension dans ses épaules, la légère hésitation de ses pas.
Elle sent mon regard.
Bien sûr qu’elle le sent.
Mon conseiller Theron tousse discrètement.
— Seigneur, je peux envoyer un garde l’interroger. Si elle est suspecte…
— Non, je coupe. Pas ce soir. C’est la Lune de Sang. Je n’empoisonnerai pas ma propre fête avec des soupçons.
Ce n’est pas la vraie raison. Je le sais. Theron le sait aussi. Mais il baisse la tête et n’insiste pas.
La vraie raison celle que je cache au fond de ma poitrine, là où l’instinct parle plus fort que la raison c’est que je veux la revoir. Je veux croiser encore ses yeux gris d’orage, cette fixité insolente qui m’a défié sans un mot.
Je veux comprendre pourquoi une louve solitaire se glisse dans ma forteresse, pourquoi elle ne baisse pas les yeux devant moi, pourquoi son odeur s’est imprimée dans mes narines comme un sceau de cire.
Les festivités reprennent. Les rires, les coupes, les baisers sur les joues. La musique de la harpe, plus lointaine, s’élève dans une alcôve. Je sirote mon vin sans le goûter, les yeux fixés sur la porte des cuisines.
Elle ne réapparaît pas.
Pas ce soir.
Mais je sais qu’elle est là. Quelque part dans les sous-sols de ma forteresse, parmi les casseroles et les torchons, une louve étrangère prépare je ne sais quoi.
Une louve solitaire.
Elle ne baisse pas les yeux.
Moi non plus.
Chapitre 56AedanLe lendemain matin, je me réveille avec une détermination nouvelle, une résolution qui a mûri pendant la nuit, dans le silence de la salle des cartes, tandis que les braises mouraient dans l'âtre et que les étoiles pâlissaient derrière les vitraux. J'ai pleuré, pour la première fois depuis vingt ans, et ces larmes, au lieu de m'affaiblir, m'ont libéré. Elles ont emporté avec elles un poids que je ne savais même pas porter, une tension que j'avais oublié ressentir, une douleur que j'avais appris à ignorer sans jamais la guérir.Et ce matin, je sais ce que je dois faire. Je sais ce que je veux montrer à Lyana, ce que je veux partager avec elle, ce que j'aurais dû partager depuis longtemps si je n'avais pas eu si peur, si je n'avais pas été si fier, si
Chapitre 55LyanaLa nuit est tombée sur Durnhollow comme un linceul de velours noir, enveloppant les tours, les remparts, les jardins de roses de givre dans un silence ouaté que rien ne vient troubler. Je suis allongée dans le lit nuptial, les fourrures noires remontées jusqu'au menton, les yeux fixés sur le baldaquin de velours pourpre qui surplombe le lit comme un ciel de théâtre. Les bougies se sont éteintes depuis longtemps, le feu dans l'âtre n'est plus qu'un souvenir de braises rougeoyantes, et pourtant je ne dors pas, je ne peux pas dormir, je ne trouverai pas le sommeil cette nuit.Le lien du Compagnonnage vibre dans ma poitrine avec une intensité presque douloureuse, comme une corde de harpe qu'on aurait pincée trop fort et qui continuerait de résonner longtemps après avoir été touchée. Et
Chapitre 54AedanLa porte se referme derrière Lyana, et le silence retombe sur la salle des cartes comme une chape de plomb, lourd, étouffant, oppressant. Les braises dans l'âtre ne sont plus que des souvenirs de feu, des petits points rouges qui palpitent faiblement dans la cendre grise, derniers battements de cœur d'un incendie qui s'éteint. Les bougies se sont consumées, leurs flammes ont vacillé une dernière fois avant de s'évanouir en volutes de fumée âcre qui montent vers les voûtes de pierre et se perdent dans l'obscurité. La nuit est tombée sur Durnhollow, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit de ténèbres absolues qui correspond parfaitement à l'état de mon âme.Je reste debout devant la fenêtre, le front contre la vitre glacée, les yeux fermés, les poing
Chapitre 53LyanaJe le trouve dans la salle des cartes, debout devant la grande fenêtre ogivale, le dos tourné à la porte, les mains croisées derrière le dos dans cette posture qui est devenue familière, presque emblématique. La lumière du jour déclinant baigne sa silhouette d'une auréole dorée, faisant briller les fils d'argent dans ses cheveux noirs, dessinant les contours de ses épaules larges, de sa taille étroite, de ses longues jambes bottées de cuir. Il ne se retourne pas quand j'entre, mais je sais qu'il a senti ma présence, à travers le lien, à travers cette connexion invisible qui nous unit et qui pulse doucement dans ma poitrine comme un second cœur.La pièce est plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée par les braises rougeoyantes de l'&acir
Chapitre 52AedanL'émissaire des Anciens se présente à la porte de mon bureau au moment où le soleil atteint son zénith, projetant des rayons pâles et frileux à travers les vitraux de la salle des cartes. La lumière traverse les losanges de verre coloré, découpant des motifs rouges et or sur le parquet ciré, allumant des reflets dans les fioles d'encre alignées sur la table de chêne, caressant les reliures de cuir des manuscrits anciens qui tapissent les murs. L'air sent la cire, le vieux papier, la poussière des siècles accumulés, et sous ces odeurs familières, l'écho lointain du feu qui crépite dans l'âtre monumental.Cedric, représentant du clan des Cerfs, fidèle serviteur de la Dame Seraphine, se tient dans l'encadrement de la porte, silhouette raide et solennelle dra
Chapitre 51LyanaJe n'avais pas l'intention d'espionner qui que ce soit. Vraiment pas. Après ma visite nocturne aux cuisines, après ce repas improvisé qui m'a laissée étrangement apaisée, je suis remontée dans la chambre nuptiale avec l'intention de dormir un peu, de me reposer, de mettre de l'ordre dans mes pensées. Mais le sommeil n'est pas venu, comme souvent, et à l'aube, je me suis levée pour marcher dans les couloirs de Durnhollow, sans but précis, juste pour sentir le palais s'éveiller autour de moi.C'est ainsi que je me suis retrouvée dans l'aile des communs, cette partie de la forteresse que je n'avais jamais explorée, réservée aux serviteurs, aux cuisiniers, aux blanchisseuses, à tous ceux qui font fonctionner le palais dans l'ombre. Les couloirs sont plus étroits ici, moins déc
Chapitre 6AedanLa porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant,
Chapitre 5LyanaSa main autour de ma gorge.Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.Il pourrait m’étrangler.I
Chapitre 4AedanLa salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en sil
Chapitre 1LyanaLa moiteur des corps entassés colle à ma peau sous la robe de lin trop épaisse. Je traverse la grande salle de Durnhollow la tête inclinée, les yeux baissés, mes pas feutrés se perdant dans le vacarme des rires et des coupes qui s’entrechoquent. La cérémonie de la Lune de Sang bat







