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Chapitre 2

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:31:44

Chapitre 2

Aedan

Quelque chose cloche.

Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment  mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des odeurs, des murmures, des battements de cœur.

Je pose ma coupe de vin noir sans l’avoir portée à mes lèvres.

Mon regard balaie la salle, lentement, méthodiquement, sans précipitation. Les conversations s’étouffent autour de moi. Les seigneurs et les dames des clans alliés, vêtus de leurs plus beaux atours, dansent, boivent, échangent des baisers sur les joues. Tout semble à sa place. Trop à sa place.

Mais mes narines frémissent.

Une odeur. Faible, presque masquée par les fragrances entêtantes du vin épicé, du musc et des viandes rôties. Une odeur de loup. Une louve, précise mon instinct. Solitaire. Sans meute, sans attaches, sans territoire.

Une louve qui n’a rien à faire ici.

Je la cherche des yeux. La foule ondule, les ombres des lustres de givre dansent sur les visages. Pas là. Pas là non plus. Plus loin, près des buffets, près de la porte des cuisines…

La voilà.

Une servante. Cheveux bruns tirés sous un voile blanc, robe de lin trop large pour sa silhouette fine, épaules voûtées en apparence. Elle tient un plateau d’argent, mais ses doigts sont trop blancs, trop fins pour avoir jamais frotté un torchon ou vidé un seau d’eau sale. Son dos est trop droit quand elle pense que personne ne la regarde.

Elle n’est pas une servante.

Je la repère immédiatement.

Elle tourne la tête vers moi.

Elle ne baisse pas les yeux.

Un choc. Court, électrique, désagréable et fascinant à la fois. Les servantes de Durnhollow baissent les yeux. Les servantes de Durnhollow ne regardent jamais leur roi en face. Elles savent que mes yeux voient tout, qu’ils traversent les déguisements, qu’ils déchirent les masques.

Elle devrait baisser les yeux.

Elle ne le fait pas.

Ses prunelles sont d’un gris d’orage, profondes comme les lacs gelés des hautes terres. Il n’y a pas de peur dans ce regard. Pas de soumission. Pas même la curiosité timide d’une nouvelle venue. Il y a autre chose  une intensité qui me surprend, une fixité presque insolente.

Je soutiens son regard une seconde. Puis deux. Assez longtemps pour que mon conseiller Theron, assis à ma droite, s’agite sur son siège.

— Seigneur ? murmure-t-il. Qu’y a-t-il ?

— Rien, dis-je sans détacher mes yeux d’elle.

Mes narines frémissent à nouveau. Son odeur se précise sous celle de la lavande bon marché elle a frotté sa peau pour masquer son identité, mais un loup ne trompe pas un loup. Je sens le chagrin, l’insomnie, le poids des nuits blanches passées à aiguiser une haine ancienne. Je sens aussi le fer. Une lame. Fine, courte, récemment affûtée.

Mais je ne sais pas encore qu’elle est venue pour me tuer.

Non.

Pour l’instant, je ne sais qu’une chose : cette femme est une louve solitaire, déguisée, étrangère à ma meute, et elle me regarde comme si elle me jaugeait.

Les autres invités commencent à remarquer mon silence. Les conversations faiblissent. Des têtes se tournent vers moi, puis vers elle. Un murmure parcourt l’assemblée, aussi léger qu’un frisson.

Elle ne bronche pas.

Toujours pas.

Son menton se lève d’un millimètre  un geste minuscule, presque imperceptible, mais je le vois. Elle sait qu’elle est exposée. Elle sait peut-être que je viens de la repérer. Et elle choisit de ne pas fuir.

Elle choisit de tenir sa position, droite, fière, désespérément calme.

Un sentiment étrange m’envahit. Pas de la colère, comme je m’y attendais. Pas de l’amusement non plus. Plutôt une curiosité aiguë, presque fébrile. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Que cherche-t-elle dans ma forteresse, ce soir de tous les soirs ?

Theron se penche vers moi, sa voix à peine audible.

— Cette femme… vous la connaissez ?

— Non, dis-je. Mais je veux savoir qui elle est.

Je fais un geste imperceptible de la main. Pas pour la faire arrêter  pas encore. Pour signaler à mes gardes qu’ils doivent l’observer, la suivre des yeux, noter ses moindres déplacements.

La servante  la louve  baisse enfin les paupières. Une fraction de seconde. Juste le temps de reprendre son masque. Puis elle fait une révérence  parfaite, trop parfaite, apprise par cœur  et se retourne.

Elle s’éloigne vers les cuisines, son plateau d’argent serré contre sa poitrine.

Je la regarde marcher. Sa robe de lin trop longue frôle le sol. Ses cheveux bruns dépassent du voile. Son dos reste raide, mais je perçois la tension dans ses épaules, la légère hésitation de ses pas.

Elle sent mon regard.

Bien sûr qu’elle le sent.

Mon conseiller Theron tousse discrètement.

— Seigneur, je peux envoyer un garde l’interroger. Si elle est suspecte…

— Non, je coupe. Pas ce soir. C’est la Lune de Sang. Je n’empoisonnerai pas ma propre fête avec des soupçons.

Ce n’est pas la vraie raison. Je le sais. Theron le sait aussi. Mais il baisse la tête et n’insiste pas.

La vraie raison celle que je cache au fond de ma poitrine, là où l’instinct parle plus fort que la raison  c’est que je veux la revoir. Je veux croiser encore ses yeux gris d’orage, cette fixité insolente qui m’a défié sans un mot.

Je veux comprendre pourquoi une louve solitaire se glisse dans ma forteresse, pourquoi elle ne baisse pas les yeux devant moi, pourquoi son odeur s’est imprimée dans mes narines comme un sceau de cire.

Les festivités reprennent. Les rires, les coupes, les baisers sur les joues. La musique de la harpe, plus lointaine, s’élève dans une alcôve. Je sirote mon vin sans le goûter, les yeux fixés sur la porte des cuisines.

Elle ne réapparaît pas.

Pas ce soir.

Mais je sais qu’elle est là. Quelque part dans les sous-sols de ma forteresse, parmi les casseroles et les torchons, une louve étrangère prépare je ne sais quoi.

Une louve solitaire.

Elle ne baisse pas les yeux.

Moi non plus.

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