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Le manoir aux mille secrets

Author: Chrisso
last update Petsa ng paglalathala: 2026-09-17 00:57:53

Chapitre 4 — Le manoir aux mille secrets

Naomi

Le manoir Kessler se dresse au bout d'une route privée, à l'écart de tout.

Karl conduit en silence. La berline noire avale les kilomètres sans un bruit. Je regarde par la fenêtre. Les rues de Cotonou s'effacent. Les immeubles cèdent la place aux arbres. Aux palmiers. Aux jardins luxuriants. À un autre monde. Un monde dont je ne connais pas les règles.

Je serre mes mains sur mes genoux. La bague me brûle le doigt. Trop grosse. Trop lourde. Trop visible. Je voudrais l'enlever, la jeter par la fenêtre, la piétiner. Mais je sais que je ne peux pas. Pas encore.

Léa est restée à l'hôpital. Adrian a tenu sa promesse. L'opération est programmée. Dans dix jours. Dix jours et ma sœur sera sauvée. Dix jours et je pourrai respirer.

En attendant, je dois survivre à cet homme.

La voiture franchit un portail en fer forgé. Deux gardes en uniforme ouvrent. Le domaine s'étend à perte de vue. Des pelouses impeccables. Des fontaines. Des statues. Et au centre, le manoir. Immense. Blanc. Colonial. Des colonnes. Des balcons. Des fenêtres qui me regardent comme des yeux.

Karl se gare. Il coupe le moteur. Il se tourne vers moi.

— Bienvenue chez M. Kessler.

Je ne réponds pas. Je sors de la voiture. L'air est plus frais ici. Plus lourd. Plus étrange. Une femme en uniforme m'attend sur le perron. Elle a la cinquantaine. Le visage sévère. Les mains croisées.

— Madame Kessler. Je suis Marthe. La gouvernante. Je vais vous montrer votre chambre.

Madame Kessler. Le nom me frappe comme une gifle. Je ne suis pas Madame Kessler. Je suis Naomi. Je suis une fleuriste. Je suis une femme libre. Enfin, je l'étais.

Je suis Marthe à l'intérieur. Le hall est gigantesque. Un escalier en marbre. Un lustre en cristal. Des tableaux aux murs. Des portraits d'hommes austères. Des ancêtres. Des fantômes.

— Par ici.

Marthe me guide dans un couloir. Puis un autre. Le manoir est un labyrinthe. Des portes. Des couloirs. Des escaliers. Je perds mes repères. Je perds mes repères volontairement. Je ne veux pas m'habituer. Je ne veux pas me sentir chez moi.

— Voici votre chambre.

Marthe ouvre une porte. Je m'arrête. La chambre est immense. Un lit à baldaquin. Des draps de soie. Des rideaux de velours. Une salle de bain privée. Un dressing. Un balcon avec vue sur le jardin.

— C'est... c'est trop.

— C'est la chambre de M. Kessler.

Mon cœur se serre.

— Je ne veux pas dormir ici.

— M. Kessler a été clair. Vous dormez dans son lit.

— Et lui ?

— Il dort dans son lit.

Elle me fixe. Elle n'a pas besoin d'en dire plus. Je comprends. Je vais dormir à côté de lui. Chaque nuit. Dans le même lit. Dans les mêmes draps. À quelques centimètres de son corps.

— Je peux avoir une autre chambre ? je demande. Une chambre d'amis. N'importe quoi.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que M. Kessler veut vous avoir près de lui.

Je ravale ma colère. Je ravale ma peur. Je ravale tout. Je hoche la tête. J'entre dans la chambre. Marthe referme la porte derrière moi.

Je suis seule. Je m'assois sur le bord du lit. Je regarde autour de moi. Les objets d'Adrian. Ses livres. Ses photos. Son parfum. Partout. Il est partout. Même quand il n'est pas là.

Je me lève. Je marche. Je découvre. Le dressing est rempli de vêtements. Des robes. Des tailleurs. Des chaussures. Tous à ma taille. Tous neufs. Tous choisis pour moi.

Il a tout prévu. Il sait tout de moi. Il m'a préparé une vie. Une vie que je n'ai pas choisie.

Je sors de la chambre. Je marche dans le couloir. Je descends. Je cherche. Je ne sais pas ce que je cherche. Une sortie. Une réponse. Un secret.

Je m'arrête devant une porte. Verrouillée. Au troisième étage. Je me souviens. Adrian m'a dit de ne jamais l'ouvrir. La chambre du 3e étage. Ne jamais l'ouvrir.

Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il cache ? Qu'est-ce qu'il protège ?

Je pose ma main sur la poignée. Elle ne bouge pas. Verrouillée. Solide. Impossible.

— Vous ne devriez pas être ici.

Je sursaute. Marthe est derrière moi. Son visage est encore plus sévère.

— Je... je me promenais.

— Cette chambre est interdite. M. Kessler ne veut pas qu'on y entre.

— Pourquoi ?

— Ce n'est pas à moi de le dire.

Elle me prend le bras. Doucement. Mais fermement. Elle me ramène vers l'escalier.

— Vous devriez vous reposer. Le dîner est à vingt heures. M. Kessler sera là.

Je retourne dans la chambre. Je m'allonge sur le lit. Je ferme les yeux. Je pense à Léa. À sa petite main dans la mienne. À son sourire quand elle a appris que l'opération était programmée. Merci, Naomi. Merci.

Je pense à maman. À sa voix. À ses fleurs. À ses chansons. Les fleurs ne mentent jamais, ma chérie. Souviens-toi.

Je pense à Adrian. À ses yeux gris. À ses mains. À sa bouche. À ce qu'il va me faire. À ce qu'il ne me fera peut-être pas.

Je m'endors sans m'en rendre compte.

Je rêve. Je rêve d'un enfant. Un garçon. Quatorze ans. Des yeux gris. Il me regarde. Il me sourit. Il me tend la main.

— Viens, Naomi. Je vais te protéger.

Je me réveille en sursaut.

Le soir est tombé. La chambre est sombre. Et lui est là. Assis dans un fauteuil. À côté du lit. Il me regarde. Sans un mot. Sans un geste. Juste ses yeux gris qui brillent dans la pénombre.

— Vous m'avez fait peur, je souffle.

— Je vous regardais dormir.

— C'est... dérangeant.

— Je sais.

Il se lève. Il marche vers le lit. Il s'assoit à côté de moi. Le matelas s'enfonce. Mon cœur s'emballe.

— Vous avez faim ?

— Non.

— Vous avez peur ?

— Oui.

— De moi ?

— De tout.

Il hoche la tête. Il pose sa main sur la mienne. Sa main est chaude. Étrangement douce. Étrangement rassurante.

— Je ne vous ferai pas de mal, Naomi.

— Vous m'avez forcée à vous épouser.

— Oui.

— Vous m'avez forcée à vivre ici.

— Oui.

— Vous m'avez forcée à dormir dans votre lit.

— Oui.

— Alors comment pouvez-vous dire que vous ne me ferez pas de mal ?

Il me regarde. Longuement. Ses yeux gris se radoucissent. Une seconde. Une fraction de seconde. Puis ils redeviennent durs.

— Parce que le mal que je vous fais n'est rien à côté du mal que le monde vous ferait sans moi. Vous ne le comprenez pas encore. Mais vous comprendrez. Un jour.

Il se lève. Il marche vers la porte.

— Dormez. Demain, votre nouvelle vie commence.

Il sort. La porte se referme. Je reste seule. Tremblante. Perdue.

Je regarde la bague à mon doigt. Je regarde la chambre. Je regarde le manoir. Je regarde ma vie.

Qu'est-ce que je suis venue faire ici ?

Pourquoi cet homme me connaît-il ?

Qu'est-ce qu'il cache dans cette chambre du troisième étage ?

Et pourquoi, malgré tout, malgré

la peur, malgré la haine... mon cœur bat-il plus vite quand il est près de moi ?

Je ferme les yeux. Je ne veux pas de réponse. Je ne suis pas prête.

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