LOGINChapitre 5 — La première nuit
Naomi
Je n'arrive pas à dormir.
Le lit est trop grand. Trop moelleux. Trop parfumé. Je suis habituée à mon petit matelas dur, aux draps usés, au bruit des rues de Porto-Novo qui ne s'éteint jamais vraiment. Ici, c'est le silence. Un silence lourd. Un silence qui pèse. Un silence qui m'étouffe.
Et lui.
Lui est à côté de moi.
Adrian Kessler dort dans le même lit. À quelques centimètres. Je sens sa chaleur. Je sens son parfum. Je sens sa respiration régulière. Je sens tout. Je sens trop.
Je suis allongée sur le dos. Les yeux grands ouverts. Je fixe le plafond. Le baldaquin. Les rideaux de velours. Je compte les secondes. Les minutes. Les heures. Je n'ose pas bouger. Je n'ose pas respirer trop fort. Je n'ose pas me retourner. Si je me retourne, je vais le voir. Si je le vois, je vais le regarder. Si je le regarde, je vais penser à lui. Et je ne veux pas penser à lui.
Je pense à Léa. À l'hôpital. À l'opération. À sa vie qui va être sauvée. À ma vie qui est peut-être perdue.
Je pense à maman. À sa voix. À ses conseils. Ne te vends jamais, ma chérie. Ta dignité, c'est tout ce que tu as. Personne ne peut te l'enlever. Sauf toi.
Pardon, maman. J'ai vendu ma dignité. J'ai vendu mon nom. J'ai vendu mon corps. J'ai vendu tout ce que j'avais.
Mais c'est pour Léa. Pour elle. Pour sa vie.
Je tourne la tête. Je le regarde. Il dort. Les yeux fermés. Les traits détendus. Il est beau. Terriblement beau. Ses cheveux bruns tombent sur son front. Ses lèvres sont entrouvertes. Sa poitrine se soulève lentement.
Il n'a pas l'air d'un monstre. Il n'a pas l'air d'un prédateur. Il a l'air... d'un homme. Juste un homme. Un homme qui a souffert. Un homme qui a aimé. Un homme qui a attendu.
Je vous ai aimée depuis ce jour-là. Je n'ai jamais cessé de vous aimer.
Pourquoi me dit-il ça ? Pourquoi me regarde-t-il comme s'il me connaissait ? Pourquoi me touche-t-il comme s'il me retrouvait ?
Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Et je déteste ne pas comprendre.
Il bouge. Il se tourne vers moi. Son bras se pose sur ma taille. Je me fige. Mon cœur s'arrête. Je retiens mon souffle.
Il ne se réveille pas. Il dort. Mais son bras est là. Sur moi. Chaud. Lourd. Possessif. Il me serre contre lui. Doucement. Naturellement. Comme si c'était normal. Comme si c'était sa place. Comme si j'étais sa place.
Je reste immobile. Pétrifiée. Je sens son souffle dans mon cou. Je sens sa poitrine contre mon dos. Je sens son cœur battre contre le mien.
Et je sens autre chose. Quelque chose que je refuse de ressentir. Quelque chose de chaud. De dangereux. De vivant.
Le désir.
Non. Pas ça. Pas maintenant. Pas lui.
Je ferme les yeux. Je respire. Je compte. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
Je m'endors. Malgré moi. Malgré tout.
Et pour la première fois depuis longtemps, je dors sans cauchemar.
Je me réveille. Le lit est vide. Le bras a disparu. La chaleur a disparu. Il est parti.
Je me redresse. Je regarde autour de moi. La chambre est lumineuse. Le soleil entre par les rideaux entrouverts. Un plateau est posé sur la table de chevet. Un petit-déjeuner. Café. Viennoiseries. Fruits. Fleurs. Des lys blancs. Mes lys préférés.
Je prends la tasse. Le café est chaud. Parfait. Trop parfait. Un mot est posé à côté de l'assiette.
Bonjour, Naomi. Je vous attends en bas. Nous avons des choses à voir ensemble. — A.
Je froisse le mot. Je le jette. Je le ramasse. Je le relis. Je le jette encore. Je le mets dans ma poche.
Je me lève. Je me douche. Je m'habille. Une robe simple. Un jean. Un chemisier. Je refuse de porter les vêtements qu'il a achetés pour moi. Je refuse de devenir sa poupée.
Je descends. Le manoir est encore plus impressionnant à la lumière du jour. Les couloirs. Les escaliers. Les tableaux. Je marche. Je cherche. Je trouve la salle à manger.
Il est là. Assis au bout de la table. Immense. En marbre. Il boit un café. Il lit un journal. Il lève les yeux quand j'entre.
— Bonjour.
— Bonjour.
Je m'assois. Loin de lui. Le plus loin possible. Il le remarque. Il sourit. Un sourire à peine perceptible.
— Vous avez bien dormi ?
— Non.
— Menteuse.
Je relève la tête. Furieuse.
— Comment osez-vous ?
— Vous avez dormi comme un bébé. Je vous ai regardée.
— Vous m'avez regardée ?
— Toute la nuit.
Mon sang se glace. Puis bouillonne.
— Vous n'avez pas le droit.
— Je vous ai dit. Je vous protège. Je veille sur vous. Même quand vous dormez.
— C'est malsain.
— C'est vrai.
Il se lève. Il marche vers moi. Il s'arrête derrière ma chaise. Il pose ses mains sur mes épaules. Je frissonne. Malgré moi.
— Nous avons des choses à voir aujourd'hui. Des règles. Des obligations. Des limites. Vous devez savoir ce qu'on attend de vous.
— Je ne veux rien savoir.
— Vous n'avez pas le choix.
Il se penche. Ses lèvres frôlent mon oreille. Son souffle est chaud. Mon corps se raidit.
— Vous êtes à moi, Naomi. Pour quatre-vingt-dix jours. Vous feriez mieux de vous y habituer.
Il se redresse. Il retourne à sa place. Il reprend son journal. Comme si de rien n'était.
Je reste assise. Tremblante. Humiliée. En colère. Mais aussi... troublée.
Il a raison. Je suis à lui. Pour quatre-vingt-dix jours. Quatre-vingt-dix jours pour apprendre à le haïr. Ou à l'aimer.
Quatre-vingt-dix jours pour découvrir qui il est vraiment.
Quatre-vingt-dix jours pour découvrir pourquoi il m'a choisie.
Quatre-vingt-dix jours pour découvrir ce qu'il cache dans cette chambre du troisième étage.
Quatre-vingt-dix jours.
Ça peut sembler long.
Mais au rythme où mon cœur bat quand il est près de moi, ça va passer trop vite.
Beaucoup trop vite.
Chapitre 14 — Les règles du jeuNaomiJe me réveille dans son lit.La lumière du matin filtre à travers les rideaux. Les oiseaux chantent dans le jardin. Tout est calme. Tout est doux. Tout est faux.Je suis seule. Le côté d'Adrian est vide. Les draps sont froids. Il est parti depuis longtemps. Je me redresse lentement. Mon corps est lourd. Ma tête bourdonne. La nuit a été courte. Trop courte. Et trop pleine.Je me souviens de tout.Le baiser. Les larmes. Les mots. Je préfère vous perdre en vous gardant que vous garder en vous perdant. Ses yeux. Ses mains. Sa bouche. Tout. Je me souviens de tout.Et je ne sais pas quoi en faire.Je me lève. Je me douche. Je m'habille. Machinalement. Une robe simple. Un chignon. Rien de spécial. Je refuse de penser à hier soir. Je refuse de penser à lui. Je refuse de penser à ce que je ressens. Parce que si je pense, je vais m'effondrer. Et je ne peux pas m'effondrer. Pas maintenant. Pas encore.Je descends. La salle à manger est vide. Pas d'Adrian. Pa
Chapitre 13 — Le baiser voléNaomiMinuit approche.Je n'ai pas appelé Adrian. Je n'ai rien dit à personne. Je suis seule dans ma chambre, habillée de noir, les cheveux attachés, le cœur battant trop vite. Sur mon lit, la lettre d'Ingrid est étalée. Je la relis une dernière fois. La vérité sur la mort de ta mère.Je sais que c'est un piège. Je le sais. Chaque cellule de mon corps me hurle de ne pas y aller. Mais il y a cette voix. Plus forte. Plus profonde. Cette voix qui me murmure que si je n'y vais pas, je le regretterai toute ma vie.Je prends mon téléphone. Je tape un message. Pas pour Adrian. Pour Karl.Je sors. Ne le dites pas à M. Kessler. Je reviens dans deux heures.J'efface le message. Je le réécris. Je l'efface encore. Non. Si j'envoie ça, Karl viendra. Ou il préviendra Adrian. Et tout sera fini avant d'avoir commencé.Je pose le téléphone. Je prends une veste. Je sors de la chambre. Le couloir est sombre. Silencieux. Les domestiques dorment. Marthe dort. Karl dort. La mai
Chapitre 12 — Le premier contactNaomiLe lendemain, Adrian part tôt.Il a des rendez-vous. Des avocats. Des enquêteurs. Des hommes qui vont l'aider à détruire sa mère. Il me dit de rester au manoir. De ne pas sortir. De ne parler à personne. De faire attention.Je déteste recevoir des ordres. Mais cette fois, je l'écoute. Parce que je sais qu'il a raison. Parce que je sais qu'Ingrid est dangereuse. Parce que je sais que je suis une cible.La journée passe lentement. Je tourne en rond. Je lis. Je marche dans le jardin. Je regarde les fleurs. Les roses. Les lys. Les tournesols. Maman aurait adoré ce jardin. Elle aurait passé des heures ici. À planter. À tailler. À chanter.Je pense à elle. À sa voix. À ses mains. À ses yeux. À tout ce qu'elle m'a appris. À tout ce qu'elle m'a laissé.Je pense à Léa. À l'hôpital. À son sourire quand je suis partie. À sa force. À sa vie qui recommence.Je pense à Adrian. À ses yeux gris. À ses mains. À sa bouche. À ses mots. Je vous aime depuis toujours.
Chapitre 11 — La guerre est déclaréeNaomiIngrid est partie, mais son poison reste.Je le sens dans l'air. Dans les murs. Dans les regards des domestiques qui baissent les yeux quand je passe. Ils ont entendu. Ils savent. Ils ont peur. Pas de moi. D'elle. De la femme qui a régné sur cette maison avant moi. De la femme qui a tué ma mère.Je monte dans la chambre. Je ferme la porte. Je m'appuie contre le bois. Je respire. Profondément. Mais l'air n'entre pas. Ma gorge est serrée. Mes mains tremblent. Je glisse le long de la porte. Je m'assois par terre. Les genoux contre la poitrine. La tête entre les bras.La fille de la putain.Ses mots résonnent encore. Comme une gifle. Comme une lame. Comme un poison qui se répand dans mes veines.Ma mère n'était pas une putain. Ma mère était une femme douce. Une femme qui chantait en travaillant. Une femme qui sentait les fleurs. Une femme qui m'aimait. Une femme qui est morte en me protégeant.Et cette femme... cette Ingrid... cette monstresse...
Chapitre 10 — La mèreNaomiLe lendemain matin, je descends petit-déjeuner avec une boule au ventre.Je n'ai pas dormi. J'ai passé la nuit à revoir les carnets. Les photos. Les mots. Je vous aime depuis toujours. Pour toujours. Je les ai lus. Tous. Chaque page. Chaque ligne. Chaque aveu.Je connais Adrian Kessler maintenant. Je connais son enfance. Sa solitude. Sa mère cruelle. Son père absent. Sa souffrance. Je connais tout. Et malgré moi... malgré tout... je le comprends.Mais je ne lui pardonne pas.Je ne peux pas.La salle à manger est silencieuse. Adrian est là. Il boit son café. Il lit son journal. Il lève les yeux quand j'entre.— Vous avez lu les carnets.— Oui.— Tous ?— Tous.— Et ?— Et je ne sais plus quoi penser.Il hoche la tête. Il ne sourit pas. Il ne triomphe pas. Il attend.— Je ne vous pardonne pas, je dis. Je ne vous pardonnerai jamais.— Je sais.— Mais je... je ne peux pas vous haïr non plus. Et ça me rend folle.— Je sais.— Arrêtez de dire je sais !Ma voix cl
Chapitre 9 — Le manoir aux mille secretsNaomiLéa est stable.Les médecins disent qu'elle va se rétablir. Qu'elle pourra rentrer dans deux semaines. Qu'elle vivra. Vraiment. Longtemps. Normalement.Je devrais être soulagée. Je devrais être heureuse. Et je le suis. Quelque part. Au fond de moi. Mais il y a autre chose. Une ombre. Une inquiétude. Une peur que je n'arrive pas à nommer.Parce que maintenant, il n'y a plus d'excuse.Léa est sauvée. L'opération est payée. Le contrat est signé. Et je dois rentrer au manoir. Avec lui. Pour quatre-vingt-sept jours. Quatre-vingt-sept jours qui me séparent encore de ma liberté.Karl vient me chercher à l'hôpital à dix-huit heures. Léa dort. Je l'embrasse sur le front. Je lui murmure que je reviendrai demain. Elle sourit dans son sommeil. Elle ne sait pas. Elle ne sait pas ce que je fais pour elle. Elle ne saura jamais.La berline noire m'attend devant l'entrée. Karl ouvre la portière. Je monte. Je regarde l'hôpital s'éloigner. Les lumières. Les







