LOGINMaud referme la porte derrière moi. Et je suis seule. Seule dans le bureau de Cillian O'Connor. Seule avec son odeur, ses livres, ses papiers, ses secrets.Je pose ma main sur la table de travail qui m'est destinée, près de la fenêtre. Le bois est sombre, poli par les années, et la chaise est droite, inconfortable, comme pour me rappeler que je ne suis pas là pour rêver.Mais je ne peux pas m'en empêcher. Je respire. Je respire son odeur. Et le frisson familier naît au creux de mon ventre, remonte le long de ma colonne vertébrale, fait battre mon cœur plus vite et plus fort.Tu n'es pas spéciale, Éabha. Tu n'es qu'une domestique. Une oméga. Une moins-que-rien. Souviens-toi de qui tu es.Souviens-toi de qui il est.---ÉabhaIl n'est pas là.Cette absence est une prés
Il ne répond pas. Il ne tourne pas la tête vers moi. Mais ses doigts serrent les miens un peu plus fort. Et ses lèvres — ses lèvres frémissent. Comme s'il essayait de sourire.Je m'effondre. Je tombe à genoux près du lit, le visage enfoui dans la couverture, et je sanglote. Des sanglots énormes, déchirants, qui viennent du plus profond de moi. Tous les mois de peur, de douleur, de solitude. Tous les jours à regarder papa s'éteindre, impuissante. Toutes les nuits à prier pour un miracle que je n'attendais plus.Tante Aisling pose une main sur mes cheveux, et sa caresse est douce, maladroite, pleine d'amour.— C'est grâce à toi, murmure-t-elle. Grâce à toi. Tu nous as sauvés, Éabha. Tu nous as sortis de cet enfer.— Non, dis-je en relevant la tête. Pas grâce à moi. Gr&acir
Je ferme les yeux et je respire. L'odeur de Cillian est partout autour de moi, dans la pièce, dans mes vêtements, dans ma peau. Je suis dans son monde, à sa merci. Et je ne sais pas si je dois en être terrifiée ou soulagée. Les deux. Les deux à la fois. Mais je suis là. Et pour la première fois depuis des mois, je ne suis pas seule à lutter contre la faim et le froid dans une cabane qui fuit. J'ai une chance. Une vraie chance. Et je jure sur la tombe de maman que je la saisirai. Quoi qu'il m'en coûte. Éabha Je me réveille dans un lit. Un vrai lit. Cette pensée me frappe dès que j'ouvre les yeux, et je reste immobile un long moment, à savourer cette sensation étrange, presque oubliée. Le matelas est ferme mais moelleux sous mon dos, les draps sont rêche mais propres contre ma peau, la couverture pèse sur mon corps d'un poids rassurant. L'oreiller sent la lavande. Le feu couve dans la cheminée, et ses dernières br
ÉabhaJe me réveille en sursaut.Le feu s'est éteint pendant mon sommeil, et le froid a commencé à s'infiltrer dans la pièce. Mais ce n'est pas le froid qui m'a réveillée. C'est le silence. Ce silence étrange, inconnu, qui m'entoure de toutes parts. Un silence de pierre et de laine, de murs épais et de fenêtres closes. Pas le silence troué de courants d'air et de craquements de bois pourri auquel je suis habituée. Un vrai silence. Un silence de maison solide.Je reste allongée un long moment, les yeux ouverts, à parcourir chaque détail de la pièce dans la pénombre. Les murs sont blancs, et la faible lumière qui filtre par la fenêtre y dessine des motifs argentés. Le plafond est bas, mais les poutres sont propres, sans trace de suie. Le sol dallé est recouvert d'un tapis usé mais dou
Je rassemble mon baluchon. Quelques vêtements usés, la brosse édentée, le coupon de soie rouge que je glisse tout au fond. Et le manteau de Cillian, que je tiens serré contre ma poitrine comme un talisman, comme une armure.Je franchis le seuil. Je ne me retourne pas. Mais dans ma tête, j'entends la voix de maman, cette nuit-là, quand elle m'a prise la main pour la dernière fois. Sois forte, Éabha. Promets-moi d'être forte.Je tiens ma promesse, maman. Je suis forte.Le convoi traverse le village désert. L'aube est à peine levée, grise et sale, et les pavés sont couverts de boue. Mes pieds s'enfoncent dans les flaques, le froid remonte le long de mes jambes, mais je ne le sens pas. Je ne sens plus rien. Je marche, le manteau de Cillian serré contre moi, les yeux fixés sur la silhouette des gardes qui portent mon père et ma tante.Les grilles du domaine apparaissent, immenses, menaçantes. Elles s'ouvrent devant nous dans un grincement de fer, et nous nous engageons dans l'allée de grav
Éabha L'aube est grise et froide quand les gardes arrivent. Grise comme le fer, froide comme la mort, percée d'un vent humide qui s'insinue sous les planches disjointes de la cabane et vient mordre ma peau à travers la couverture trouée. Je n'ai pas dormi. Pas une seconde. Je suis restée allongée sur cette paillasse qui pue la moisissure et la paille pourrie, les yeux grands ouverts dans le noir, à écouter les bruits de cette prison qui a été notre refuge pendant les mois les plus sombres. La respiration rauque de papa, ce râle humide qui s'accroche à sa poitrine comme un animal mourant. Les murmures insensés de tante Aisling, cette litanie de mots sans suite qu'elle répète inlassablement dans son sommeil agité. Le vent qui siffle à travers les trous du toit, cette plainte aiguë qui ressemble à la voix de maman quand elle nous a quittés, quand son dernier souffle s'est échappé de ses lèvres bleuies par le froid. J'ai écouté tout ça, chaque bruit, chaque craquement, chaque murmure,
Maman tremble. Elle tremble de tout son corps, un tremblement qui la secoue, qui la secoue, qui ne s'arrête pas. Ses dents claquent, ses mains sont froides comme la mort, ses lèvres sont bleues.— Prends ma couverture, dis-je. Je lui tends ce qui me reste.
ÉabhaLes premières neiges tombent un matin de décembre.Je suis à la blanchisserie quand je les vois par la fenêtre. De gros flocons blancs qui dansent dans le ciel gris, qui tournoient, qui s'amoncellent. Ils recouvrent les toits, le
Éabha...Le mot me frappe comme un coup de poing dans l'estomac. Je sais. Je sais avant qu'il ne le dise. Je sais depuis toujours, depuis cette nuit dans la forêt, depuis ce regard froid, depuis cette promesse de destruction.— Une société écr
Éabla M. O'Flaherty rit, mais il n'y a pas de joie dans ce rire. Rien que de l'amertume.— Depuis quand la loi compte pour ceux qui ont le pouvoir, Declan ? Il est le futur gendre de Cillian O'Connor. Dans quelques mois, il sera intouchable. Tu crois que des petits commerçants comme nous peuvent l







