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Chapitre 3

Auteur: Les écrits
last update Date de publication: 2026-05-21 19:20:19

Chapitre 3

Viktor

Le vent glacé des docks siffle encore dans mes oreilles quand les phares trouent la brume. Une voiture. Une seule. Ivan est ponctuel, comme toujours. La Lada Niva bleu nuit ralentit, tousse un coup, puis s’arrête à une vingtaine de mètres de moi. Le moteur tourne au ralenti, un bruit rauque, familier.

Je reste immobile, les mains dans les poches de mon pantalon de prison. Le tissu est fin, troué au genou, taché de sang séché. Le froid pénètre ma peau, s’infiltre jusqu’aux os, mais je ne le sens pas. Depuis cinq ans, j’ai appris à ne plus rien sentir.

La portière s’ouvre. Une silhouette se détache du véhicule, avance vers moi d’un pas hésitant. Ivan. Mon ancien lieutenant. Trente-huit ans, le dos voûté, les cheveux dégarnis. Il porte une veste en cuir usée, les épaules remontées contre le froid. Il s’arrête à trois mètres de moi.

— Chef, dit-il.

Sa voix tremble. À cause du froid, ou à cause de ce qu’il voit.

Je ne réponds pas. Je le regarde. Il a vieilli. Des rides autour des yeux, une barbe de trois jours, les cernes profonds d’un homme qui ne dort plus. Pendant cinq ans, il m’a attendu. Il a préparé mon évasion, graissé les pattes, soudoyé les gardes. Il n’a jamais cru à ma mort.

— Monte, dit-il en désignant la voiture. On n’a pas de temps à perdre.

Je hoche la tête. Chaque mouvement de ma nuque étire les cicatrices, une douleur sourde, habituelle. Je contourne la Lada, ouvre la portière arrière. Le cuir sent la cigarette froide et le désinfectant. Je m’assieds, le dos raide, les mains posées sur mes cuisses.

Ivan remonte à l’avant, claque sa portière. Il met une seconde à démarrer, le temps de respirer, de se recomposer. Puis il engage la première, et la voiture s’éloigne des docks.

Le silence est épais. Le moteur ronronne. Les essuie-glaces raclent le pare-brise couvert de buée. Ivan conduit les deux mains sur le volant, les jointures blanchies. Il regarde la route, fixe, droit devant lui.

Il ne s’est pas retourné.

Il ne m’a pas regardé.

Pas vraiment.

Je sens son regard dans le rétroviseur. Il glisse sur moi, s’arrête, repart. Il essaie d’être discret, mais je vois tout. Je vois la façon dont ses yeux s’attardent sur ma nuque, là où la peau greffée forme une topographie chaotique. Je vois son souffle qui se bloque un instant, quand son regard croise le mien dans le miroir.

— Arrête de me regarder, je dis.

Ma voix est grave, raclée, presque inaudible. Les cordes vocales n’ont jamais complètement récupéré. Les médecins disaient que je ne parlerais plus. Ils se trompaient, comme toujours.

— Je te regarde pas, répond Ivan.

— Tu me regardes depuis que je suis monté.

Il serre les mâchoires. Ses doigts tapotent le volant, un tic nerveux.

— Ça fait cinq ans, Viktor. Cinq ans que je ne t’avais pas vu.

— Tu m’as vu. Dans le rapport. Les photos. Les caméras.

— Les photos ne montrent rien, dit-il. Elles montrent un corps brûlé. Pas un visage.

Il marque une pause. La voiture prend un virage. Les réverbères défilent, éclairs jaunes dans la nuit.

— Les photos ne montrent pas ça, ajoute-t-il.

— Ça ?

— Les… Il cherche ses mots, se racle la gorge. Les greffes.

Je ricane. Un bruit sec, laid, qui fait sursauter Ivan. La douleur irradie ma mâchoire, là où les nerfs sont encore à vif. Le rire est devenu un luxe trop coûteux.

— Tu peux le dire, Ivan. Les cicatrices. La peau qui pend. Le visage de monstre.

— J’ai pas dit ça.

— Tu l’as pensé.

Il ne répond pas. Il se tait, et ce silence est une réponse plus cruelle que n’importe quel mot.

La route défile. Des entrepôts déserts, des immeubles gris, des réverbères fatigués. Port-Lament s’étend autour de nous, ma ville, mon royaume perdu. Je reconnais chaque rue, chaque carrefour. Ici, j’ai donné mes premiers ordres. Là, j’ai signé mon premier contrat de protection. Plus loin, les carcasses calcinées de mes entrepôts.

Ivan évite soigneusement ce quartier. Il fait un détour par les voies sur berge, longe le canal. L’eau noire clapote contre les berges de béton, des reflets de lune dansent à la surface.

— Tu m’as trouvé comment ? je finis par demander.

— J’ai payé un garde. Un type qui en avait marre de bosser à Blackmoor. Il t’a reconnu, malgré… malgré tout.

— Malgré ma gueule, je dis.

— Viktor, arrête.

— Arrête quoi ?

— Arrête de parler de toi comme ça.

Je me tourne vers la fenêtre. La vitre est froide contre ma tempe. Mon reflet apparaît, flou, déformé par la buée. Un masque de cire brisée. Des yeux trop clairs, presque blancs. Une bouche tirée vers la droite, comme figée dans un rictus permanent.

— C’est la réalité, Ivan. Je ne peux plus faire semblant.

— Tu es vivant, dit-il. C’est tout ce qui compte.

— Vivant, je répète. Oui. Mais à quel prix ?

La voiture ralentit. Ivan jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Cette fois, son regard se pose sur moi, vraiment. Il parcourt mon visage, lentement, méticuleusement. Les sourcils brûlés qui ne repousseront jamais. Le nez reconstruit, asymétrique. Les joues creuses, grêlées, où la greffe n’a pas pris.

Je le regarde dans le miroir. Je soutiens son regard. Je veux voir ce qu’il voit. Je veux mesurer l’étendue du dégâts.

Pendant cinq ans, j’ai évité les miroirs. Il n’y en avait pas, dans les cellules de Blackmoor. Juste des plaques d’acier terni, des surfaces trop sales pour refléter quoi que ce soit. J’ai vécu sans savoir ce que j’étais devenu. Et puis un jour, un garde m’a jeté un seau d’eau. Je me suis vu dans la flaque. J’ai cru voir un mort.

Ivan détourne le regard.

Il le fait doucement, presque avec délicatesse, comme pour ne pas me blesser. Mais son geste parle pour lui. Il ne peut pas me regarder. Personne ne peut.

— C’est dur, dit-il à voix basse.

— Ce n’est rien, je dis. La douleur, j’ai appris à vivre avec.

— Ce n’est pas la douleur, Viktor. C’est…

— Quoi ?

Il hésite. Sa pomme d’Adam monte, descend. Ses doigts se crispent sur le volant.

— C’est le fait que tu sois encore là, debout, à parler, alors que tout le monde te croyait mort. C’est le fait que tu aies survécu à cet enfer. La tête… la tête, on s’y fait.

— Toi, tu t’y fais ?

Il ne répond pas. Il accélère un peu, dépasse un camion garé en double file, s’engage dans une rue plus étroite. Les immeubles se rapprochent, les fenêtres éteintes, les façades lépreuses.

— Où on va ? je demande.

— Un hôtel. Rien de luxueux. Un endroit où personne ne te cherchera.

— Un trou à rats.

— Un trou à rats sûr.

Je hoche la tête. La fatigue commence à peser sur mes épaules, l’adrénaline de l’évasion retombe, laissant place à une lassitude profonde. Mes muscles tremblent, mes paupières sont lourdes. Cinq ans sans courir, sans frapper, sans tuer. Mon corps a oublié ce que c’est que d’être libre.

— Tu as des nouvelles ? je demande.

— Des nouvelles de quoi ?

— De tout. De la Bratva. Des Triades. De…

Je n’achève pas. Le nom reste coincé dans ma gorge.

Ivan me regarde dans le rétroviseur, une fraction de seconde. Il devine. Il sait toujours ce que je pense.

— Tout le monde te croit mort, dit-il. Alexei a pris ta place. Il dirige la Bratva avec les Triades. C’est une mascarade.

— Et elle ?

Le nom. Il sort enfin, malgré moi.

— Nadia ?

— Ne prononce pas son nom.

— Tu viens de le dire, Viktor.

Je serre les poings. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes, une douleur bonne, propre.

— Je veux savoir où elle est.

Ivan soupire. Il est fatigué, lui aussi. Fatigué de me protéger, fatigué de mentir, fatigué de courir.

— Je ne sais pas, dit-il.

— Tu mens.

— Je ne mens pas. Personne ne sait où elle est. Elle a disparu après… après l’incendie.

— Tu n’as pas cherché.

— Si. J’ai cherché. Pendant des mois. Elle a laissé tomber son passé, ses contacts, tout. C’est comme si elle n’avait jamais existé.

Je me tais. La colère monte, une marée rouge derrière mes yeux. Elle a disparu. Elle m’a volé mon empire, ma vie, mon visage, et elle a disparu. Comme une ombre. Comme une lâche.

— Je la trouverai, je dis.

— Viktor…

— Je la trouverai, Ivan. Et quand je l’aurai trouvée…

— Tu feras quoi ?

La question reste en suspens. Je n’y réponds pas. Parce que je ne sais pas. Parce que la haine est un feu qui brûle tout, y compris les réponses.

La voiture s’arrête. Ivan a garé la Lada devant un hôtel crasseux, une enseigne au néon clignotant. Saint-Pétersbourg. Deux étoiles sur la porte, toutes les deux éteintes.

— On est arrivés, dit Ivan en coupant le moteur.

Il se retourne enfin. Vraiment. Il pivote sur son siège, me fait face. Son regard tombe sur moi, sur mon visage, et cette fois, il ne le détourne pas tout de suite.

Il regarde.

Il regarde les cicatrices.

Il regarde les greffes, la peau luisante, les narines asymétriques, la bouche qui ne sourit plus.

Il regarde, et son visage se crispe.

Puis il détourne les yeux.

Comme tout le monde.

Comme toujours.

Il fixe le tableau de bord, les mains sur les genoux, la mâchoire serrée.

— Je vais te trouver des vêtements, dit-il. Des papiers. De l’argent.

— Merci.

— Repose-toi, Viktor. Demain, on parlera.

J’ouvre la portière. L’air froid me frappe, me réveille. Je descends, la jambe douloureuse, le dos courbé. Je me redresse, tant bien que mal, et je regarde l’hôtel.

Une silhouette fume sur le pas de la porte, me jette un coup d’œil, puis rentre précipitamment.

Ivan n’a pas démarré. Il est toujours là, figé derrière son volant, le regard perdu dans le vide.

Je me penche vers sa fenêtre, toque au carreau.

Il baisse la vitre.

— Ivan, je dis.

— Oui ?

— Tu as fait ce qu’il fallait. Attendre. Me sortir de là. Je n’oublierai pas.

Il hoche la tête, ne me regarde pas.

— Bonne nuit, chef.

Il remonte la vitre, démarre, et disparaît au bout de la rue.

Je reste un instant sur le trottoir, les mains dans les poches, la capuche relevée. L’odeur d’urine et de javel monte de la porte entrouverte. Une ampoule grésille au-dessus de ma tête.

Je monte les escaliers en boitant. Une marche craque. Une autre.

Je m’arrête devant la chambre 12. La clé tourne dans la serrure avec un grincement rouillé.

La porte s’ouvre sur une pièce minuscule, un lit défait, des draps sales, une odeur de moisi. Je referme derrière moi, verrouille.

Je m’assieds sur le bord du lit. Les ressorts gémissent.

Je passe une main sur mon visage.

Mes doigts rencontrent les cicatrices. La peau irrégulière. Les cratères.

Je ferme les yeux.

Ivan a détourné le regard.

Comme tout le monde.

Comme tout le monde, désormais.

Je me couche sans me déshabiller, le visage tourné vers le mu

r.

Dehors, le vent hurle.

Et dans le noir, je pense à elle.

Nadia.

Je ne sais pas où elle est.

Mais je la trouverai.

Et quand je la trouverai, elle me regardera.

Elle verra ce qu’elle a fait de moi.

Et elle ne pourra pas détourner les yeux.

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