เข้าสู่ระบบChapitre 2
Nadia
L’odeur du bois humide monte du plancher, une odeur de cave et de moisissure, de pourriture lente. Mes genoux s’enfoncent dans les lattes gondolées, et je sens à travers le tissu de mon jean chaque aspérité, chaque clou rougi par le temps. La poussière danse dans le rai de lumière qui filtre par les fentes des volets.
— Mila, chuchoté-je, ma voix à peine plus forte qu’un souffle, tu te souviens de ce qu’on a répété ?
Les yeux verts de ma fille brillent dans la pénombre. Elle a quatre ans, presque cinq. Elle est petite pour son âge, frêle comme un oiseau, mais son regard est celui d’une vielle âme. Elle hoche la tête, son menton tremble un peu.
— Je bouge pas, je fais pas de bruit. Comme une souris.
— Comme une souris, je confirme.
Mes doigts caressent ses cheveux noirs, une seconde, deux secondes. Ils sont fins, soyeux. Les mêmes cheveux que… Non. Je ne pense pas à ça. Je ne pense à rien. Je me concentre sur le bois, sur les lattes que je vais rabattre, sur l’interstice laissé pour l’air, ces deux trous minuscules percés à la main dans le mur, derrière le papier peint défraîchi.
Je l’aide à s’allonger dans la cavité que j’ai creusée il y a des mois, une nuit entière à scier, à découper, à affaiblir les solives sans les briser. Mes mains saignaient. Mes ongles étaient en lambeaux. Mais elle était en sécurité.
Elle l’est encore.
J’ajuste sa poupée de chiffon sous son bras, cette chose informe aux traits brodés de fil noir. Son trésor. Son seul trésor.
— Je te rejoins vite, je murmure.
— Promis ?
— Promis.
Je rabats les lattes. Le bruit est mat, étouffé. Je recule à quatre pattes, je replace la carpette déchirée par-dessus, je pousse le pied du canapé pour masquer les bords. Une seconde. Deux secondes. Mon cœur bat trop fort, trop vite.
Les bottes dans l’escalier.
Je me relève d’un geste vif, essuie mes paumes moites sur mon pantalon. Le tissu est rêche, usé, le même depuis trois hivers. La pièce autour de moi est un désordre soigneusement entretenu – pas de rangement parfait, ça attire l’attention. Juste le chaos d’une vie pauvre. Une théière ébréchée sur la table bancale. Deux tasses sales. Des miettes de pain rassis.
La porte.
Les coups.
Trois coups, lents, presque polis.
— Nadia Petrova. Ouvrez, ou nous enfonçons.
Alexei. Sa voix de miel et de rasoir. Je ne réponds pas. Je recule vers la fenêtre, frôle le rideau de dentelle grise. La rue des Acacias est vide, comme toujours à cette heure. Les réverbères halogènes balancent une lumière jaune et sale sur le trottoir défoncé. Pas un voisin. Pas un témoin.
— Dernier avertissement, Nadia.
Je ne bouge pas.
L’impact fait trembler les murs. La porte vole en éclats, du bois pourri qui se réduit en sciure, des gonds qui hurlent. Il entre le premier, Alexei, trente-cinq ans, les cheveux grisonnants, le costume sombre impeccablement taillé. Du Zegna, comme autrefois. L’ironie me serre la gorge.
Derrière lui, Piotr, le colosse balafré, son alliance qui brille à son annulaire. Et un troisième, plus jeune, nerveux, les yeux trop grands ouverts.
— Bonsoir, Nadia, sourit Alexei. Tu ne m’invites pas à entrer ?
Son 9mm pend au bout de son bras, négligent. Il sait que je n’ai rien pour me défendre. Il sait que je suis seule. Il ne sait pas pour Mila. Personne ne sait.
— Tu as maigri, dit-il en parcourant mon corps d’un regard froid. Tu n’es plus belle.
— Merci.
Il rit. Un rire sec, sans joie.
— On va fouiller, Nadia. Tu vas rester là, bien sage, et tu vas regarder. Et si jamais tu as la mauvaise idée de crier, d’appeler, de faire quoi que ce soit…
Il sort un cran d’arrêt de sa poche intérieure, fait claquer la lame. L’acier luit une fraction de seconde.
— … ce sera très désagréable.
Je ne crie pas.
Je reste debout, adossée au mur, les bras croisés. Mes doigts s’enfoncent dans mes propres avant-bras pour ne pas trembler. Je regarde.
Piotr attaque la kitchenette. Il ouvre les placards, renverse la farine, le sucre, le café en grain que j’économise. Les grains roulent sur le linoléum, crissent sous ses bottes. Il fracasse une assiette, par maladresse ou par plaisir, je ne sais pas.
Le bleu fouille la salle de bain. Je l’entends arracher le rideau de douche, vider l’armoire à pharmacie. Des flacons de shampooing bon marché s’écrasent sur le carrelage.
Alexei, lui, ne cherche pas. Il me regarde. Il fouille mon visage, mes yeux, mes mains. Il cherche la faille. L’endroit où mon regard va se poser, la micro-expression qui trahira la cachette.
Je pense à la mer. Je pense aux vagues contre les quais de Port-Lament, l’écume blanche sous la lune. Je pense au vent, au sel, à l’iode. Je pense à tout sauf à elle.
Je ne regarde pas le plancher.
Je ne regarde pas la carpette.
Je regarde Alexei droit dans les yeux, et je vide mon esprit.
— Le plancher, dit soudain Alexei sans me quitter des yeux. Vérifie le plancher.
Le bleu s’agenouille. Ses mains tapent les lattes, une par une. Je les entends, creuses par endroits, pleines ailleurs. Il cherche le vide, le creux, la planche qui sonne faux.
Mon cœur s’arrête.
Je retiens ma respiration.
Les doigts du bleu effleurent la carpette. Il la soulève, la repose. Il tape là. Juste là.
Le bois résonne. Creux. Trop creux.
Il s’arrête.
— Chef, y a quelque chose.
Le temps se fige. Alexei sourit, un sourire lent, presque tendre. Il s’approche de moi, si proche que je sens son haleine chaude sur ma joue. Il me murmure à l’oreille, comme un secret.
— Tu as caché quelque chose, Nadia ?
Je ne réponds pas.
Mon souffle s’étrangle dans ma gorge.
Le bleu soulève la carpette. Ses doigts cherchent le bord de la latte. Je vois ses ongles sales, la jointure de ses doigts, la sueur sur sa nuque.
Il tire.
La latte grince.
— Piotr, viens m’aider, dit le bleu.
Piotr s’approche, s’agenouille à son tour. Ensemble, ils tirent. Le bois résiste une seconde, puis cède avec un craquement sourd. La latte se soulève.
Je ferme les yeux.
Je ne veux pas voir.
Je ne veux pas entendre.
Mais j’entends.
Piotr ricane.
— Eh ben, chef… regardez ça.
J’ouvre les yeux.
Ils ne regardent pas vers moi. Ils regardent le trou, la cavité. Alexei s’écarte de mon oreille, se penche à son tour.
Un silence.
Puis Alexei éclate de rire.
— Une planque à rats, dit-il. Regardez-moi ça. Des vieux chiffons, des boîtes de conserve vides. Elle vit comme un clodo, cette fille.
Je ne comprends pas tout de suite. Puis je comprends. Ils n’ont pas trouvé Mila. Ils ont trouvé l’autre cachette, celle que j’ai creusée il y a deux ans, avant de faire la vraie. Un leurre. Des boîtes, des chiffons, du papier journal. Rien d’autre.
Ma fille est ailleurs.
Sous leurs pieds, à quelques lattes de là, elle retient son souffle.
— Déchets, dit Alexei en se relevant. Tout ça pour des déchets.
Il essuie ses mains sur son pantalon, comme si le bois était sale. Il se retourne vers moi, déçu.
— Tu n’as vraiment rien, Nadia. Plus rien. Juste une niche et des souvenirs.
Il me toise, les mains sur les hanches.
— Où est-elle ? La fille ? Où est-ce que tu l’as planquée ?
— Je n’ai pas de fille, je dis.
— Tu mens.
— Peut-être. Mais tu ne la trouveras pas.
Il me regarde longtemps. Très longtemps. Puis il hausse les épaules.
— On reviendra. Dans une semaine, dans deux jours, dans une heure. Tu vas craquer, Nadia. Tu vas sortir acheter du pain, fumer une cigarette sur le palier. Et la gamine sera là, quelque part. Et on la trouvera.
Il s’approche encore, pose ses doigts sur mon menton, relève mon visage vers le sien.
— Et quand on l’aura trouvée, on t’apprendra ce que ça fait de trahir tout le monde.
Il me lâche, fait un geste vers ses hommes.
— On dégage.
Ils sortent un par un. Piotr claque la porte défoncée contre le chambranle, elle ne tient plus. Elle reste entrouverte, balançant doucement, comme une invitation.
Leurs bottes descendent l’escalier. Une portière claque. Un moteur démarre. Puis le silence.
Je reste debout, adossée au mur, les bras toujours croisés. Mes doigts sont engourdis à force de serrer mes propres bras. La pièce est saccagée, jonchée de débris, de farine, de café, de morceaux d’assiette.
Je ne bouge pas.
Je ne vais pas vers le plancher.
Je ne soulève pas les lattes.
Ma fille est en dessous, dans le noir, silencieuse comme une souris. Elle attend. Elle a confiance. Elle sait que je viendrai.
Mais pas tout de suite.
Pas tant que la peur est encore là, tapie au fond du couloir, à fleur de peau.
La peur.
Je la sens dans ma gorge, sèche comme du carton. Dans mon ventre, noué, serré. Dans mes tempes, qui battent la chamade.
La peur ne me quitte pas.
Elle est là, dans l’air froid qui entre par la porte défoncée. Dans l’obscurité du palier, où peut-être ils sont encore, à guetter, à attendre que je craque.
Je ne craquerai pas.
Je reste immobile, les yeux fixés sur le vide, et j’écoute.
Un bruit sous le plancher.
Un souffle. Léger, à peine perceptible.
Mila respire.
Mila est vivante.
Pour l’instant.
Tant que je ne bouge pas, tant que je ne la sors pas de sa cachette, elle est en sécurité.
La peur ne me quitte pas.
Et ce soir, la peur est ma seule alliée.
Chapitre 74NadiaNous sommes assis à la table bancale. Face à face. Les cartes étalées entre nous. Les notes. Les noms. Les lieux. Tout ce que je sais sur Alexei. Sur les Triades. Sur leurs habitudes. Leurs faiblesses. Leurs peurs.— Voilà le plan, dis-je.— Je t'écoute.— Dimitri Volkov existe. Alexei le connaît. Il lui fait confiance. Il a acheté ses armes. Il a partagé ses secrets. Il croit en lui. Alors on va utiliser ça.— Comment ?— Tu vas devenir Dimitri Volkov. Pour de vrai. Pas juste pour une réunion. Pour toujours. Pour Alexei. Pour les Triades. Pour tout le monde. Tu vas t'installer à Port-Lament. Tu vas reprendre tes affaires. Tu vas devenir son partenaire. Son allié. Son fr&egra
Chapitre 73ViktorJe suis furieux.Une fureur froide. Glaciale. Mortelle. Une fureur qui ne crie pas. Qui ne frappe pas. Qui ne casse rien. Une fureur qui attend. Qui calcule. Qui prépare. Une fureur de roi brisé. De père trahi. D'homme qui vient d'apprendre que sa fille est une cible.Alexei veut Mila. Ma fille. Mon sang. Ma vie. Il veut s'en servir. Comme monnaie d'échange. Comme otage. Comme héritière. Comme pion. Il veut la toucher. La menacer. L'utiliser. La vendre. La briser. Peut-être la tuer.Non.Pas ma fille.Pas Mila.Pas tant que je serai en vie.Je me lève. Je marche. De long en large. Dans ce salon misérable. Mes poings serrés. Mes mâchoires crispées. Mes yeux gris. Fixes. Durs. La rage pulse dans mes
Chapitre 72NadiaJe le regarde. Il attend. Il veut savoir. Il veut comprendre. Alors je vais lui dire. Tout. Ce que je sais. Ce que j'ai compris. Ce qu'Alexei veut vraiment.— Viktor.— Quoi ?— Tu veux savoir pourquoi Alexei me traque depuis cinq ans. Pourquoi il ne lâche pas. Pourquoi il fouille mon appartement chaque semaine. Pourquoi il me menace. Pourquoi il veut Mila.— Oui.— Alors écoute-moi. Écoute-moi bien. Parce que ce que je vais te dire va peut-être changer la façon dont tu vois les choses.— Je t'écoute.— Alexei veut Mila. Pas parce qu'elle est ma fille. Pas parce qu'elle est innocente. Pas parce qu'il veut me faire du mal. Il veut Mila parce qu'elle est ton hériti&e
Chapitre 71ViktorNous sommes assis à la table bancale. Face à face. Les tasses de thé refroidies entre nous. Mila dort dans la chambre. La porte est entrouverte. Je l'entends respirer. Doucement. Paisiblement.— Il faut qu'on parle, dis-je.— Je sais.— Pas de nous. Pas de pardon. Pas de sentiments. Pas maintenant. Maintenant, il faut qu'on parle d'eux.— Alexei.— Alexei. Et les Triades.Elle hoche la tête. Elle pose ses mains à plat sur la table. Elle me regarde. Ses yeux noirs. Déterminés. Froids. La survivante est de retour.— Je t'écoute.— Alexei te traque depuis cinq ans. Il ne te lâchera jamais. Il ne nous lâchera jamais. Pas tant qu'il sera en vie. Pas tant que les Triades existeront.— Je sais.— Il veut Mila.— Je sais.— Il veut ce qu'elle représente. L'héritière de Viktor Orlov. Le dernier vestige de mon empire. Un otage. Une monnaie d'échange. Une arme.— Je sais.— Alors il faut le détruire.— Oui.— Pas seulement lui. Les Triades. Toute l'organisation. Tous ceux qui
Chapitre 70NadiaIl est agenouillé devant moi. Ses mains dans les miennes. Ses yeux gris dans les miens. Et il vient de me dire qu'il ne me pardonne pas encore. Mais qu'il est prêt à essayer. Pour Mila. Pour nous.Je le regarde. Longtemps. Ses cicatrices. Ses yeux. Sa bouche. Tout ce qu'il est. Tout ce qu'il a souffert. Tout ce qu'il a perdu. À cause de moi. Pour moi. Pour notre fille.— Viktor.— Quoi ?— Je t'aime.Il ne bouge pas. Il ne détourne pas le regard. Il encaisse. Comme il a encaissé tout le reste.— Je t'aime. Je ne t'ai jamais oublié. Pas un seul jour. Pas une seule nuit. Pas une seule seconde.Il ne dit rien.— Pendant cinq ans. Chaque matin. Chaque soir. Chaque fois que je regardais
Chapitre 69ViktorJe suis agenouillé devant elle. Ses mains dans les miennes. Ses yeux noirs dans les miens. Et je dois lui dire. Maintenant. Avant que le silence ne devienne trop lourd. Avant que l'espoir ne devienne trop grand. Avant que tout ne se brise.— Nadia.— Quoi ?— Je ne te pardonne pas.Elle ne bouge pas. Elle ne détourne pas le regard. Elle encaisse. Comme elle a encaissé tout le reste. Sans fuir. Sans crier. Sans s'effondrer.— Je ne te pardonne pas. Pas encore. Pas tout de suite. C'est trop tôt. La douleur est trop fraîche. Les souvenirs sont trop lourds. L'incendie. La prison. Les cinq ans. Mila qui grandit sans moi. Toi qui souffres sans moi. Tout ça. C'est trop. Trop pour un seul pardon. Trop pour un seul mot.— Je sais.&
Chapitre 6ViktorLa clinique clandestine est une cave humide sous un immeuble abandonné de Lament-Sud, une cave aux murs de briques peints à la chaux, aux étagères chargées de flacons d'antiseptique et de rouleaux de gaze, au plafond bas traversé de tuyaux qui fuient et de fils électriques qui pen
Chapitre 5ViktorLa chambre d’hôtel pue la moisissure et la cigarette éteinte. Je suis assis sur le bord du lit défait, les mains posées sur mes cuisses, le dos courbé. Le matelas grince à chaque mouvement, un bruit aigu qui vrille mes tempes.Ivan est debout devant la fenêtre, le dos tourné. Il f
Chapitre 4NadiaLe silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.La porte défoncée balance doucem
Chapitre 3ViktorLe vent glacé des docks siffle encore dans mes oreilles quand les phares trouent la brume. Une voiture. Une seule. Ivan est ponctuel, comme toujours. La Lada Niva bleu nuit ralentit, tousse un coup, puis s’arrête à une vingtaine de mètres de moi. Le moteur tourne au ralenti, un br







