Share

Chapitre 2

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:19:09

Chapitre 2

Nadia

L’odeur du bois humide monte du plancher, une odeur de cave et de moisissure, de pourriture lente. Mes genoux s’enfoncent dans les lattes gondolées, et je sens à travers le tissu de mon jean chaque aspérité, chaque clou rougi par le temps. La poussière danse dans le rai de lumière qui filtre par les fentes des volets.

— Mila, chuchoté-je, ma voix à peine plus forte qu’un souffle, tu te souviens de ce qu’on a répété ?

Les yeux verts de ma fille brillent dans la pénombre. Elle a quatre ans, presque cinq. Elle est petite pour son âge, frêle comme un oiseau, mais son regard est celui d’une vielle âme. Elle hoche la tête, son menton tremble un peu.

— Je bouge pas, je fais pas de bruit. Comme une souris.

— Comme une souris, je confirme.

Mes doigts caressent ses cheveux noirs, une seconde, deux secondes. Ils sont fins, soyeux. Les mêmes cheveux que… Non. Je ne pense pas à ça. Je ne pense à rien. Je me concentre sur le bois, sur les lattes que je vais rabattre, sur l’interstice laissé pour l’air, ces deux trous minuscules percés à la main dans le mur, derrière le papier peint défraîchi.

Je l’aide à s’allonger dans la cavité que j’ai creusée il y a des mois, une nuit entière à scier, à découper, à affaiblir les solives sans les briser. Mes mains saignaient. Mes ongles étaient en lambeaux. Mais elle était en sécurité.

Elle l’est encore.

J’ajuste sa poupée de chiffon sous son bras, cette chose informe aux traits brodés de fil noir. Son trésor. Son seul trésor.

— Je te rejoins vite, je murmure.

— Promis ?

— Promis.

Je rabats les lattes. Le bruit est mat, étouffé. Je recule à quatre pattes, je replace la carpette déchirée par-dessus, je pousse le pied du canapé pour masquer les bords. Une seconde. Deux secondes. Mon cœur bat trop fort, trop vite.

Les bottes dans l’escalier.

Je me relève d’un geste vif, essuie mes paumes moites sur mon pantalon. Le tissu est rêche, usé, le même depuis trois hivers. La pièce autour de moi est un désordre soigneusement entretenu – pas de rangement parfait, ça attire l’attention. Juste le chaos d’une vie pauvre. Une théière ébréchée sur la table bancale. Deux tasses sales. Des miettes de pain rassis.

La porte.

Les coups.

Trois coups, lents, presque polis.

— Nadia Petrova. Ouvrez, ou nous enfonçons.

Alexei. Sa voix de miel et de rasoir. Je ne réponds pas. Je recule vers la fenêtre, frôle le rideau de dentelle grise. La rue des Acacias est vide, comme toujours à cette heure. Les réverbères halogènes balancent une lumière jaune et sale sur le trottoir défoncé. Pas un voisin. Pas un témoin.

— Dernier avertissement, Nadia.

Je ne bouge pas.

L’impact fait trembler les murs. La porte vole en éclats, du bois pourri qui se réduit en sciure, des gonds qui hurlent. Il entre le premier, Alexei, trente-cinq ans, les cheveux grisonnants, le costume sombre impeccablement taillé. Du Zegna, comme autrefois. L’ironie me serre la gorge.

Derrière lui, Piotr, le colosse balafré, son alliance qui brille à son annulaire. Et un troisième, plus jeune, nerveux, les yeux trop grands ouverts.

— Bonsoir, Nadia, sourit Alexei. Tu ne m’invites pas à entrer ?

Son 9mm pend au bout de son bras, négligent. Il sait que je n’ai rien pour me défendre. Il sait que je suis seule. Il ne sait pas pour Mila. Personne ne sait.

— Tu as maigri, dit-il en parcourant mon corps d’un regard froid. Tu n’es plus belle.

— Merci.

Il rit. Un rire sec, sans joie.

— On va fouiller, Nadia. Tu vas rester là, bien sage, et tu vas regarder. Et si jamais tu as la mauvaise idée de crier, d’appeler, de faire quoi que ce soit…

Il sort un cran d’arrêt de sa poche intérieure, fait claquer la lame. L’acier luit une fraction de seconde.

— … ce sera très désagréable.

Je ne crie pas.

Je reste debout, adossée au mur, les bras croisés. Mes doigts s’enfoncent dans mes propres avant-bras pour ne pas trembler. Je regarde.

Piotr attaque la kitchenette. Il ouvre les placards, renverse la farine, le sucre, le café en grain que j’économise. Les grains roulent sur le linoléum, crissent sous ses bottes. Il fracasse une assiette, par maladresse ou par plaisir, je ne sais pas.

Le bleu fouille la salle de bain. Je l’entends arracher le rideau de douche, vider l’armoire à pharmacie. Des flacons de shampooing bon marché s’écrasent sur le carrelage.

Alexei, lui, ne cherche pas. Il me regarde. Il fouille mon visage, mes yeux, mes mains. Il cherche la faille. L’endroit où mon regard va se poser, la micro-expression qui trahira la cachette.

Je pense à la mer. Je pense aux vagues contre les quais de Port-Lament, l’écume blanche sous la lune. Je pense au vent, au sel, à l’iode. Je pense à tout sauf à elle.

Je ne regarde pas le plancher.

Je ne regarde pas la carpette.

Je regarde Alexei droit dans les yeux, et je vide mon esprit.

— Le plancher, dit soudain Alexei sans me quitter des yeux. Vérifie le plancher.

Le bleu s’agenouille. Ses mains tapent les lattes, une par une. Je les entends, creuses par endroits, pleines ailleurs. Il cherche le vide, le creux, la planche qui sonne faux.

Mon cœur s’arrête.

Je retiens ma respiration.

Les doigts du bleu effleurent la carpette. Il la soulève, la repose. Il tape là. Juste là.

Le bois résonne. Creux. Trop creux.

Il s’arrête.

— Chef, y a quelque chose.

Le temps se fige. Alexei sourit, un sourire lent, presque tendre. Il s’approche de moi, si proche que je sens son haleine chaude sur ma joue. Il me murmure à l’oreille, comme un secret.

— Tu as caché quelque chose, Nadia ?

Je ne réponds pas.

Mon souffle s’étrangle dans ma gorge.

Le bleu soulève la carpette. Ses doigts cherchent le bord de la latte. Je vois ses ongles sales, la jointure de ses doigts, la sueur sur sa nuque.

Il tire.

La latte grince.

— Piotr, viens m’aider, dit le bleu.

Piotr s’approche, s’agenouille à son tour. Ensemble, ils tirent. Le bois résiste une seconde, puis cède avec un craquement sourd. La latte se soulève.

Je ferme les yeux.

Je ne veux pas voir.

Je ne veux pas entendre.

Mais j’entends.

Piotr ricane.

— Eh ben, chef… regardez ça.

J’ouvre les yeux.

Ils ne regardent pas vers moi. Ils regardent le trou, la cavité. Alexei s’écarte de mon oreille, se penche à son tour.

Un silence.

Puis Alexei éclate de rire.

— Une planque à rats, dit-il. Regardez-moi ça. Des vieux chiffons, des boîtes de conserve vides. Elle vit comme un clodo, cette fille.

Je ne comprends pas tout de suite. Puis je comprends. Ils n’ont pas trouvé Mila. Ils ont trouvé l’autre cachette, celle que j’ai creusée il y a deux ans, avant de faire la vraie. Un leurre. Des boîtes, des chiffons, du papier journal. Rien d’autre.

Ma fille est ailleurs.

Sous leurs pieds, à quelques lattes de là, elle retient son souffle.

— Déchets, dit Alexei en se relevant. Tout ça pour des déchets.

Il essuie ses mains sur son pantalon, comme si le bois était sale. Il se retourne vers moi, déçu.

— Tu n’as vraiment rien, Nadia. Plus rien. Juste une niche et des souvenirs.

Il me toise, les mains sur les hanches.

— Où est-elle ? La fille ? Où est-ce que tu l’as planquée ?

— Je n’ai pas de fille, je dis.

— Tu mens.

— Peut-être. Mais tu ne la trouveras pas.

Il me regarde longtemps. Très longtemps. Puis il hausse les épaules.

— On reviendra. Dans une semaine, dans deux jours, dans une heure. Tu vas craquer, Nadia. Tu vas sortir acheter du pain, fumer une cigarette sur le palier. Et la gamine sera là, quelque part. Et on la trouvera.

Il s’approche encore, pose ses doigts sur mon menton, relève mon visage vers le sien.

— Et quand on l’aura trouvée, on t’apprendra ce que ça fait de trahir tout le monde.

Il me lâche, fait un geste vers ses hommes.

— On dégage.

Ils sortent un par un. Piotr claque la porte défoncée contre le chambranle, elle ne tient plus. Elle reste entrouverte, balançant doucement, comme une invitation.

Leurs bottes descendent l’escalier. Une portière claque. Un moteur démarre. Puis le silence.

Je reste debout, adossée au mur, les bras toujours croisés. Mes doigts sont engourdis à force de serrer mes propres bras. La pièce est saccagée, jonchée de débris, de farine, de café, de morceaux d’assiette.

Je ne bouge pas.

Je ne vais pas vers le plancher.

Je ne soulève pas les lattes.

Ma fille est en dessous, dans le noir, silencieuse comme une souris. Elle attend. Elle a confiance. Elle sait que je viendrai.

Mais pas tout de suite.

Pas tant que la peur est encore là, tapie au fond du couloir, à fleur de peau.

La peur.

Je la sens dans ma gorge, sèche comme du carton. Dans mon ventre, noué, serré. Dans mes tempes, qui battent la chamade.

La peur ne me quitte pas.

Elle est là, dans l’air froid qui entre par la porte défoncée. Dans l’obscurité du palier, où peut-être ils sont encore, à guetter, à attendre que je craque.

Je ne craquerai pas.

Je reste immobile, les yeux fixés sur le vide, et j’écoute.

Un bruit sous le plancher.

Un souffle. Léger, à peine perceptible.

Mila respire.

Mila est vivante.

Pour l’instant.

Tant que je ne bouge pas, tant que je ne la sors pas de sa cachette, elle est en sécurité.

La peur ne me quitte pas.

Et ce soir, la peur est ma seule alliée.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 59

    Chapitre 59ViktorLa question est sortie de mes lèvres avant que je puisse la retenir, cette question qui me hante depuis cinq ans, qui m'a empêché de dormir dans ma cellule de Blackmoor quand la lune filtrait à travers les barreaux et dessinait des ombres sur le mur de béton, qui m'a tenu éveillé pendant les nuits interminables passées à fixer le plafond de ma chambre d'hôtel en écoutant le bourdonnement du néon et le vent qui siffle dans les rues de Port-Lament, cette question qui est la clé de tout, la réponse que je suis venu chercher en revenant dans cette ville sous l'identité de Dimitri Volkov. Pourquoi, Nadia ? Pourquoi m'as-tu trahi ? Pourquoi as-tu vendu mes secrets aux Triades ? Pourquoi as-tu allumé l'incendie qui a détruit mon empire et mon visage et ma vie tout entière ?Elle sanglote, elle tremble

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 58

    Chapitre 58NadiaIl est vivant, il est là, agenouillé devant moi sur le béton glacé de cet entrepôt qui a été le théâtre de notre première rencontre et qui est en train de devenir celui de notre résurrection ou de notre effondrement final, et je n'arrive pas à y croire, je n'arrive pas à accepter ce que mes yeux voient et ce que mes oreilles entendent et ce que mon cœur refuse d'admettre après cinq années passées à le pleurer, à le regretter, à le supplier du fond de ma tombe de me pardonner pour tout le mal que je lui ai fait. Viktor, mon Viktor, l'homme que j'ai aimé plus que tout au monde et que j'ai trahi de la pire des façons, est vivant, il a survécu aux flammes qui ont dévoré son empire et son visage, il s'est évadé de la prison où il a passé cinq lon

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 57

    Chapitre 57ViktorJe me tiens debout devant elle, le visage nu, exposé, vulnérable comme je ne l'ai jamais été depuis l'incendie, comme je ne l'ai jamais été depuis que Karel a posé son premier scalpel sur ma joue et a commencé à transformer Viktor Orlov en Dimitri Volkov, et je sens le masque de cuir qui pend au bout de mes doigts, inutile désormais, ridicule dans sa fonction de cache-misère, et je le regarde une seconde, ce morceau de cuir noir qui a été mon armure et ma prison pendant toutes ces semaines, avant de le laisser tomber sur le sol de béton où il atterrit avec un bruit mat, un bruit de fin, un bruit de conclusion, comme le point final d'une phrase qui a duré cinq ans.Je lève les yeux vers Nadia, vers cette femme agenouillée devant moi sur le béton glacé, cette femme qui sanglote et

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 56

    Chapitre 56NadiaLes mots frappent mon esprit comme des coups de marteau sur une enclume, comme des décharges électriques qui parcourent mes nerfs et qui font trembler mes muscles et qui coupent mon souffle, comme des vagues glacées qui déferlent sur moi et qui menacent de m'engloutir, de me noyer, de m'emporter dans les profondeurs obscures d'un océan de stupeur et d'incrédulité. « Je suis Viktor. Viktor Orlov. Je ne suis pas mort. Je sais pour Mila. Je sais que nous avons une fille. » Ces mots, ces mots impossibles, ces mots que j'ai rêvés et redoutés et espérés et repoussés et combattus pendant cinq longues années, ces mots qui changent tout, qui bouleversent tout, qui réduisent en cendres tout ce que je croyais savoir et tout ce que je croyais avoir perdu à jamais.Il sait pour Mila. Il sait qu'il a une fille

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 55

    Chapitre 55ViktorL'entrepôt est exactement tel que dans mon souvenir, une cathédrale de rouille et d'ombre, une nef immense où la lumière des lampes à sodium coule sur les murs de tôle comme une huile malade, orange et noire, brûlante et glacée à la fois, et où chaque son, chaque craquement, chaque souffle de vent qui s'engouffre par les vitres brisées des fenêtres hautes se répercute en échos infinis qui rebondissent sur les poutrelles d'acier et les cloisons rouillées et le sol de béton nu. Le vent siffle à travers les fissures, un vent froid et humide qui monte des docks et qui porte avec lui l'odeur du sel et du goudron et de la pourriture lente des choses abandonnées, des bateaux échoués, des cargaisons oubliées, des rêves qui ont sombré dans les eaux noires du port.J'ai r&

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 54

    Chapitre 54NadiaL'heure approche, l'heure du rendez-vous à l'entrepôt, et je me tiens debout au milieu de la chambre, les mains posées sur les épaules de Mila, les yeux plongés dans ses yeux gris, ces yeux de tempête et d'acier qui sont ceux de son père, ceux de Viktor, ceux de l'homme que j'ai aimé et trahi et perdu et que je vais peut-être retrouver ce soir si mes soupçons sont fondés, si mes intuitions ne me trompent pas, si le destin a décidé de m'offrir une seconde chance que je ne mérite pas. Je la regarde, je la regarde comme si je ne devais plus jamais la revoir, comme si ce moment était le dernier, comme si tout allait basculer cette nuit et que rien, absolument rien, ne serait plus jamais comme avant.J'ai un mauvais pressentiment, un pressentiment qui me serre la gorge et qui me noue l'estomac et qui me murmure à l

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 6

    Chapitre 6ViktorLa clinique clandestine est une cave humide sous un immeuble abandonné de Lament-Sud, une cave aux murs de briques peints à la chaux, aux étagères chargées de flacons d'antiseptique et de rouleaux de gaze, au plafond bas traversé de tuyaux qui fuient et de fils électriques qui pen

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 5

    Chapitre 5ViktorLa chambre d’hôtel pue la moisissure et la cigarette éteinte. Je suis assis sur le bord du lit défait, les mains posées sur mes cuisses, le dos courbé. Le matelas grince à chaque mouvement, un bruit aigu qui vrille mes tempes.Ivan est debout devant la fenêtre, le dos tourné. Il f

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 4

    Chapitre 4NadiaLe silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.La porte défoncée balance doucem

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 1

    Chapitre 1ViktorL’odeur du sang frais se mêle à celle de la rouille et du désinfectant bon marché. Cinq ans que je hume ce cocktail dégueulasse chaque matin en ouvrant les yeux sur un plafond gris. Ce soir, plus jamais.Mes doigts crissent contre le mur humide du couloir E. Les barreaux de ma cel

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status