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Chapitre 4

Autor: Les écrits
last update Data de publicação: 2026-05-21 19:20:54

Chapitre 4

Nadia

Le silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.

La porte défoncée balance doucement, poussée par un courant d’air venu du couloir. Le battant grince, un bruit aigu, régulier, comme un compte à rebours. Je fixe l’encadrement vide. Peut-être qu’ils reviennent. Peut-être qu’ils sont encore dans l’escalier, à écouter, à guetter le moindre bruit, la moindre faiblesse.

Je retiens mon souffle.

Une minute.

Deux minutes.

Cinq minutes.

Rien.

La rue des Acacias est toujours déserte. Plus aucun moteur. Plus aucun pas. Juste le vent, et ce grincement de porte, et mon cœur qui bat trop fort dans ma poitrine.

Ils sont partis.

Les Triades sont parties.

Elles n’ont rien trouvé.

Je ferme les yeux une seconde. Une bouffée de chaleur me traverse, un mélange de soulagement et de nausée. Mes jambes tremblent. Je glisse le long du mur, m’assieds par terre, les genoux remontés contre ma poitrine. Le plancher est froid sous moi, les lattes gondolées creusent mes fesses à travers le tissu de mon jean.

Je reste assise ainsi, immobile, à écouter mon propre souffle. Il est trop rapide, trop court. Je dois me calmer. Je dois penser clairement.

Mais il n’y a que le vide dans ma tête.

Un bruit.

Sous le plancher.

Un petit bruit, à peine perceptible. Un souffle. Puis un autre.

Mila.

Elle est en bas, dans le noir, sous les lattes que j’ai rabattues. Elle ne pleure pas. Elle n’appelle pas. Elle attend, sage comme une petite souris. Mais elle a peur, je le sais. Je sens sa peur à travers le bois, comme une vibration, une onde qui remonte jusqu’à moi.

Je dois la sortir de là.

Je me mets à genoux, rampe vers la carpette défraîchie. Mes mains tremblent. Je soulève le tissu, cherche le bord de la latte, la jointure que j’ai repérée des centaines de fois. Mes doigts trouvent l’interstice, s’insèrent, tirent.

La latte résiste. Elle est lourde, humide. Je tire plus fort. Elle cède avec un craquement sourd, soulève une fine poussière de bois. Je repousse la latte suivante, puis la suivante. L’ouverture s’élargit.

Le noir, en dessous. Une odeur de terre et de moisi. Et au fond, deux petits points lumineux.

Ses yeux.

Ses yeux brillent dans l’obscurité, reflétant la lumière jaune de l’ampoule nue. Ils sont grands ouverts, fixes, pleins d’une frayeur retenue.

— Maman ? chuchote-t-elle.

— Je suis là, ma chérie. Je suis là.

Je tends les bras, plonge mes mains dans la cavité. Mes doigts rencontrent ses épaules frêles, son cou, ses cheveux. Je l’attrape délicatement, la tire vers moi. Elle se laisse faire, légère comme une plume, son corps minuscule tremble contre le mien.

Je la sors du trou.

Je la pose sur mes genoux.

Je la serre.

Mes bras se referment autour d’elle, trop fort peut-être, mais je ne peux pas les desserrer. Je la colle contre ma poitrine, contre mon cœur qui bat encore trop vite. Son odeur envahit mes narines – une odeur d’enfant, de savon doux et de poussière, de lait et de sueur. Une odeur de vie.

— Tu as eu peur ? je murmure contre ses cheveux.

— Un peu, dit-elle. Mais j’ai fait comme la petite souris. J’ai pas bougé.

— Tu as été très courageuse.

— Et toi, maman ? Tu as eu peur ?

Je ne réponds pas tout de suite. Ma gorge se serre. Les larmes montent, brûlantes, mais je les ravale. Je ne pleurerai pas. Pas devant elle.

— Un peu, je finis par dire. Mais c’est fini.

— Ils reviendront ?

Sa voix est calme, trop calme pour une enfant de quatre ans. Elle pose la question comme on demande l’heure, sans émotion apparente. C’est ça qui me terrifie. Qu’elle soit déjà habituée. Que la peur soit devenue pour elle une compagne familière.

— Je ne sais pas, ma chérie. Je ne sais pas.

Je la serre plus fort. Ma joue contre ses cheveux noirs. Ses petites mains s’accrochent à mon cou, ses doigts froids effleurent ma nuque.

Elle recule un peu, juste assez pour lever les yeux vers moi.

Ses yeux.

Je les regarde, et mon souffle se bloque.

Ils sont gris.

D’un gris clair, presque argenté, strié de fines veines plus sombres. Des yeux clairs, froids, perçants. Des yeux qui semblent voir à travers les choses.

Les yeux de Viktor.

Mon cœur cesse de battre une seconde. Puis il repart, plus vite, plus fort, martelant mes côtes comme un poing.

Cinq ans. Cinq ans que j’évite de regarder trop longtemps ses yeux. Cinq ans que je fais comme si je ne voyais pas. Cinq ans que je me mens.

Mais ce soir, dans cette pièce saccagée, sous la lumière jaune de l’ampoule nue, je ne peux plus faire semblant.

Mila a les yeux de Viktor.

Les mêmes yeux gris, d’un gris de tempête, d’acier, de cendre. Les mêmes yeux qui me regardaient autrefois avec tant de passion, avant que je ne les éteigne.

— Maman ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Je cligne des paupières. Une larme roule sur ma joue. Je ne l’avais pas sentie venir.

— Parce que tu es belle, ma chérie. Parce que tu es la plus belle chose que j’aie jamais vue.

Elle sourit. Un petit sourire timide, qui découvre ses dents de lait. Ses yeux gris s’illuminent un instant, et c’est comme si Viktor me souriait à travers elle.

La douleur est vive, aiguë, plantée dans ma poitrine comme un poignard.

— Maman, tu pleures, dit Mila.

— Ce sont des larmes de joie, je mens. Parce que tu es en sécurité.

Elle ne me croit pas. Je le vois à son regard. Elle a quatre ans, presque cinq, mais elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Elle sait quand je mens. Elle sait quand j’ai peur. Elle sait tout de moi, cette petite fille, parce que je suis tout ce qu’elle a.

Je la serre à nouveau contre moi. Son cœur bat contre le mien, deux rythmes qui ne se synchronisent pas tout à fait.

Les débris de l’appartement jonchent le sol autour de nous. La farine renversée. Le café en grain qui crisse sous mes genoux. Les morceaux de porcelaine brisée. La porte défoncée qui balance toujours, comme une menace silencieuse.

Ils reviendront.

Alexei reviendra. Les Triades reviendront. Piotr et le bleu aussi. Ils reviendront, et ils fouilleront encore, et un jour, ils trouveront.

Je ne sais pas combien de temps nous avons.

Quelques jours. Quelques semaines. Peut-être quelques heures.

Mais pour l’instant, pour cette nuit, Mila est dans mes bras. Elle est vivante. Elle est entière. Ses yeux gris brillent dans la pénombre, et ils me rappellent tout ce que j’ai perdu.

— Je t’aime, mon cœur, je murmure.

— Je t’aime aussi, maman.

Elle pose sa tête sur mon épaule, ferme les paupières. Son corps se détend peu à peu, le sommeil la gagne, malgré la peur, malgré le froid.

Je reste assise par terre, adossée au mur, ma fille contre moi.

La porte grince.

Le vent siffle.

Et les yeux gris de Mila  les yeux de Viktor  me regardent encore, même fermés, comme un fantôme qui ne veut pas disparaître.

Ils reviendront.

Mais cette nuit, nous sommes vivantes.

Cette nuit, cela suffit.

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