LOGINChapitre 4
Nadia
Le silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.
La porte défoncée balance doucement, poussée par un courant d’air venu du couloir. Le battant grince, un bruit aigu, régulier, comme un compte à rebours. Je fixe l’encadrement vide. Peut-être qu’ils reviennent. Peut-être qu’ils sont encore dans l’escalier, à écouter, à guetter le moindre bruit, la moindre faiblesse.
Je retiens mon souffle.
Une minute.
Deux minutes.
Cinq minutes.
Rien.
La rue des Acacias est toujours déserte. Plus aucun moteur. Plus aucun pas. Juste le vent, et ce grincement de porte, et mon cœur qui bat trop fort dans ma poitrine.
Ils sont partis.
Les Triades sont parties.
Elles n’ont rien trouvé.
Je ferme les yeux une seconde. Une bouffée de chaleur me traverse, un mélange de soulagement et de nausée. Mes jambes tremblent. Je glisse le long du mur, m’assieds par terre, les genoux remontés contre ma poitrine. Le plancher est froid sous moi, les lattes gondolées creusent mes fesses à travers le tissu de mon jean.
Je reste assise ainsi, immobile, à écouter mon propre souffle. Il est trop rapide, trop court. Je dois me calmer. Je dois penser clairement.
Mais il n’y a que le vide dans ma tête.
Un bruit.
Sous le plancher.
Un petit bruit, à peine perceptible. Un souffle. Puis un autre.
Mila.
Elle est en bas, dans le noir, sous les lattes que j’ai rabattues. Elle ne pleure pas. Elle n’appelle pas. Elle attend, sage comme une petite souris. Mais elle a peur, je le sais. Je sens sa peur à travers le bois, comme une vibration, une onde qui remonte jusqu’à moi.
Je dois la sortir de là.
Je me mets à genoux, rampe vers la carpette défraîchie. Mes mains tremblent. Je soulève le tissu, cherche le bord de la latte, la jointure que j’ai repérée des centaines de fois. Mes doigts trouvent l’interstice, s’insèrent, tirent.
La latte résiste. Elle est lourde, humide. Je tire plus fort. Elle cède avec un craquement sourd, soulève une fine poussière de bois. Je repousse la latte suivante, puis la suivante. L’ouverture s’élargit.
Le noir, en dessous. Une odeur de terre et de moisi. Et au fond, deux petits points lumineux.
Ses yeux.
Ses yeux brillent dans l’obscurité, reflétant la lumière jaune de l’ampoule nue. Ils sont grands ouverts, fixes, pleins d’une frayeur retenue.
— Maman ? chuchote-t-elle.
— Je suis là, ma chérie. Je suis là.
Je tends les bras, plonge mes mains dans la cavité. Mes doigts rencontrent ses épaules frêles, son cou, ses cheveux. Je l’attrape délicatement, la tire vers moi. Elle se laisse faire, légère comme une plume, son corps minuscule tremble contre le mien.
Je la sors du trou.
Je la pose sur mes genoux.
Je la serre.
Mes bras se referment autour d’elle, trop fort peut-être, mais je ne peux pas les desserrer. Je la colle contre ma poitrine, contre mon cœur qui bat encore trop vite. Son odeur envahit mes narines – une odeur d’enfant, de savon doux et de poussière, de lait et de sueur. Une odeur de vie.
— Tu as eu peur ? je murmure contre ses cheveux.
— Un peu, dit-elle. Mais j’ai fait comme la petite souris. J’ai pas bougé.
— Tu as été très courageuse.
— Et toi, maman ? Tu as eu peur ?
Je ne réponds pas tout de suite. Ma gorge se serre. Les larmes montent, brûlantes, mais je les ravale. Je ne pleurerai pas. Pas devant elle.
— Un peu, je finis par dire. Mais c’est fini.
— Ils reviendront ?
Sa voix est calme, trop calme pour une enfant de quatre ans. Elle pose la question comme on demande l’heure, sans émotion apparente. C’est ça qui me terrifie. Qu’elle soit déjà habituée. Que la peur soit devenue pour elle une compagne familière.
— Je ne sais pas, ma chérie. Je ne sais pas.
Je la serre plus fort. Ma joue contre ses cheveux noirs. Ses petites mains s’accrochent à mon cou, ses doigts froids effleurent ma nuque.
Elle recule un peu, juste assez pour lever les yeux vers moi.
Ses yeux.
Je les regarde, et mon souffle se bloque.
Ils sont gris.
D’un gris clair, presque argenté, strié de fines veines plus sombres. Des yeux clairs, froids, perçants. Des yeux qui semblent voir à travers les choses.
Les yeux de Viktor.
Mon cœur cesse de battre une seconde. Puis il repart, plus vite, plus fort, martelant mes côtes comme un poing.
Cinq ans. Cinq ans que j’évite de regarder trop longtemps ses yeux. Cinq ans que je fais comme si je ne voyais pas. Cinq ans que je me mens.
Mais ce soir, dans cette pièce saccagée, sous la lumière jaune de l’ampoule nue, je ne peux plus faire semblant.
Mila a les yeux de Viktor.
Les mêmes yeux gris, d’un gris de tempête, d’acier, de cendre. Les mêmes yeux qui me regardaient autrefois avec tant de passion, avant que je ne les éteigne.
— Maman ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Je cligne des paupières. Une larme roule sur ma joue. Je ne l’avais pas sentie venir.
— Parce que tu es belle, ma chérie. Parce que tu es la plus belle chose que j’aie jamais vue.
Elle sourit. Un petit sourire timide, qui découvre ses dents de lait. Ses yeux gris s’illuminent un instant, et c’est comme si Viktor me souriait à travers elle.
La douleur est vive, aiguë, plantée dans ma poitrine comme un poignard.
— Maman, tu pleures, dit Mila.
— Ce sont des larmes de joie, je mens. Parce que tu es en sécurité.
Elle ne me croit pas. Je le vois à son regard. Elle a quatre ans, presque cinq, mais elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Elle sait quand je mens. Elle sait quand j’ai peur. Elle sait tout de moi, cette petite fille, parce que je suis tout ce qu’elle a.
Je la serre à nouveau contre moi. Son cœur bat contre le mien, deux rythmes qui ne se synchronisent pas tout à fait.
Les débris de l’appartement jonchent le sol autour de nous. La farine renversée. Le café en grain qui crisse sous mes genoux. Les morceaux de porcelaine brisée. La porte défoncée qui balance toujours, comme une menace silencieuse.
Ils reviendront.
Alexei reviendra. Les Triades reviendront. Piotr et le bleu aussi. Ils reviendront, et ils fouilleront encore, et un jour, ils trouveront.
Je ne sais pas combien de temps nous avons.
Quelques jours. Quelques semaines. Peut-être quelques heures.
Mais pour l’instant, pour cette nuit, Mila est dans mes bras. Elle est vivante. Elle est entière. Ses yeux gris brillent dans la pénombre, et ils me rappellent tout ce que j’ai perdu.
— Je t’aime, mon cœur, je murmure.
— Je t’aime aussi, maman.
Elle pose sa tête sur mon épaule, ferme les paupières. Son corps se détend peu à peu, le sommeil la gagne, malgré la peur, malgré le froid.
Je reste assise par terre, adossée au mur, ma fille contre moi.
La porte grince.
Le vent siffle.
Et les yeux gris de Mila les yeux de Viktor me regardent encore, même fermés, comme un fantôme qui ne veut pas disparaître.
Ils reviendront.
Mais cette nuit, nous sommes vivantes.
Cette nuit, cela suffit.
Chapitre 59ViktorLa question est sortie de mes lèvres avant que je puisse la retenir, cette question qui me hante depuis cinq ans, qui m'a empêché de dormir dans ma cellule de Blackmoor quand la lune filtrait à travers les barreaux et dessinait des ombres sur le mur de béton, qui m'a tenu éveillé pendant les nuits interminables passées à fixer le plafond de ma chambre d'hôtel en écoutant le bourdonnement du néon et le vent qui siffle dans les rues de Port-Lament, cette question qui est la clé de tout, la réponse que je suis venu chercher en revenant dans cette ville sous l'identité de Dimitri Volkov. Pourquoi, Nadia ? Pourquoi m'as-tu trahi ? Pourquoi as-tu vendu mes secrets aux Triades ? Pourquoi as-tu allumé l'incendie qui a détruit mon empire et mon visage et ma vie tout entière ?Elle sanglote, elle tremble
Chapitre 58NadiaIl est vivant, il est là, agenouillé devant moi sur le béton glacé de cet entrepôt qui a été le théâtre de notre première rencontre et qui est en train de devenir celui de notre résurrection ou de notre effondrement final, et je n'arrive pas à y croire, je n'arrive pas à accepter ce que mes yeux voient et ce que mes oreilles entendent et ce que mon cœur refuse d'admettre après cinq années passées à le pleurer, à le regretter, à le supplier du fond de ma tombe de me pardonner pour tout le mal que je lui ai fait. Viktor, mon Viktor, l'homme que j'ai aimé plus que tout au monde et que j'ai trahi de la pire des façons, est vivant, il a survécu aux flammes qui ont dévoré son empire et son visage, il s'est évadé de la prison où il a passé cinq lon
Chapitre 57ViktorJe me tiens debout devant elle, le visage nu, exposé, vulnérable comme je ne l'ai jamais été depuis l'incendie, comme je ne l'ai jamais été depuis que Karel a posé son premier scalpel sur ma joue et a commencé à transformer Viktor Orlov en Dimitri Volkov, et je sens le masque de cuir qui pend au bout de mes doigts, inutile désormais, ridicule dans sa fonction de cache-misère, et je le regarde une seconde, ce morceau de cuir noir qui a été mon armure et ma prison pendant toutes ces semaines, avant de le laisser tomber sur le sol de béton où il atterrit avec un bruit mat, un bruit de fin, un bruit de conclusion, comme le point final d'une phrase qui a duré cinq ans.Je lève les yeux vers Nadia, vers cette femme agenouillée devant moi sur le béton glacé, cette femme qui sanglote et
Chapitre 56NadiaLes mots frappent mon esprit comme des coups de marteau sur une enclume, comme des décharges électriques qui parcourent mes nerfs et qui font trembler mes muscles et qui coupent mon souffle, comme des vagues glacées qui déferlent sur moi et qui menacent de m'engloutir, de me noyer, de m'emporter dans les profondeurs obscures d'un océan de stupeur et d'incrédulité. « Je suis Viktor. Viktor Orlov. Je ne suis pas mort. Je sais pour Mila. Je sais que nous avons une fille. » Ces mots, ces mots impossibles, ces mots que j'ai rêvés et redoutés et espérés et repoussés et combattus pendant cinq longues années, ces mots qui changent tout, qui bouleversent tout, qui réduisent en cendres tout ce que je croyais savoir et tout ce que je croyais avoir perdu à jamais.Il sait pour Mila. Il sait qu'il a une fille
Chapitre 55ViktorL'entrepôt est exactement tel que dans mon souvenir, une cathédrale de rouille et d'ombre, une nef immense où la lumière des lampes à sodium coule sur les murs de tôle comme une huile malade, orange et noire, brûlante et glacée à la fois, et où chaque son, chaque craquement, chaque souffle de vent qui s'engouffre par les vitres brisées des fenêtres hautes se répercute en échos infinis qui rebondissent sur les poutrelles d'acier et les cloisons rouillées et le sol de béton nu. Le vent siffle à travers les fissures, un vent froid et humide qui monte des docks et qui porte avec lui l'odeur du sel et du goudron et de la pourriture lente des choses abandonnées, des bateaux échoués, des cargaisons oubliées, des rêves qui ont sombré dans les eaux noires du port.J'ai r&
Chapitre 54NadiaL'heure approche, l'heure du rendez-vous à l'entrepôt, et je me tiens debout au milieu de la chambre, les mains posées sur les épaules de Mila, les yeux plongés dans ses yeux gris, ces yeux de tempête et d'acier qui sont ceux de son père, ceux de Viktor, ceux de l'homme que j'ai aimé et trahi et perdu et que je vais peut-être retrouver ce soir si mes soupçons sont fondés, si mes intuitions ne me trompent pas, si le destin a décidé de m'offrir une seconde chance que je ne mérite pas. Je la regarde, je la regarde comme si je ne devais plus jamais la revoir, comme si ce moment était le dernier, comme si tout allait basculer cette nuit et que rien, absolument rien, ne serait plus jamais comme avant.J'ai un mauvais pressentiment, un pressentiment qui me serre la gorge et qui me noue l'estomac et qui me murmure à l
Chapitre 6ViktorLa clinique clandestine est une cave humide sous un immeuble abandonné de Lament-Sud, une cave aux murs de briques peints à la chaux, aux étagères chargées de flacons d'antiseptique et de rouleaux de gaze, au plafond bas traversé de tuyaux qui fuient et de fils électriques qui pen
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Chapitre 3ViktorLe vent glacé des docks siffle encore dans mes oreilles quand les phares trouent la brume. Une voiture. Une seule. Ivan est ponctuel, comme toujours. La Lada Niva bleu nuit ralentit, tousse un coup, puis s’arrête à une vingtaine de mètres de moi. Le moteur tourne au ralenti, un br
Chapitre 2NadiaL’odeur du bois humide monte du plancher, une odeur de cave et de moisissure, de pourriture lente. Mes genoux s’enfoncent dans les lattes gondolées, et je sens à travers le tissu de mon jean chaque aspérité, chaque clou rougi par le temps. La poussière danse dans le rai de lumière







