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Chapitre 5

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:21:21

Chapitre 5

Viktor

La chambre d’hôtel pue la moisissure et la cigarette éteinte. Je suis assis sur le bord du lit défait, les mains posées sur mes cuisses, le dos courbé. Le matelas grince à chaque mouvement, un bruit aigu qui vrille mes tempes.

Ivan est debout devant la fenêtre, le dos tourné. Il fume. La fumée monte en volutes grises, se mêle à l’odeur de moisi, s’accroche au rideau jauni. Il ne m’a pas regardé depuis qu’il est entré. Il a posé un sac sur la table – des vêtements, des papiers, de l’argent – et il s’est tourné vers la fenêtre.

Le silence dure depuis cinq minutes.

Peut-être dix.

Je ne compte plus.

— Parle, je dis.

Ma voix est rauque, éraillée. Les cordes vocales fatiguées. Ivan inspire une dernière bouffée, écrase son mégot contre le rebord de la fenêtre, puis se retourne.

Son regard tombe sur moi. Il hésite une seconde – ses yeux effleurent mon visage, mes cicatrices – puis il se force à regarder ailleurs. Il fixe un point sur le mur derrière moi.

— J’ai des nouvelles, dit-il.

— Des nouvelles de quoi ?

— De Nadia.

Mon corps se crispe. Mes mains se serrent sur mes cuisses. Les jointures blanchissent.

— Elle est vivante, dit Ivan.

Je ne réponds pas. Je savais qu’elle était vivante. J’ai toujours su. Une bête comme elle ne meurt pas si facilement.

— Elle est à Port-Lament, poursuit Ivan. Elle n’a jamais quitté la ville. Elle se cache dans un immeuble pourri, rue des Acacias. Personne ne l’a vue depuis des mois, mais elle est là.

— Et les Triades ? je demande.

— Elles la traquent. Alexei aussi.

— Depuis combien de temps ?

Ivan hésite. Il se gratte la nuque, un geste nerveux.

— Cinq ans.

Le chiffre résonne dans la pièce. Cinq ans. Comme ma prison. Cinq ans qu’ils la traquent. Cinq ans qu’elle fuit.

— Pourquoi ? je demande. Pourquoi ils la veulent ?

— Je ne sais pas. Personne ne sait. Mais ils ne lâchent rien. Alexei envoie des hommes chaque semaine. Ils fouillent son appartement, l’intimident, la menacent. Mais ils ne la trouvent pas.

— La trouver ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ?

Ivan hausse les épaules.

— Un secret. Une information. Quelque chose qu’elle leur a caché. Quelque chose qu’elle a gardé pour elle.

Je me lève. Mes jambes tremblent un peu. La douleur à la cheville pulse, régulière, familière. Je fais deux pas vers la fenêtre, m’arrête devant Ivan. Il recule d’un pas, malgré lui. Son regard fuit le mien.

— Tu l’as vue ? je demande.

— Qui ?

— Nadia. Tu l’as vue ?

— Non. Je ne veux pas me faire repérer. Mais j’ai des contacts. Des voisins. Un type qui lui vend du pain. Elle vit seule, Viktor. Elle ne sort presque jamais. Elle a maigri, paraît. Elle a changé.

Changé.

Le mot reste en suspens. Comment a-t-elle changé ? Est-elle toujours belle ? Est-elle brisée comme moi ? A-t-elle des remords ? Pense-t-elle à moi ?

Toutes ces questions brûlent ma langue, mais je ne les pose pas. Je ne veux pas paraître faible. Je ne veux pas qu’Ivan sache que je me soucie encore d’elle.

— Alexei, je dis. Il travaille pour qui ?

— Pour lui-même. Il a pris ta place après l’incendie. Il s’est allié aux Triades, mais il les trahit dès qu’il peut. C’est un serpent.

— Un serpent qui veut Nadia.

— Oui.

— Et moi ?

Ivan me regarde enfin. Vraiment. Ses yeux parcourent mon visage, s’attardent sur la chair greffée, sur mes yeux devenus gris, sur ma bouche tirée. Il ne détourne pas le regard tout de suite. Cette fois, il tient quelques secondes.

— Alexei te croit mort, dit-il. Tout le monde te croit mort.

— Bien, je dis. Qu’ils continuent.

Je retourne m’asseoir sur le lit. Le matelas grince. Mes mains reposent sur mes genoux, inertes. Mon regard se perd dans le motif défraîchi du papier peint.

Nadia est vivante.

Elle est à Port-Lament.

Elle est traquée.

Cinq ans.

Elle a passé cinq ans à fuir.

Comme moi, j’ai passé cinq ans à compter les jours derrière des barreaux.

Nous avons tous les deux souffert.

Mais sa souffrance, est-ce que je veux la plaindre ? Est-ce que je veux la pardonner ?

Non.

Pas encore.

Peut-être jamais.

Je serre les poings.

Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. La douleur est bonne, nette, sans ambiguïté. Elle me ramène à l’essentiel.

— Je vais la retrouver, je dis.

— Viktor…

— Je vais la retrouver, Ivan. Et je vais la confronter.

— Pour quoi faire ? Pour la tuer ?

Je ne réponds pas. Parce que je ne sais pas. La haine est là, brûlante, familière. Mais il y a autre chose. Une question. Un vide. Un pourquoi qui me ronge depuis cinq ans.

Pourquoi elle m’a trahi ?

Pourquoi elle a choisi les Triades ?

Pourquoi elle a mis le feu à ma vie ?

Si elle me répond, si elle me donne une raison, peut-être que… peut-être que…

Non.

Je ne veux pas finir cette phrase.

Ivan soupire. Il sort un autre paquet de cigarettes, en allume une. La flamme du briquet éclaire son visage fatigué un instant, puis s’éteint.

— Tu ne peux pas te montrer comme ça, dit-il.

— Je sais.

— Il te faut une nouvelle identité. Un nouveau visage.

— Mon visage est déjà nouveau.

Il ne rit pas. Il n’a jamais ri à mes plaisanteries.

— Dimitri Volkov, je dis. Trafiquant d’armes. Arrivé de Sibérie. Tu prépares les papiers.

— Et après ?

— Après, tu organises une rencontre avec Alexei. Tu lui proposes un marché. Une alliance contre les Triades. Il va mordre, c’est un opportuniste.

— Et Nadia ?

— Nadia, je l’attirerai après. Avec une offre qu’elle ne pourra pas refuser.

Ivan fume en silence. La fumée tourne dans la pièce, se mêle à l’odeur de moisi.

— Tu es sûr de vouloir faire ça ? demande-t-il.

— Je n’ai jamais été aussi sûr de rien.

Je regarde mes poings serrés. Les jointures blanchies. Les veines qui saillent sous la peau.

Nadia est vivante.

Elle est traquée.

Elle est quelque part, à quelques kilomètres d’ici, à trembler dans un taudis.

Et moi, je suis là, assis sur un lit défoncé, à serrer les poings.

Cinq ans que j’attends ce moment.

Cinq ans que je rêve de la regarder dans les yeux.

L’heure approche.

Je lève la tête vers Ivan. Il détourne le regard, comme toujours.

— Trouve-moi un costume, Ivan. Du sur-mesure. Bleu marine.

— Ce soir ?

— Ce soir.

Il hoche la tête, éteint sa cigarette, ramasse le mégot. Il se dirige vers la porte, s’arrête sur le seuil.

— Viktor, dit-il sans se retourner.

— Quoi ?

— Elle n’est plus la femme que tu as connue. J’ai entendu dire qu’elle a changé. Qu’elle n’est plus… qu’elle n’est plus belle.

— Je m’en fous, je dis.

— Elle est brisée. Comme toi.

Il sort, referme la porte derrière lui.

Je reste seul dans la chambre.

Mes poings sont toujours serrés.

Nadia est vivante.

Elle est brisée.

Comme moi.

Cette pensée ne me réchauffe pas. Elle ne me console pas. Elle ne fait qu’ajouter une couche de colère à toutes les autres.

Je serre les poings plus fort.

Et dans le silence de cette chambre minable, je jure de la retrouver.

Quoi qu’il m’en coûte.

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