Share

Chapitre 6

Author: Les écrits
last update Petsa ng paglalathala: 2026-06-14 04:07:36

Chapitre 6

Viktor

La clinique clandestine est une cave humide sous un immeuble abandonné de Lament-Sud, une cave aux murs de briques peints à la chaux, aux étagères chargées de flacons d'antiseptique et de rouleaux de gaze, au plafond bas traversé de tuyaux qui fuient et de fils électriques qui pendent comme des lianes mortes. Karel, le chirurgien qu'Ivan a déniché après des semaines de recherche, est un ancien médecin militaire qui a perdu sa licence après une erreur opératoire et qui noie ses remords dans une vodka coupée à l'eau, mais ses mains ne tremblent pas, ses yeux sont clairs derrière ses lunettes à monture d'acier, et sa réputation dans les bas-fonds de Port-Lament est celle d'un homme qui peut transformer un visage, effacer une identité, faire d'un mort un vivant.

Je suis allongé sur le fauteuil inclinable, torse nu, les bras le long du corps, les mains agrippées aux accoudoirs en cuir synthétique. La lampe chirurgicale au-dessus de mon visage est un soleil froid, un disque blanc qui efface les ombres et réduit le monde à cette lumière et à cette douleur qui va venir, qui vient déjà, qui s'annonce dans le crissement du scalpel que Karel affûte sur une pierre, dans l'odeur de l'antiseptique qu'il verse sur ma joue, dans le goût du caoutchouc du coussinet de gaze qu'il glisse entre mes dents.

— La greffe de la joue gauche a complètement nécrosé, murmure Karel pour lui-même, sa voix étouffée par le masque hygiénique. Le feu a détruit les follicules, les glandes sébacées, les terminaisons nerveuses superficielles. Il faut tout retirer jusqu'au muscle si on veut que la nouvelle greffe prenne. Vous allez sentir une traction, puis une brûlure intense, puis plus rien. Du moins, c'est ce que je vous souhaite.

Je hoche la tête, incapable de parler, ma mâchoire bloquée, ma langue pâteuse, mes dents serrées les unes contre les autres avec une force qui me fait grincer les molaires. Le scalpel s'enfonce sous ma pommette gauche, découpe la chair brûlée, sépare les tissus morts des tissus vivants, et je ne hurle pas, je ne hurle jamais, je n'ai pas hurlé depuis cinq ans, pas depuis l'incendie, pas depuis que les flammes ont dévoré mon empire et mon visage et ma vie tout entière. La douleur est une bête vivante qui creuse son terrier dans ma joue, qui fouille, qui mord, qui arrache des lambeaux de moi-même que je ne verrai jamais, que je ne veux pas voir, que j'abandonne volontairement à la lame et au plateau d'acier.

Les flammes de l'entrepôt dansent derrière mes paupières closes. Je les vois chaque fois que la douleur devient trop vive, chaque fois que la lame touche un nerf encore intact, chaque fois que mon corps se souvient de ce qu'il a traversé. Des flammes orange et bleues, des flammes liquides qui courent sur les murs comme des rivières de lave, qui lèchent les poutres d'acier et les transforment en sculptures tordues, qui dévorent les caisses de marchandises, les documents, les souvenirs, l'empire que j'avais mis vingt ans à construire. Et elle, au milieu du chaos, ses yeux noirs qui regardent l'incendie sans ciller, ses lèvres qui ne tremblent pas, ses mains immobiles le long de son corps. Elle n'a pas couru. Elle n'a pas crié. Elle est restée là, à regarder les flammes, à regarder ma fin, et peut-être, oui peut-être, à sourire.

— La reconstruction nasale sera la partie la plus longue et la plus complexe, reprend Karel en saisissant un scalpel plus large. Les cartilages alaires et le septum ont fondu dans l'incendie, la structure interne du nez est pratiquement inexistante, il ne reste que la peau externe rétractée sur un vide osseux. Je vais devoir prélever un greffon sur votre sixième côte flottante, sculpter un nouveau cartilage, et le fixer sur l'os nasal avec des micro-vis en titane. L'incision thoracique sera profonde, la douleur post-opératoire sera significative, et la convalescence prendra plusieurs semaines.

— Faites, dis-je entre mes dents serrées, et ma voix est un grognement, une vibration rauque qui remonte de ma gorge et se perd dans la gaze.

Karel ne relève pas, il est trop habitué à la souffrance des autres pour s'en émouvoir. Il attrape un scalpel plus large, dont la lame brille sous la lumière blanche comme un éclat de glace, et il s'approche de mon torse nu. Ma peau est un atlas de cicatrices, un territoire dévasté que Karel explore avec l'indifférence clinique d'un géographe qui cartographie des ruines. Ses doigts gantés palpent mes côtes, trouvent l'espace intercostal, s'arrêtent sur le point précis où la lame va s'enfoncer. L'incision commence, une ligne de feu horizontale qui part du sternum et file vers le flanc droit, une ligne droite, chirurgicale, sans état d'âme, et cette fois la douleur est si vive que mes doigts déchirent le cuir synthétique des accoudoirs, un crissement aigu qui se mêle au bruit du scalpel qui racle l'os, qui le cisaille, qui le sépare du périoste avec une précision atroce.

Ma vision se brouille, se couvre d'étoiles noires, puis rouges, puis blanches, un feu d'artifice de douleur qui explose derrière mes rétines et menace de m'engloutir. Je refuse de m'évanouir, je refuse de montrer la moindre faiblesse, je refuse de donner à la douleur la satisfaction de me vaincre. Viktor Orlov ne s'évanouit pas. Viktor Orlov n'a jamais cédé devant rien ni personne. Mais Viktor Orlov est mort dans l'incendie, mort avec ses certitudes et sa puissance et son arrogance. Celui qui reste, celui qui serre les dents sur ce fauteuil, celui qui regarde son propre cartilage se faire extraire de son thorax par un chirurgien alcoolique dans une cave crasseuse de Lament-Sud, c'est Dimitri Volkov, et Dimitri Volkov n'a peur de rien, pas même de la douleur, pas même de la mort, pas même de ce qu'il est en train de devenir.

— Vous avez de la chance, dit Karel en extrayant le fragment de cartilage avec une pince à mors fins, un petit craquement humide, un petit bruit d'os qui cède. Les nerfs faciaux sont partiellement détruits sur la partie droite de votre visage, les récepteurs de la douleur sont endommagés de façon irréversible. Vous ne sentirez pas tout ce que je fais. Une petite miséricorde dans une immense catastrophe.

Une petite miséricorde. Je manque de rire, mais le rire ne franchit pas la barrière de gaze, il reste coincé dans ma gorge, se transforme en spasme, en convulsion que Karel ignore superbement. Une petite miséricorde, oui, ne pas sentir toute l'étendue du désastre que l'on inflige à mon visage, ne pas mesurer complètement l'ampleur de la boucherie qui transforme ma face en chantier de reconstruction. Mais la douleur que je ressens, celle qui est là, bien présente, lancinante, irradiante, cette douleur qui pulse dans ma joue gauche, dans mon nez absent, dans mon thorax ouvert, cette douleur est une offrande, un sacrifice consenti, un prix que je paie volontiers pour devenir autre, pour devenir mieux, pour devenir l'instrument de ma propre vengeance.

Chaque élancement est un souvenir de ce qu'elle m'a fait. Chaque point de suture sera une maille du linceul dans lequel j'envelopperai sa trahison. Chaque cicatrice nouvelle est une brique de la prison que je construis autour d'elle, une prison dont elle ne s'échappera pas. Elle m'a brûlé une fois. Aujourd'hui, je me brûle moi-même, volontairement, consciemment, je me soumets à la lame et au feu stérile du bistouri électrique, je me fais déconstruire et reconstruire, je me fais renaître des cendres de Viktor Orlov pour me dresser devant elle, un jour, bientôt, et voir dans ses yeux la terreur de découvrir que les morts reviennent toujours, que les fantômes ont des mains, que les fantômes ont des poings, que les fantômes ont des comptes à régler.

Karel travaille en silence, et le temps devient élastique, distendu, une matière molle qui s'étire et se contracte au gré des incisions et des sutures. Je dérive dans un état second, entre veille et sommeil, entre vie et mort, un état où les souvenirs affluent sans que je puisse les retenir.

Je me vois à trente ans, debout dans mon bureau au sommet de la tour Orlov, Port-Lament à mes pieds, la ville qui scintille comme une femme parée de bijoux. Je me vois signer des contrats, donner des ordres, recevoir des hommages, sentir le pouvoir couler dans mes veines comme une drogue pure, comme un alcool fort, comme un feu sacré. Je me vois avec elle, Nadia, la première fois qu'elle est entrée dans mon bureau, sa robe rouge, ses talons aiguilles, ses yeux noirs qui défiaient le monde entier, et cette façon qu'elle avait de me regarder comme si j'étais déjà à elle, comme si j'étais déjà vaincu, comme si j'étais déjà condamné. Je me vois avec elle, son corps contre le mien, sa bouche sur ma peau, ses doigts dans mes cheveux, et cette promesse chuchotée à mon oreille dans le noir de notre chambre, cette promesse qui était un mensonge mais que j'ai crue, que j'ai bue, que j'ai respirée comme un poison lent et délicieux : "Je ne te trahirai jamais, Viktor, jamais, jamais, jamais."

La bile monte dans ma gorge, une vague acide et brûlante que je ravale avec un goût de fiel et de rage.

Karel est en train de suturer la nouvelle greffe sur ma joue gauche, des points minuscules, précis, qui tirent la peau prélevée sur ma cuisse et la fixent sur le muscle sous-jacent. Mon visage est un puzzle que l'on reconstitue pièce par pièce, une mosaïque de chairs empruntées à mon propre corps. La peau vient de ma cuisse gauche, prélevée ce matin dans un premier geste opératoire dont je porte encore les stigmates. Le cartilage vient de ma sixième côte flottante, sculpté à la main, limé, poli. Le sang qui coule dans mes nouvelles veines vient de mes propres réserves, transfusé goutte à goutte par une poche suspendue à une potence rouillée. Dimitri Volkov est cousu de moi-même, il est mon œuvre, ma création, mon golem de vengeance.

— J'ai presque terminé la reconstruction nasale, dit Karel en se redressant légèrement, le dos craquant. Il reste encore les sutures de la greffe faciale, puis les bandages compressifs. Vous allez devoir supporter la douleur encore une heure, peut-être deux. Ensuite, vous pourrez vous reposer.

— Continuez, dis-je dans un souffle, ma voix à peine audible à travers la gaze et la douleur et l'épuisement.

Karel hoche la tête et se penche à nouveau sur mon visage, le scalpel à la main. La lumière blanche de la lampe chirurgicale m'aveugle, et je ferme les yeux, et derrière mes paupières closes, les flammes dansent encore, les flammes danseront toujours, et au milieu des flammes, il y a elle, Nadia, ses yeux noirs, ses lèvres immobiles, ses mains qui ne tremblent pas, et cette question qui brûle en moi depuis cinq ans, cette question qui me consume plus sûrement que le feu, plus sûrement que la douleur, plus sûrement que tout.

Pourquoi, Nadia ? Pourquoi m'as-tu trahi ?

La lame s'enfonce à nouveau, et je ne hurle pas.

Patuloy na basahin ang aklat na ito nang libre
I-scan ang code upang i-download ang App

Pinakabagong kabanata

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 59

    Chapitre 59ViktorLa question est sortie de mes lèvres avant que je puisse la retenir, cette question qui me hante depuis cinq ans, qui m'a empêché de dormir dans ma cellule de Blackmoor quand la lune filtrait à travers les barreaux et dessinait des ombres sur le mur de béton, qui m'a tenu éveillé pendant les nuits interminables passées à fixer le plafond de ma chambre d'hôtel en écoutant le bourdonnement du néon et le vent qui siffle dans les rues de Port-Lament, cette question qui est la clé de tout, la réponse que je suis venu chercher en revenant dans cette ville sous l'identité de Dimitri Volkov. Pourquoi, Nadia ? Pourquoi m'as-tu trahi ? Pourquoi as-tu vendu mes secrets aux Triades ? Pourquoi as-tu allumé l'incendie qui a détruit mon empire et mon visage et ma vie tout entière ?Elle sanglote, elle tremble

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 58

    Chapitre 58NadiaIl est vivant, il est là, agenouillé devant moi sur le béton glacé de cet entrepôt qui a été le théâtre de notre première rencontre et qui est en train de devenir celui de notre résurrection ou de notre effondrement final, et je n'arrive pas à y croire, je n'arrive pas à accepter ce que mes yeux voient et ce que mes oreilles entendent et ce que mon cœur refuse d'admettre après cinq années passées à le pleurer, à le regretter, à le supplier du fond de ma tombe de me pardonner pour tout le mal que je lui ai fait. Viktor, mon Viktor, l'homme que j'ai aimé plus que tout au monde et que j'ai trahi de la pire des façons, est vivant, il a survécu aux flammes qui ont dévoré son empire et son visage, il s'est évadé de la prison où il a passé cinq lon

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 57

    Chapitre 57ViktorJe me tiens debout devant elle, le visage nu, exposé, vulnérable comme je ne l'ai jamais été depuis l'incendie, comme je ne l'ai jamais été depuis que Karel a posé son premier scalpel sur ma joue et a commencé à transformer Viktor Orlov en Dimitri Volkov, et je sens le masque de cuir qui pend au bout de mes doigts, inutile désormais, ridicule dans sa fonction de cache-misère, et je le regarde une seconde, ce morceau de cuir noir qui a été mon armure et ma prison pendant toutes ces semaines, avant de le laisser tomber sur le sol de béton où il atterrit avec un bruit mat, un bruit de fin, un bruit de conclusion, comme le point final d'une phrase qui a duré cinq ans.Je lève les yeux vers Nadia, vers cette femme agenouillée devant moi sur le béton glacé, cette femme qui sanglote et

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 56

    Chapitre 56NadiaLes mots frappent mon esprit comme des coups de marteau sur une enclume, comme des décharges électriques qui parcourent mes nerfs et qui font trembler mes muscles et qui coupent mon souffle, comme des vagues glacées qui déferlent sur moi et qui menacent de m'engloutir, de me noyer, de m'emporter dans les profondeurs obscures d'un océan de stupeur et d'incrédulité. « Je suis Viktor. Viktor Orlov. Je ne suis pas mort. Je sais pour Mila. Je sais que nous avons une fille. » Ces mots, ces mots impossibles, ces mots que j'ai rêvés et redoutés et espérés et repoussés et combattus pendant cinq longues années, ces mots qui changent tout, qui bouleversent tout, qui réduisent en cendres tout ce que je croyais savoir et tout ce que je croyais avoir perdu à jamais.Il sait pour Mila. Il sait qu'il a une fille

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 55

    Chapitre 55ViktorL'entrepôt est exactement tel que dans mon souvenir, une cathédrale de rouille et d'ombre, une nef immense où la lumière des lampes à sodium coule sur les murs de tôle comme une huile malade, orange et noire, brûlante et glacée à la fois, et où chaque son, chaque craquement, chaque souffle de vent qui s'engouffre par les vitres brisées des fenêtres hautes se répercute en échos infinis qui rebondissent sur les poutrelles d'acier et les cloisons rouillées et le sol de béton nu. Le vent siffle à travers les fissures, un vent froid et humide qui monte des docks et qui porte avec lui l'odeur du sel et du goudron et de la pourriture lente des choses abandonnées, des bateaux échoués, des cargaisons oubliées, des rêves qui ont sombré dans les eaux noires du port.J'ai r&

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 54

    Chapitre 54NadiaL'heure approche, l'heure du rendez-vous à l'entrepôt, et je me tiens debout au milieu de la chambre, les mains posées sur les épaules de Mila, les yeux plongés dans ses yeux gris, ces yeux de tempête et d'acier qui sont ceux de son père, ceux de Viktor, ceux de l'homme que j'ai aimé et trahi et perdu et que je vais peut-être retrouver ce soir si mes soupçons sont fondés, si mes intuitions ne me trompent pas, si le destin a décidé de m'offrir une seconde chance que je ne mérite pas. Je la regarde, je la regarde comme si je ne devais plus jamais la revoir, comme si ce moment était le dernier, comme si tout allait basculer cette nuit et que rien, absolument rien, ne serait plus jamais comme avant.J'ai un mauvais pressentiment, un pressentiment qui me serre la gorge et qui me noue l'estomac et qui me murmure à l

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 5

    Chapitre 5ViktorLa chambre d’hôtel pue la moisissure et la cigarette éteinte. Je suis assis sur le bord du lit défait, les mains posées sur mes cuisses, le dos courbé. Le matelas grince à chaque mouvement, un bruit aigu qui vrille mes tempes.Ivan est debout devant la fenêtre, le dos tourné. Il f

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 4

    Chapitre 4NadiaLe silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.La porte défoncée balance doucem

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 3

    Chapitre 3ViktorLe vent glacé des docks siffle encore dans mes oreilles quand les phares trouent la brume. Une voiture. Une seule. Ivan est ponctuel, comme toujours. La Lada Niva bleu nuit ralentit, tousse un coup, puis s’arrête à une vingtaine de mètres de moi. Le moteur tourne au ralenti, un br

  • La revanche du roi brisé    Chapitre 1

    Chapitre 1ViktorL’odeur du sang frais se mêle à celle de la rouille et du désinfectant bon marché. Cinq ans que je hume ce cocktail dégueulasse chaque matin en ouvrant les yeux sur un plafond gris. Ce soir, plus jamais.Mes doigts crissent contre le mur humide du couloir E. Les barreaux de ma cel

Higit pang Kabanata
Galugarin at basahin ang magagandang nobela
Libreng basahin ang magagandang nobela sa GoodNovel app. I-download ang mga librong gusto mo at basahin kahit saan at anumang oras.
Libreng basahin ang mga aklat sa app
I-scan ang code para mabasa sa App
DMCA.com Protection Status