LOGINChapitre 6
Viktor
La clinique clandestine est une cave humide sous un immeuble abandonné de Lament-Sud, une cave aux murs de briques peints à la chaux, aux étagères chargées de flacons d'antiseptique et de rouleaux de gaze, au plafond bas traversé de tuyaux qui fuient et de fils électriques qui pendent comme des lianes mortes. Karel, le chirurgien qu'Ivan a déniché après des semaines de recherche, est un ancien médecin militaire qui a perdu sa licence après une erreur opératoire et qui noie ses remords dans une vodka coupée à l'eau, mais ses mains ne tremblent pas, ses yeux sont clairs derrière ses lunettes à monture d'acier, et sa réputation dans les bas-fonds de Port-Lament est celle d'un homme qui peut transformer un visage, effacer une identité, faire d'un mort un vivant.
Je suis allongé sur le fauteuil inclinable, torse nu, les bras le long du corps, les mains agrippées aux accoudoirs en cuir synthétique. La lampe chirurgicale au-dessus de mon visage est un soleil froid, un disque blanc qui efface les ombres et réduit le monde à cette lumière et à cette douleur qui va venir, qui vient déjà, qui s'annonce dans le crissement du scalpel que Karel affûte sur une pierre, dans l'odeur de l'antiseptique qu'il verse sur ma joue, dans le goût du caoutchouc du coussinet de gaze qu'il glisse entre mes dents.
— La greffe de la joue gauche a complètement nécrosé, murmure Karel pour lui-même, sa voix étouffée par le masque hygiénique. Le feu a détruit les follicules, les glandes sébacées, les terminaisons nerveuses superficielles. Il faut tout retirer jusqu'au muscle si on veut que la nouvelle greffe prenne. Vous allez sentir une traction, puis une brûlure intense, puis plus rien. Du moins, c'est ce que je vous souhaite.
Je hoche la tête, incapable de parler, ma mâchoire bloquée, ma langue pâteuse, mes dents serrées les unes contre les autres avec une force qui me fait grincer les molaires. Le scalpel s'enfonce sous ma pommette gauche, découpe la chair brûlée, sépare les tissus morts des tissus vivants, et je ne hurle pas, je ne hurle jamais, je n'ai pas hurlé depuis cinq ans, pas depuis l'incendie, pas depuis que les flammes ont dévoré mon empire et mon visage et ma vie tout entière. La douleur est une bête vivante qui creuse son terrier dans ma joue, qui fouille, qui mord, qui arrache des lambeaux de moi-même que je ne verrai jamais, que je ne veux pas voir, que j'abandonne volontairement à la lame et au plateau d'acier.
Les flammes de l'entrepôt dansent derrière mes paupières closes. Je les vois chaque fois que la douleur devient trop vive, chaque fois que la lame touche un nerf encore intact, chaque fois que mon corps se souvient de ce qu'il a traversé. Des flammes orange et bleues, des flammes liquides qui courent sur les murs comme des rivières de lave, qui lèchent les poutres d'acier et les transforment en sculptures tordues, qui dévorent les caisses de marchandises, les documents, les souvenirs, l'empire que j'avais mis vingt ans à construire. Et elle, au milieu du chaos, ses yeux noirs qui regardent l'incendie sans ciller, ses lèvres qui ne tremblent pas, ses mains immobiles le long de son corps. Elle n'a pas couru. Elle n'a pas crié. Elle est restée là, à regarder les flammes, à regarder ma fin, et peut-être, oui peut-être, à sourire.
— La reconstruction nasale sera la partie la plus longue et la plus complexe, reprend Karel en saisissant un scalpel plus large. Les cartilages alaires et le septum ont fondu dans l'incendie, la structure interne du nez est pratiquement inexistante, il ne reste que la peau externe rétractée sur un vide osseux. Je vais devoir prélever un greffon sur votre sixième côte flottante, sculpter un nouveau cartilage, et le fixer sur l'os nasal avec des micro-vis en titane. L'incision thoracique sera profonde, la douleur post-opératoire sera significative, et la convalescence prendra plusieurs semaines.
— Faites, dis-je entre mes dents serrées, et ma voix est un grognement, une vibration rauque qui remonte de ma gorge et se perd dans la gaze.
Karel ne relève pas, il est trop habitué à la souffrance des autres pour s'en émouvoir. Il attrape un scalpel plus large, dont la lame brille sous la lumière blanche comme un éclat de glace, et il s'approche de mon torse nu. Ma peau est un atlas de cicatrices, un territoire dévasté que Karel explore avec l'indifférence clinique d'un géographe qui cartographie des ruines. Ses doigts gantés palpent mes côtes, trouvent l'espace intercostal, s'arrêtent sur le point précis où la lame va s'enfoncer. L'incision commence, une ligne de feu horizontale qui part du sternum et file vers le flanc droit, une ligne droite, chirurgicale, sans état d'âme, et cette fois la douleur est si vive que mes doigts déchirent le cuir synthétique des accoudoirs, un crissement aigu qui se mêle au bruit du scalpel qui racle l'os, qui le cisaille, qui le sépare du périoste avec une précision atroce.
Ma vision se brouille, se couvre d'étoiles noires, puis rouges, puis blanches, un feu d'artifice de douleur qui explose derrière mes rétines et menace de m'engloutir. Je refuse de m'évanouir, je refuse de montrer la moindre faiblesse, je refuse de donner à la douleur la satisfaction de me vaincre. Viktor Orlov ne s'évanouit pas. Viktor Orlov n'a jamais cédé devant rien ni personne. Mais Viktor Orlov est mort dans l'incendie, mort avec ses certitudes et sa puissance et son arrogance. Celui qui reste, celui qui serre les dents sur ce fauteuil, celui qui regarde son propre cartilage se faire extraire de son thorax par un chirurgien alcoolique dans une cave crasseuse de Lament-Sud, c'est Dimitri Volkov, et Dimitri Volkov n'a peur de rien, pas même de la douleur, pas même de la mort, pas même de ce qu'il est en train de devenir.
— Vous avez de la chance, dit Karel en extrayant le fragment de cartilage avec une pince à mors fins, un petit craquement humide, un petit bruit d'os qui cède. Les nerfs faciaux sont partiellement détruits sur la partie droite de votre visage, les récepteurs de la douleur sont endommagés de façon irréversible. Vous ne sentirez pas tout ce que je fais. Une petite miséricorde dans une immense catastrophe.
Une petite miséricorde. Je manque de rire, mais le rire ne franchit pas la barrière de gaze, il reste coincé dans ma gorge, se transforme en spasme, en convulsion que Karel ignore superbement. Une petite miséricorde, oui, ne pas sentir toute l'étendue du désastre que l'on inflige à mon visage, ne pas mesurer complètement l'ampleur de la boucherie qui transforme ma face en chantier de reconstruction. Mais la douleur que je ressens, celle qui est là, bien présente, lancinante, irradiante, cette douleur qui pulse dans ma joue gauche, dans mon nez absent, dans mon thorax ouvert, cette douleur est une offrande, un sacrifice consenti, un prix que je paie volontiers pour devenir autre, pour devenir mieux, pour devenir l'instrument de ma propre vengeance.
Chaque élancement est un souvenir de ce qu'elle m'a fait. Chaque point de suture sera une maille du linceul dans lequel j'envelopperai sa trahison. Chaque cicatrice nouvelle est une brique de la prison que je construis autour d'elle, une prison dont elle ne s'échappera pas. Elle m'a brûlé une fois. Aujourd'hui, je me brûle moi-même, volontairement, consciemment, je me soumets à la lame et au feu stérile du bistouri électrique, je me fais déconstruire et reconstruire, je me fais renaître des cendres de Viktor Orlov pour me dresser devant elle, un jour, bientôt, et voir dans ses yeux la terreur de découvrir que les morts reviennent toujours, que les fantômes ont des mains, que les fantômes ont des poings, que les fantômes ont des comptes à régler.
Karel travaille en silence, et le temps devient élastique, distendu, une matière molle qui s'étire et se contracte au gré des incisions et des sutures. Je dérive dans un état second, entre veille et sommeil, entre vie et mort, un état où les souvenirs affluent sans que je puisse les retenir.
Je me vois à trente ans, debout dans mon bureau au sommet de la tour Orlov, Port-Lament à mes pieds, la ville qui scintille comme une femme parée de bijoux. Je me vois signer des contrats, donner des ordres, recevoir des hommages, sentir le pouvoir couler dans mes veines comme une drogue pure, comme un alcool fort, comme un feu sacré. Je me vois avec elle, Nadia, la première fois qu'elle est entrée dans mon bureau, sa robe rouge, ses talons aiguilles, ses yeux noirs qui défiaient le monde entier, et cette façon qu'elle avait de me regarder comme si j'étais déjà à elle, comme si j'étais déjà vaincu, comme si j'étais déjà condamné. Je me vois avec elle, son corps contre le mien, sa bouche sur ma peau, ses doigts dans mes cheveux, et cette promesse chuchotée à mon oreille dans le noir de notre chambre, cette promesse qui était un mensonge mais que j'ai crue, que j'ai bue, que j'ai respirée comme un poison lent et délicieux : "Je ne te trahirai jamais, Viktor, jamais, jamais, jamais."
La bile monte dans ma gorge, une vague acide et brûlante que je ravale avec un goût de fiel et de rage.
Karel est en train de suturer la nouvelle greffe sur ma joue gauche, des points minuscules, précis, qui tirent la peau prélevée sur ma cuisse et la fixent sur le muscle sous-jacent. Mon visage est un puzzle que l'on reconstitue pièce par pièce, une mosaïque de chairs empruntées à mon propre corps. La peau vient de ma cuisse gauche, prélevée ce matin dans un premier geste opératoire dont je porte encore les stigmates. Le cartilage vient de ma sixième côte flottante, sculpté à la main, limé, poli. Le sang qui coule dans mes nouvelles veines vient de mes propres réserves, transfusé goutte à goutte par une poche suspendue à une potence rouillée. Dimitri Volkov est cousu de moi-même, il est mon œuvre, ma création, mon golem de vengeance.
— J'ai presque terminé la reconstruction nasale, dit Karel en se redressant légèrement, le dos craquant. Il reste encore les sutures de la greffe faciale, puis les bandages compressifs. Vous allez devoir supporter la douleur encore une heure, peut-être deux. Ensuite, vous pourrez vous reposer.
— Continuez, dis-je dans un souffle, ma voix à peine audible à travers la gaze et la douleur et l'épuisement.
Karel hoche la tête et se penche à nouveau sur mon visage, le scalpel à la main. La lumière blanche de la lampe chirurgicale m'aveugle, et je ferme les yeux, et derrière mes paupières closes, les flammes dansent encore, les flammes danseront toujours, et au milieu des flammes, il y a elle, Nadia, ses yeux noirs, ses lèvres immobiles, ses mains qui ne tremblent pas, et cette question qui brûle en moi depuis cinq ans, cette question qui me consume plus sûrement que le feu, plus sûrement que la douleur, plus sûrement que tout.
Pourquoi, Nadia ? Pourquoi m'as-tu trahi ?
La lame s'enfonce à nouveau, et je ne hurle pas.
Chapitre 70NadiaIl est agenouillé devant moi. Ses mains dans les miennes. Ses yeux gris dans les miens. Et il vient de me dire qu'il ne me pardonne pas encore. Mais qu'il est prêt à essayer. Pour Mila. Pour nous.Je le regarde. Longtemps. Ses cicatrices. Ses yeux. Sa bouche. Tout ce qu'il est. Tout ce qu'il a souffert. Tout ce qu'il a perdu. À cause de moi. Pour moi. Pour notre fille.— Viktor.— Quoi ?— Je t'aime.Il ne bouge pas. Il ne détourne pas le regard. Il encaisse. Comme il a encaissé tout le reste.— Je t'aime. Je ne t'ai jamais oublié. Pas un seul jour. Pas une seule nuit. Pas une seule seconde.Il ne dit rien.— Pendant cinq ans. Chaque matin. Chaque soir. Chaque fois que je regardais
Chapitre 69ViktorJe suis agenouillé devant elle. Ses mains dans les miennes. Ses yeux noirs dans les miens. Et je dois lui dire. Maintenant. Avant que le silence ne devienne trop lourd. Avant que l'espoir ne devienne trop grand. Avant que tout ne se brise.— Nadia.— Quoi ?— Je ne te pardonne pas.Elle ne bouge pas. Elle ne détourne pas le regard. Elle encaisse. Comme elle a encaissé tout le reste. Sans fuir. Sans crier. Sans s'effondrer.— Je ne te pardonne pas. Pas encore. Pas tout de suite. C'est trop tôt. La douleur est trop fraîche. Les souvenirs sont trop lourds. L'incendie. La prison. Les cinq ans. Mila qui grandit sans moi. Toi qui souffres sans moi. Tout ça. C'est trop. Trop pour un seul pardon. Trop pour un seul mot.— Je sais.&
Chapitre 68NadiaLa porte s'ouvre.Viktor entre. Il est là. Debout. Dans mon salon misérable. Ses yeux gris posés sur moi. Il est revenu. Il est vraiment revenu.— Nadia.— Viktor.Un silence. Long. Lourd. Nous nous regardons. Sans masque. Sans mensonge. Pour la première fois depuis cinq ans.— Elle est réveillée ? demande-t-il.— Oui. Elle joue dans la chambre. Avec sa poupée.— Je peux la voir ?— Elle t'attend. Elle n'a parlé que de toi ce matin.Il hoche la tête. Il fait un pas vers la chambre. Puis il s'arrête. Il se retourne.— Nadia.— Quoi ?— Il faut qu'on parle. T
Chapitre 67ViktorLa chambre d'hôtel est silencieuse. Je suis assis sur le bord du lit. Les mains sur les genoux. Le regard perdu dans le vide.Je viens de passer la soirée avec ma fille. Ma fille. Ces deux mots tournent dans ma tête. Sans fin.On frappe à la porte.— Entrez.Ivan entre. Il me regarde. Il voit mon visage. Il voit mes yeux. Il voit tout.— Alors ?— Alors quoi ?— Tu l'as vue ?— Oui.— Et ?Je ne réponds pas tout de suite. Je me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Je regarde la nuit.— Elle a mes yeux, Ivan. Elle a mes yeux.— Je sais.— Elle a mon ge
Chapitre 66NadiaLa porte se referme.Viktor est parti. Il est retourné à sa planque, à sa chambre d'hôtel, à sa vie de fantôme. Il reviendra demain. Il l'a promis. Il l'a juré. Mais pour l'instant, il est parti. Et je suis seule. Avec Mila. Endormie. Et avec moi-même. Et avec tout ce que je ressens.Je m'assieds par terre. Dos au mur. Genoux repliés. Et je pleure.Je pleure de soulagement. Parce qu'il est vivant. Parce qu'il est là. Parce qu'il n'est pas mort. Parce que je ne l'ai pas tué. Parce que le cauchemar de cinq ans vient de se briser. Parce que l'homme que j'aimais, que j'ai pleuré, que j'ai maudit, que j'ai supplié dans mes prières les plus sombres, est revenu. Vivant. Réel. Devant moi.Je pleure de peur. Parce qu'il sait. Parce qu'il sait tout. L
Chapitre 65ViktorMila me tend la main. Sa petite main. Je la prends. Doucement. Comme si je tenais un oiseau. Comme si je tenais ma vie.— Viens. Je vais te montrer ma poupée.Elle me tire vers le matelas. Je la suis. Je m'assieds par terre. Elle s'assied en face de moi. Sa poupée de chiffon entre nous.— Elle s'appelle Lili.— Lili ?— Oui. C'est maman qui l'a faite. Avec des vieux chiffons.Je prends la poupée. Je la regarde. Des bouts de tissu cousus ensemble. Des yeux brodés au fil noir. Un sourire maladroit.— Elle est belle.— C'est ma préférée. Je dors toujours avec elle.— Tu dors toujours avec elle ?— Oui. Elle me protège
Chapitre 5ViktorLa chambre d’hôtel pue la moisissure et la cigarette éteinte. Je suis assis sur le bord du lit défait, les mains posées sur mes cuisses, le dos courbé. Le matelas grince à chaque mouvement, un bruit aigu qui vrille mes tempes.Ivan est debout devant la fenêtre, le dos tourné. Il f
Chapitre 4NadiaLe silence, après le bruit des bottes, est une caresse et une torture. Je reste adossée au mur, les bras croisés, les doigts enfoncés dans mes propres avant-bras. Mes ongles laissent des marques rouges, des demi-lunes de douleur. Je ne les sens pas.La porte défoncée balance doucem
Chapitre 3ViktorLe vent glacé des docks siffle encore dans mes oreilles quand les phares trouent la brume. Une voiture. Une seule. Ivan est ponctuel, comme toujours. La Lada Niva bleu nuit ralentit, tousse un coup, puis s’arrête à une vingtaine de mètres de moi. Le moteur tourne au ralenti, un br
Chapitre 2NadiaL’odeur du bois humide monte du plancher, une odeur de cave et de moisissure, de pourriture lente. Mes genoux s’enfoncent dans les lattes gondolées, et je sens à travers le tissu de mon jean chaque aspérité, chaque clou rougi par le temps. La poussière danse dans le rai de lumière







