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La boue poisseuse de Blackwood collait à mes bottes avec une insistance malsaine, comme si la terre elle-même essayait de m'empêcher d'avancer, ou de m'avertir de ne pas faire un pas de plus. C’était un village sinistre, une poignée de cabanes décrépites accrochées au flanc d’une montagne pelée qui semblait monter la garde sur nos péchés. Ici, l’air ne sentait pas la fumée de bois réconfortante ou le ragoût du soir. Il charriait une odeur de peur rance, de cuir humide et le parfum métallique du fer froid, le tout sous un ciel chargé de nuages sombres qui pesaient sur nos épaules comme une chape de plomb.
« Tu le sens toi aussi ? » murmura Elynn à mes côtés. Sa main se leva naturellement vers le manche poli de sa hache, un réflexe que nous partagions toutes les deux. Elynn était ma partenaire et ma meilleure amie depuis toujours. Elle était la seule personne en ce monde à connaître la couleur de mes cauchemars et l’odeur de mes espoirs. Elle représentait l’harmonie parfaite entre la féminité et la force brute. Je jetai un léger coup d'œil à son profil tendu, ses boucles rousses s'échappant délicatement de sa capuche de voyage, contrastant avec la dureté de son regard. « Ils ne nous regardent même pas », répondis-je à voix basse, la main crispée sur la poignée de mon épée, dont le cuir usé me rassurait. Les villageois que nous croisions rasaient les murs, les yeux fixés sur leurs pieds terreux ou sur les icônes de protection clouées à leurs portes. Le bois de ces icônes semblait suinter d'angoisse. Pourtant, ils nous avaient appelées à l’aide. Une « demande urgente à la Guilde des Chasseurs » selon eux : trois enfants disparus, emportés par ce qu'ils décrivaient comme des entités des bois. Mais nul ne les avait vus ni n'avait pu les décrire. Et, comble de l’ironie, ils nous avaient particulièrement réclamées, nous. Silencieusement, nous continuions notre route vers la montagne pour rejoindre le chef du village, un homme au visage parcheminé nommé Silas. Il nous attendait plus loin, devant l’entrée d'une mine abandonnée qui exhalait un souffle glacial. À l'orée de la forêt, les arbres aux branches noueuses semblaient vouloir nous étouffer. Les mains de Silas tremblaient, mais ce n'était pas la nervosité habituelle des civils face à des chasseuses armées. C’était une terreur plus profonde, plus coupable, qui faisait briller ses yeux d'une lueur fuyante. « Depuis combien de temps sont-elles là-dedans ? » demandai-je en scrutant l'obscurité béante de la galerie qui semblait m'aspirer. « Depuis bien trop longtemps ! Les pauvres petites... s’il vous plaît, Chasseuse. On a entendu leurs cris il y a moins d'une heure. Elles sont encore en vie, nous en sommes certains ! » Sa voix s'était brisée sur le dernier mot, provoquant en nous un nouveau soupçon et un échange de regards complices. Je saisis mes dagues à ma ceinture. Le glissement du métal contre le fourreau fit reculer l'homme d'un pas. Mes lames luisaient d'un éclat bleuté sous la lune pâle, seule trace de pureté dans ce décor de fange. Mon instinct, ce sixième sens poli par des années de traque, hurlait à la mort. Le silence était trop dense, la précipitation du chef trop fébrile. De quoi avaient-ils si peur ? Je me tournai vers mon amie, remarquant qu’elle était aussi dubitative que moi. Mais les ordres avaient été donnés, et il nous était impossible d’aller à l’encontre de la Guilde. Chaque vie méritait toute action, tout sacrifice. Un soupir s’échappa de mes lèvres, formant une petite brume dans l'air froid, avant de rompre le silence. « Elynn, restons ensemble. Dès qu'on entre, on ne s'arrête pas avant d'avoir un visuel », ordonnai-je. « Comme toujours, Hannah », répondit-elle avec un sourire crispé qui se voulait rassurant, mais dont la tension trahissait l'inquiétude. Ses yeux bleus ne quittèrent pas Silas un seul instant. Sans un mot et armées de nos lanternes dont la flamme vacillait, nous nous engouffrâmes dans la mine. La brume nous enveloppa aussitôt, une nappe de froid humide qui semblait vouloir s'insinuer sous nos armures de cuir jusqu'à nos os. On avançait en silence, nos sens aux aguets, guettant le moindre craquement. Dix mètres. Vingt mètres. Et toujours ce silence de tombeau. Mes bottes craquaient sur le sol sec, un bruit de froissement qui tranchait violemment avec l’humidité ambiante, quand je m'arrêtai net. La lumière de ma lanterne balaya le sol, révélant l’évidence : la poussière était intacte depuis des décennies. Pas une trace de petits pieds, pas un lambeau de vêtement. Rien. Un nouveau frisson me parcourut l’échine, plus violent que le précédent. « Elynn... Recule ! C'est un... » Mais à peine avais-je prononcé ces mots qu’un bruit métallique grinçant, comme un cri de torture, résonna brusquement derrière nous. Je me retournai juste à temps pour voir une lourde grille en fer forgé s'abattre du plafond, scellant l’entrée dans un fracas qui fit vibrer mes poumons. Je vis mon amie courir vers l’issue condamnée, assénant des coups de poing désespérés contre les barreaux. « Silas ! » hurla Elynn, ses mains s'accrochant au métal rouillé dont l'odeur de vieux sang nous monta au nez. « Ouvrez cette porte ! » Mais contre toute attente, ce n'était pas la voix du vieillard qui nous répondit. Depuis les profondeurs insondables de la gueule de pierre, un rire rauque, multiple et inhumain s'éleva, ricochant contre les parois poreuses en un écho déformé. Je fis quelques pas en arrière pour rejoindre Elynn, dégainant mes lames jumelles. Mon cœur battait contre mes côtes tel un oiseau en cage. « Visiblement, ce n'est pas pour les enfants qu'ils nous ont fait venir… », murmurai-je. « Les chiens ! Ils nous ont vendues ! » cracha Elynn, la voix tremblante de rage. Devant nous, là où le tunnel s'enfonçait vers les entrailles de la terre, apparurent des dizaines de paires d'yeux verdâtres, brûlant d'une faim impie. Dans cet espace clos saturé d'une odeur de soufre naissante, nous n'étions plus les chasseuses. Nous étions devenues l'offrande.La porte grinça en s'ouvrant sur une pièce si étroite que l'air semblait s'y être figé depuis des décennies, prisonnier entre les murs de plâtre écaillé. La chambre n'offrait que le strict nécessaire : un lit aux draps de lin rêche qui occupait la majeure partie de l'espace, une table de chevet bancale dont le bois portait les stigmates de vieilles auréoles de bougies, et un unique fauteuil en cuir craquelé, niché dans un coin sombre, souvenir d’un vestige oublié. L'odeur de la cire d'abeille et de la poussière nous enveloppa, une promesse de confort qui, dans ce contexte, ressemblait plutôt à un piège étouffant.Je n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche que deux coups secs retentirent contre le bois. La femme de Bram entra, déposant en silence deux assiettes fumantes de ragoût dont l'arôme de thym et de graisse chaude embauma brusquement la pièce, flanquées d'une miche de pain à la croûte épaisse. Elle jeta un regard curieux, presque méfiant vers la silhouette encapuchonnée qui
Je n'attendis pas que la créature bondisse. D'un geste sec, je posai rapidement la lanterne sur le rebord d'un fût de bière. La flamme vacilla, projetant de nouvelles ombres monstrueuses contre les murs de pierre suintants tandis que je dégainais ma seconde lame dans un sifflement métallique.Trapu, haut comme un enfant, mais doté de membres noueux et de griffes d'un noir d'ébène, le Gnome fonça droit sur mes jambes. L'espace était exigu, encombré de tonneaux poisseux et de sacs de grains dont la poussière me piquait la gorge, entravant chacun de mes mouvements. Je pivotai de justesse, sentant le souffle fétide et chaud, une odeur de viande putréfiée et de terre mouillée, contre mon mollet. Il poussa un cri, enragé de rater son coup, et renouvela sa méthode. Encore et encore. Il n'était qu'une boule de muscles et de haine bondissante dans la pénombre. Une fois la bête essoufflée, ses mouvements devenant plus lourds, je profitai d’une ouverture et j'abattis une de mes dagues.
Bram s’approcha de moi alors que je finissais le fond de ma chope. Son regard, fuyant et chargé d'une anxiété palpable, oscillait nerveusement entre moi et les quelques clients qui s'attardaient encore près du foyer, là où les dernières bûches craquaient en projetant des ombres mouvantes. Il posa ses mains massives sur le comptoir, le bois grinçant sous son poids, et se pencha. Son haleine, chargée de tabac froid et d'une pointe de sueur rance, vint me chatouiller le visage dans un souffle discret.« Hannah, » murmura-t-il, la voix à peine plus haute qu'un crépitement de bûche. « J’ai un souci. Et pas des moindres. »Je me redressai, le cuir de ma tunique crissant contre le tabouret. Je sentais immédiatement la tension monter chez le tavernier, une raideur dans ses épaules et une fatigue persistante qu’il essayait de dissimuler sous ses paupières lourdes.« Du genre ? »« Le genre qu’on ne règle pas avec un revers de main et une gueule de bois. »Je fronçai les s
Les lumières d'Oakhaven perçaient la brume telles des yeux de loups en pleine nuit. Ce village n'était qu'un amas de bois sombre et de chaume grisâtre, mais pour moi, il représentait le retour brutal à une civilisation que je ne savais plus comment aborder. Je marquai un instant d’arrêt, sentant le froid de la nuit se densifier autour de nous. L’odeur de la suie et du bétail m’assaillit, une promesse de vie qui me parut soudainement différente. « Rappelez-vous, » soufflai-je à l'ombre qui marchait dans mes pas, juste avant que nous ne franchissions l’arche du village. « Vous ne parlez pas. Vous ne regardez personne. Vous êtes... une présence décorative. »« Une présence décorative, » répéta-t-il, sa voix filtrant à travers les plis de sa capuche avec une ironie glaciale. « De mieux en mieux. »À peine avions-nous franchi les premières maisons que je sentis la tension monter d'un cran. Les villageois, regroupés par petits cercles devant leurs portes, cessèrent leurs conciliabules. J’é
Le franchissement du seuil de la grotte ne fut pas une libération, mais une condamnation.L’air de la nuit s'engouffra dans mes poumons, chargé d'une humidité qui me fit frissonner. Je m’arrêtai à l’entrée, une main appuyée sur la roche devenue poisseuse sous l'effet des embruns de la cascade, les yeux fixés sur l'horizon sombre et envahi de fumée. Là-bas, derrière les cimes acérées des pins, le ciel prenait une teinte ocre, un reflet des incendies de Blackwood qui s'éteignaient lentement. De toute évidence, le village était en proie à de nouvelles attaques, mais ce n’était plus mon problème.Un froissement de tissu, lourd et sec, m'indiqua qu'il était derrière moi. Avant même qu'il ne parle, je perçus son aura. Sans me retourner, je savais qu'il s’était équipé d’une cape. Une étoffe épaisse, traitée pour bloquer les rares rayons de lune ou les premières lueurs de l'aube. Un équipement de voyage classique pour son espèce, du moins pour ceux qui ne voulaient pas finir en tas de cendres
Je ne fis pas plus de deux lieues.La rage, qui m’avait servie de brasier à Blackwood, s’évapora brusquement alors que je m’enfonçais sous le couvert des pins. Le froid de la nuit, que je ne sentais plus, se rappela subitement à moi avec une morsure atroce, s'insinuant sous ma tunique lacérée. Je m’arrêtai, une main appuyée contre l’écorce rugueuse et poisseuse de résine d’un arbre, sentant mon cœur ralentir jusqu’à l’absurde.Ce n’était pas de la fatigue. C’était une extinction.Ma cicatrice, ce point de chaleur qui m'avait portée, devint soudain un éclat de glace fiché dans mes entrailles. Ma vision se fragmenta ; les silhouettes des arbres s'étirèrent comme des spectres avant d'être englouties par un noir d'encre. Ma main glissa contre l'écorce froide, et le sol percuta mon visage dans un goût de terre et d'aiguilles de pins avant même que je n'aie pu comprendre que je tombais.Puis, le néant. À nouveau.Un crépitement. Un silence massif, seulement troublé par le sifflement de l'ai







