Home / Fantaisie / La résonance de nos corps / Chapitre 1 - La gueule de Blackwood

Share

La résonance de nos corps
La résonance de nos corps
Author: A. M. H.

Chapitre 1 - La gueule de Blackwood

Author: A. M. H.
last update publish date: 2026-01-28 23:08:01

La boue poisseuse de Blackwood collait à mes bottes avec une insistance malsaine, comme si la terre elle-même essayait de m'empêcher d'avancer, ou de m'avertir de ne pas faire un pas de plus. C’était un village sinistre, une poignée de cabanes décrépites accrochées au flanc d’une montagne pelée qui semblait monter la garde sur nos péchés. Ici, l’air ne sentait pas la fumée de bois réconfortante ou le ragoût du soir. Il charriait une odeur de peur rance, de cuir humide et le parfum métallique du fer froid, le tout sous un ciel chargé de nuages sombres qui pesaient sur nos épaules comme une chape de plomb.

« Tu le sens toi aussi ? » murmura Elynn à mes côtés.

Sa main se leva naturellement vers le manche poli de sa hache, un réflexe que nous partagions toutes les deux. Elynn était ma partenaire et ma meilleure amie depuis toujours. Elle était la seule personne en ce monde à connaître la couleur de mes cauchemars et l’odeur de mes espoirs. Elle représentait l’harmonie parfaite entre la féminité et la force brute. Je jetai un léger coup d'œil à son profil tendu, ses boucles rousses s'échappant délicatement de sa capuche de voyage, contrastant avec la dureté de son regard.

« Ils ne nous regardent même pas », répondis-je à voix basse, la main crispée sur la poignée de mon épée, dont le cuir usé me rassurait.

Les villageois que nous croisions rasaient les murs, les yeux fixés sur leurs pieds terreux ou sur les icônes de protection clouées à leurs portes. Le bois de ces icônes semblait suinter d'angoisse. Pourtant, ils nous avaient appelées à l’aide. Une « demande urgente à la Guilde des Chasseurs » selon eux : trois enfants disparus, emportés par ce qu'ils décrivaient comme des entités des bois. Mais nul ne les avait vus ni n'avait pu les décrire. Et, comble de l’ironie, ils nous avaient particulièrement réclamées, nous.

Silencieusement, nous continuions notre route vers la montagne pour rejoindre le chef du village, un homme au visage parcheminé nommé Silas. Il nous attendait plus loin, devant l’entrée d'une mine abandonnée qui exhalait un souffle glacial. À l'orée de la forêt, les arbres aux branches noueuses semblaient vouloir nous étouffer. Les mains de Silas tremblaient, mais ce n'était pas la nervosité habituelle des civils face à des chasseuses armées. C’était une terreur plus profonde, plus coupable, qui faisait briller ses yeux d'une lueur fuyante.

« Depuis combien de temps sont-elles là-dedans ? » demandai-je en scrutant l'obscurité béante de la galerie qui semblait m'aspirer.

« Depuis bien trop longtemps ! Les pauvres petites... s’il vous plaît, Chasseuse. On a entendu leurs cris il y a moins d'une heure. Elles sont encore en vie, nous en sommes certains ! »

Sa voix s'était brisée sur le dernier mot, provoquant en nous un nouveau soupçon et un échange de regards complices. Je saisis mes dagues à ma ceinture. Le glissement du métal contre le fourreau fit reculer l'homme d'un pas. Mes lames luisaient d'un éclat bleuté sous la lune pâle, seule trace de pureté dans ce décor de fange. Mon instinct, ce sixième sens poli par des années de traque, hurlait à la mort. Le silence était trop dense, la précipitation du chef trop fébrile. De quoi avaient-ils si peur ?

Je me tournai vers mon amie, remarquant qu’elle était aussi dubitative que moi. Mais les ordres avaient été donnés, et il nous était impossible d’aller à l’encontre de la Guilde. Chaque vie méritait toute action, tout sacrifice. Un soupir s’échappa de mes lèvres, formant une petite brume dans l'air froid, avant de rompre le silence.

« Elynn, restons ensemble. Dès qu'on entre, on ne s'arrête pas avant d'avoir un visuel », ordonnai-je.

« Comme toujours, Hannah », répondit-elle avec un sourire crispé qui se voulait rassurant, mais dont la tension trahissait l'inquiétude.

Ses yeux bleus ne quittèrent pas Silas un seul instant. Sans un mot et armées de nos lanternes dont la flamme vacillait, nous nous engouffrâmes dans la mine. La brume nous enveloppa aussitôt, une nappe de froid humide qui semblait vouloir s'insinuer sous nos armures de cuir jusqu'à nos os. On avançait en silence, nos sens aux aguets, guettant le moindre craquement. Dix mètres. Vingt mètres. Et toujours ce silence de tombeau. Mes bottes craquaient sur le sol sec, un bruit de froissement qui tranchait violemment avec l’humidité ambiante, quand je m'arrêtai net. La lumière de ma lanterne balaya le sol, révélant l’évidence : la poussière était intacte depuis des décennies. Pas une trace de petits pieds, pas un lambeau de vêtement. Rien. Un nouveau frisson me parcourut l’échine, plus violent que le précédent.

« Elynn... Recule ! C'est un... »

Mais à peine avais-je prononcé ces mots qu’un bruit métallique grinçant, comme un cri de torture, résonna brusquement derrière nous. Je me retournai juste à temps pour voir une lourde grille en fer forgé s'abattre du plafond, scellant l’entrée dans un fracas qui fit vibrer mes poumons. Je vis mon amie courir vers l’issue condamnée, assénant des coups de poing désespérés contre les barreaux.

« Silas ! » hurla Elynn, ses mains s'accrochant au métal rouillé dont l'odeur de vieux sang nous monta au nez. « Ouvrez cette porte ! »

Mais contre toute attente, ce n'était pas la voix du vieillard qui nous répondit. Depuis les profondeurs insondables de la gueule de pierre, un rire rauque, multiple et inhumain s'éleva, ricochant contre les parois poreuses en un écho déformé. Je fis quelques pas en arrière pour rejoindre Elynn, dégainant mes lames jumelles. Mon cœur battait contre mes côtes tel un oiseau en cage.

« Visiblement, ce n'est pas pour les enfants qu'ils nous ont fait venir… », murmurai-je.

« Les chiens ! Ils nous ont vendues ! » cracha Elynn, la voix tremblante de rage.

Devant nous, là où le tunnel s'enfonçait vers les entrailles de la terre, apparurent des dizaines de paires d'yeux verdâtres, brûlant d'une faim impie. Dans cet espace clos saturé d'une odeur de soufre naissante, nous n'étions plus les chasseuses. Nous étions devenues l'offrande.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La résonance de nos corps   Chapitre 61 - L’estomac du Monde

    L’obscurité ne m’enveloppa pas. Elle me posséda, m'envahissant par chaque pore, chaque blessure, chaque orifice.Le conduit d'entrée était une pente raide, un goulot de terre durcie et de soie fossilisée où la gravité devint instantanément mon ennemie. Dès que je lâchai la racine de l'arbre-ancêtre, je basculai. Je dévalai le boyau dans un fracas étouffé, mon corps heurtant les parois étroites, manquant à chaque seconde de rouler en boule et de me briser la nuque. Mes bottes s'enfonçaient dans une mélasse de débris organiques et de toiles gluantes qui freinaient ma chute de manière erratique. Je m’immobilisai enfin, haletante, les doigts plantés dans une paroi visqueuse qui suintait une humidité fétide.« Comment vais-je remonter cette gueule de loup ? » La pensée traversa mon esprit enfiévré avec un éclair de lucidité. Si je survivais à ce qui tapissait le fond, le retour serait une ascension vers l'impossible, une lutte contre la terre elle-même avec un bras valide et un œ

  • La résonance de nos corps   Chapitre 60 - Le berceau d’Onyxion

    Onyxion ne m’accueillit pas avec des chants, mais avec le son du verre brisé et des hurlements étouffés par la brume. En descendant les dernières pentes rocailleuses, j’eus l’impression de pénétrer dans une plaie ouverte. La cité, que j’avais crue paisible du haut de ma falaise, n’était qu’un théâtre de paranoïa et de deuil. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse, une exhalaison de terre remuée et de peur ancienne qui collait à mon bandage comme une main invisible.Ma vision monoculaire transformait les ruelles en un labyrinthe de perspectives tronquées. Chaque ombre projetée par les lanternes vacillantes me semblait être une patte articulée prête à fondre sur moi. Sept. Le chiffre circulait comme un venin sur les lèvres des rares passants que je croisais. Sept enfants arrachés à leurs draps en moins la nuit dernière. La garde de la ville, composée d’hommes aux armures trop lourdes et aux esprits trop lents, errait dans les artères principales, brandissant des torche

  • La résonance de nos corps   Chapitre 59 - L’écho des murmures

    La route que je suivais n’était pas un chemin, c’était une épreuve d’endurance contre la décomposition. Mon corps n’était plus qu’un assemblage de douleurs hétéroclites que je tentais de coordonner par la seule force de ma volonté. Chaque pas résonnait dans ma boîte crânienne comme un coup de marteau sur une enclume chauffée à blanc.Mon œil gauche était désormais prisonnier d’un bandage de fortune, découpé dans le lin de ma propre chemise. Le tissu, jadis blanc, était devenu une croûte rigide de sang séché et de poussière, collant à ma paupière enflée. Il faisait écho au bandage de ma paume gauche, cette marque ancienne que je portais comme un stigmate. J’étais devenue une créature de cuir et de bandes, une silhouette asymétrique dont la vision du monde s’était réduite de moitié.« Je devais faire pitié à voir, » ironisai-je intérieurement.Le monde était plat. Sans la perception de la profondeur, les arbres de la forêt semblaient se presser contre mon visage, les racin

  • La résonance de nos corps   Chapitre 58 - Le crépuscule de l’oracle

    Je n’attendis pas qu’il m’invite. D’un mouvement lent, je m’avançai vers le bois mort du chêne calciné. La Chimère ne se retourna pas, mais ses muscles se tendirent comme des cordes de harpe. Sa peau parcheminée sembla frémir sous l’afflux d’une magie noire et d’une soif de destruction.« Tu es en retard, Écorché, » siffla-t-il. Sa voix n’était pas un son, mais un frottement de roche sur de la soie. « Lilas s’impatiente. Elle n'aime pas que l'on joue avec ses nerfs. »« L'Écorché était censé venir ? » pensai-je. Un frisson remonta le long de mon dos, une sensation d’urgence, d’en finir ici et maintenant avant que l’autre Dominant n’arrive et ne compromette tout mon plan. Je fis un pas ; une branche morte craqua sous ma botte, un son sec comme un os brisé, un avant goût de ce qui allait advenir de lui dans les prochaines minutes.« J’avais à faire sur le chemin, » dis-je, imitant le timbre froid et sans âme de celui que j’avais appris à détester. L’Aveugle

  • La résonance de nos corps   Chapitre 57 - L’envers de la lumière

    Luvia était une cité de verre et de pierre blanche, une ville aérée où l'on sentait encore le passage du vent des plaines, pur et chargé des effluves de l'herbe coupée. En traversant ses larges avenues pavées de calcaire clair, je me sentis comme une tache d'encre sur un parchemin vierge. Ici, la jeunesse était partout, vibrante et bruyante. Des étudiants aux capes brodées de leurs insignes universitaires discutaient en terrasse, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux qui me paraissait désormais appartenir à une civilisation disparue, une époque où le mot « futur » n'était pas une menace.Je voyais des livres ouverts sur des tables de bois blond, les pages blanches volant légèrement sous la brise, et j'entendais le tintement cristallin des verres qui s'entrechoquaient. L’insouciance de Luvia était presque agressive. C'était le calme avant la tempête, un interlude ensoleillé dont personne ne semblait percevoir la fin imminente.Mais la Guilde n’était pas dupe. Elle sava

  • La résonance de nos corps   Chapitre 56 - La lisière du carnage

    Thalor ne dormait jamais vraiment. Même à cette heure où la brume s'insinuait dans les artères de pierre de la cité, la ville pulsait d'une activité fiévreuse. Je m'enfonçai dans son ventre, évitant les artères principales où les patrouilles de la garde que je savais plus fréquente à la nuit tombée, lanternes au poing, faisaient tinter leurs armures contre le pavé gras.Je trouvai mon poste d’observation à l’intersection de la Rue des Pendus et du Quai aux Épices. Une ruelle étroite, étranglée entre deux bâtisses dont les étages supérieurs semblaient se rejoindre pour occulter le ciel. Là, derrière un tonneau de saumure dont l'odeur rance m'écœurait à peine, je m'agenouillai. Ma cape se fondait dans la crasse du mur. Capuchon rabattu, tête basse, je ne devenais qu'un tas de loques parmi tant d'autres. Mes articulations protestèrent, une plainte sourde qui s'ajoutait à la pulsation de ma main gauche, mais je les fis taire d'un simple verrouillage mental. J'attendis, devenant une

  • La résonance de nos corps   Chapitre 23 - L’ombre de l’arène

    James se tourna brusquement vers moi, ses yeux brillant d'une lueur à la fois profonde et furieuse, mais je continuai de fixer Kaelen, impassible, ma décision déjà prise.« C’est hors de question, » trancha-t-il, sa voix vibrant d'une nouvelle autorité glaciale que je me fis un plaisir d’ignorer.«

    last updateLast Updated : 2026-03-22
  • La résonance de nos corps   Chapitre 24 - L’étreinte des loges

    « Nous devons faire vite, » dis-je en direction de la jeune fille. « Peux-tu me dire comment ils vous choisissent ? Comment ils vous capturent ? »« Ma sœur… » marmonna-t-elle. Son esprit était à nouveau inaccessible, perdu dans les limbes de son propre désespoir. Je lâchais un juron entre mes den

    last updateLast Updated : 2026-03-22
  • La résonance de nos corps   Chapitre 20 - L’érosion de l’âme

    L’éveil fut une torture de coton et de plomb. J'avais l'impression d'avoir été piétinée par un troupeau de centaures. Mes paupières pesaient des tonnes, et chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes comme un tambour de guerre.Je ne savais pas où j'étais, ni combien de temps s'était éco

    last updateLast Updated : 2026-03-21
  • La résonance de nos corps   Chapitre 22 - Les cris de Kaldaris

    Le départ de Dave fut aussi discret qu'un battement d'ailes dans la tempête. Le métamorphe n'avait pas demandé son reste pour s'envoler vers l'Est, emportant avec lui mon engagement au rassemblement. Nous avions passé les vingt-quatre heures suivantes dans une stase étouffante. Un repos forcé où ch

    last updateLast Updated : 2026-03-22
More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status