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Chapitre 2 - Le prix du sang

Author: A. M. H.
last update Last Updated: 2026-01-28 23:08:34

La confrontation ne se fit pas attendre. Le premier démon bondit de l'obscurité avant même que mon cri d’alerte ne franchît mes lèvres. Son corps décharné à la peau translucide, presque gélatineuse, dégageait une odeur de vase et de musc. Sa gueule, dépourvue de lèvres, s'ouvrit sur une double rangée de crocs noirâtres, laissant échapper un filet de salive épaisse.

Je pivotai par réflexe. Mes épées tracèrent deux arcs argentés dans l'air vicié et le métal béni trancha la gorge de la bête. Une substance noire et acide jaillit, grésillant sur le sol poussiéreux dans un sifflement sinistre qui me piqua les narines.

« Elynn, à droite ! » hurlai-je, la voix déjà éraillée par la poussière.

Ma partenaire ne se fit pas prier. Je vis ses muscles se tendre sous l'effort alors qu'elle abattait sa hache. Le poids du fer massif semblait soudain peser des tonnes dans cet air raréfié, mais elle parvint à fendre l'air dans un sifflement puissant, brisant les côtes d'un second assaillant. Le craquement des os résonna contre les parois de la mine comme un coup de tonnerre. Nous combattions comme un seul corps, dos à dos, une danse mortelle dont chaque pas nous brûlait les poumons. Toutefois, le nombre devint écrasant. Pour chaque créature abattue, trois autres semblaient émerger des parois poreuses, le frottement de leurs griffes sur la pierre créant un vacarme insupportable.

L'odeur de la mort et du soufre devint étouffante, un mélange de pourriture et d'œuf pourri qui me collait à la gorge. Mais nous étions entraînées. Un échange de regards, le battement d'un cil, et nous reprenions l’avantage. Soudain, un nouveau bruit se fit entendre, une vibration si grave qu'elle fit trembler mes dents dans mes gencives. L’obscurité laissa place à des flammes rugissantes qui léchaient le tunnel. La chaleur devint instantanément insoutenable, desséchant ma peau et faisant bouillir ma sueur sous mon armure de cuir.

« Comment se fait-il qu’un Primordial se trouve ici ? » s’égosilla Elynn, les yeux écarquillés par l'incrédulité, les reflets du feu dansant dans ses pupilles.

« Tu ne m’en veux pas si on lui pose la question après l'avoir tué ? » répliquai-je en parant un coup de griffe dont le choc engourdit mon bras jusqu'à l'épaule.

Elle secoua la tête, faisant onduler ses boucles rousses, un sourire nerveux étirant ses lèvres malgré la fatigue qui creusait ses traits.

« Ok, mais je ne te donne pas plus de dix minutes, Hannah ! » rappela Elynn. Je vis l'acier de sa hache trembler légèrement au bout de ses bras ; son souffle court et saccadé trahissait une fatigue alarmante.

Consciente que le temps nous filait entre les doigts, je jetai un regard circulaire. À quelques mètres, une faille étroite, un conduit d'aération naturel, se découpa en ombre chinoise contre les flammes montantes. L’air frais qui en sortait par bouffées sporadiques était une promesse de vie. La décision fut une évidence. Le Primordial était réveillé, sa présence écrasante saturait l'air d'une électricité statique qui faisait dresser mes poils. Face à lui, sans artefacts, nous n'étions que du bois de chauffage.

« Elynn, la faille ! » ordonnai-je. « Passe par là. Je les attire vers le fond. »

« Quoi ? Non ! On reste ensemble ! »

« Tu dois prévenir la Guilde pour Silas et le Primordial ! De mon côté, je les occupe. »

« Comment ? »

Je me tournai vers elle et lui adressai un de ces sourires en coin qui, d’ordinaire, la faisaient hurler de protestation. Elle comprit immédiatement : j'avais un plan, et elle allait le détester.

« Si le Primordial a faim, je n'ai qu'à lui servir ces démons sur un plateau. »

« C'est pure folie ! »

« N’est-ce pas là notre devise, chère amie ? »

Nos regards se croisèrent une dernière fois. J'y lus tout : le refus, le doute, la peur, puis cette résignation héroïque. D’un cri de rage, je la vis bondir vers la faille avec une agilité gracieuse. Elle s'arrêta une seconde, ses doigts accrochés au bord de la roche vive.

« Ne meurs pas, Hannah ! Je te l’interdis ! »

Puis elle disparut. Seule au centre du tunnel, je fis face aux ombres qui glissaient vers moi comme une marée noire.

« Nous nous retrouverons, Elynn, quoi qu’il en coûte… » murmurai-je, le goût du métal et de la détermination sur la langue.

Un nouveau rugissement fit trembler la mine, un son si puissant qu'il sembla vouloir broyer mes tympans. Sans plus attendre, je forçai les démons à reculer, m’enfonçant vers la fournaise du fond. Ma vision se troublait, des points noirs dansaient devant mes yeux sous l'effet du soufre. Soudain, un craquement terrifiant de roche brisée emplit l'espace. Un mur de pierre s'abattit dans un nuage de poussière aveuglant, condamnant l'accès à la faille. J'étais seule.

Je me relevai péniblement, les oreilles sifflantes d'un bourdonnement aigu, le dos contre la paroi glacée qui contrastait violemment avec la chaleur du feu. Une dizaine de regards verdâtres me fixaient. Je lâchai mes épées, dont le tintement sur le sol parut dérisoire, pour dégainer mes dagues. C'est alors qu'un démon se rapprocha, son souffle fétide caressant mon oreille :

« Le Maître a dit que votre sang nous serait fort utile, très chère Hannah... »

Le choc me fit vaciller. On nous voulait. C’est à cet instant que le monde bascula. Je ne vis rien, mais je sentis un froid soudain, glacial, me mordre le flanc. Ce n'était pas la brûlure d'une griffe, mais la pénétration nette, précise et chirurgicale d'une lame. Un cri sourd m'échappa alors que je sentais le poignard déchirer mes chairs pour se loger au plus profond de mon abdomen. Je pivotai, les doigts glissant sur la poignée de métal, mais l'agresseur n'était déjà plus qu'une silhouette drapée d'obscurité s'évaporant dans la fumée épaisse.

Le silence retomba, lourd et oppressant. Les démons se mirent à gémir, un son de chien battu, tandis qu'une présence glaciale et écrasante entrait en scène. Le Primordial était là, son aura de prédateur absolu éteignant presque la lueur des flammes.

Le sang imbibait mon cuir, chaud et poisseux, contrastant avec la froideur qui gagnait mes membres. Ma conscience glissait. Dans un dernier effort désespéré, mes doigts griffèrent la pierre et rencontrèrent un vide. Une autre fissure, minuscule, une faille dans la fatalité. Sans réfléchir, je me laissai glisser à l'intérieur, la roche écorchant ma peau alors que je m'enfonçais dans l'inconnu. Derrière moi, le cri final du Primordial fit vibrer mon squelette tout entier avant que le noir ne devînt total.

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