LOGINLa confrontation ne se fit pas attendre. Le premier démon bondit de l'obscurité avant même que mon cri d’alerte ne franchît mes lèvres. Son corps décharné à la peau translucide, presque gélatineuse, dégageait une odeur de vase et de musc. Sa gueule, dépourvue de lèvres, s'ouvrit sur une double rangée de crocs noirâtres, laissant échapper un filet de salive épaisse.
Je pivotai par réflexe. Mes épées tracèrent deux arcs argentés dans l'air vicié et le métal béni trancha la gorge de la bête. Une substance noire et acide jaillit, grésillant sur le sol poussiéreux dans un sifflement sinistre qui me piqua les narines. « Elynn, à droite ! » hurlai-je, la voix déjà éraillée par la poussière. Ma partenaire ne se fit pas prier. Je vis ses muscles se tendre sous l'effort alors qu'elle abattait sa hache. Le poids du fer massif semblait soudain peser des tonnes dans cet air raréfié, mais elle parvint à fendre l'air dans un sifflement puissant, brisant les côtes d'un second assaillant. Le craquement des os résonna contre les parois de la mine comme un coup de tonnerre. Nous combattions comme un seul corps, dos à dos, une danse mortelle dont chaque pas nous brûlait les poumons. Toutefois, le nombre devint écrasant. Pour chaque créature abattue, trois autres semblaient émerger des parois poreuses, le frottement de leurs griffes sur la pierre créant un vacarme insupportable. L'odeur de la mort et du soufre devint étouffante, un mélange de pourriture et d'œuf pourri qui me collait à la gorge. Mais nous étions entraînées. Un échange de regards, le battement d'un cil, et nous reprenions l’avantage. Soudain, un nouveau bruit se fit entendre, une vibration si grave qu'elle fit trembler mes dents dans mes gencives. L’obscurité laissa place à des flammes rugissantes qui léchaient le tunnel. La chaleur devint instantanément insoutenable, desséchant ma peau et faisant bouillir ma sueur sous mon armure de cuir. « Comment se fait-il qu’un Primordial se trouve ici ? » s’égosilla Elynn, les yeux écarquillés par l'incrédulité, les reflets du feu dansant dans ses pupilles. « Tu ne m’en veux pas si on lui pose la question après l'avoir tué ? » répliquai-je en parant un coup de griffe dont le choc engourdit mon bras jusqu'à l'épaule. Elle secoua la tête, faisant onduler ses boucles rousses, un sourire nerveux étirant ses lèvres malgré la fatigue qui creusait ses traits. « Ok, mais je ne te donne pas plus de dix minutes, Hannah ! » rappela Elynn. Je vis l'acier de sa hache trembler légèrement au bout de ses bras ; son souffle court et saccadé trahissait une fatigue alarmante. Consciente que le temps nous filait entre les doigts, je jetai un regard circulaire. À quelques mètres, une faille étroite, un conduit d'aération naturel, se découpa en ombre chinoise contre les flammes montantes. L’air frais qui en sortait par bouffées sporadiques était une promesse de vie. La décision fut une évidence. Le Primordial était réveillé, sa présence écrasante saturait l'air d'une électricité statique qui faisait dresser mes poils. Face à lui, sans artefacts, nous n'étions que du bois de chauffage. « Elynn, la faille ! » ordonnai-je. « Passe par là. Je les attire vers le fond. » « Quoi ? Non ! On reste ensemble ! » « Tu dois prévenir la Guilde pour Silas et le Primordial ! De mon côté, je les occupe. » « Comment ? » Je me tournai vers elle et lui adressai un de ces sourires en coin qui, d’ordinaire, la faisaient hurler de protestation. Elle comprit immédiatement : j'avais un plan, et elle allait le détester. « Si le Primordial a faim, je n'ai qu'à lui servir ces démons sur un plateau. » « C'est pure folie ! » « N’est-ce pas là notre devise, chère amie ? » Nos regards se croisèrent une dernière fois. J'y lus tout : le refus, le doute, la peur, puis cette résignation héroïque. D’un cri de rage, je la vis bondir vers la faille avec une agilité gracieuse. Elle s'arrêta une seconde, ses doigts accrochés au bord de la roche vive. « Ne meurs pas, Hannah ! Je te l’interdis ! » Puis elle disparut. Seule au centre du tunnel, je fis face aux ombres qui glissaient vers moi comme une marée noire. « Nous nous retrouverons, Elynn, quoi qu’il en coûte… » murmurai-je, le goût du métal et de la détermination sur la langue. Un nouveau rugissement fit trembler la mine, un son si puissant qu'il sembla vouloir broyer mes tympans. Sans plus attendre, je forçai les démons à reculer, m’enfonçant vers la fournaise du fond. Ma vision se troublait, des points noirs dansaient devant mes yeux sous l'effet du soufre. Soudain, un craquement terrifiant de roche brisée emplit l'espace. Un mur de pierre s'abattit dans un nuage de poussière aveuglant, condamnant l'accès à la faille. J'étais seule. Je me relevai péniblement, les oreilles sifflantes d'un bourdonnement aigu, le dos contre la paroi glacée qui contrastait violemment avec la chaleur du feu. Une dizaine de regards verdâtres me fixaient. Je lâchai mes épées, dont le tintement sur le sol parut dérisoire, pour dégainer mes dagues. C'est alors qu'un démon se rapprocha, son souffle fétide caressant mon oreille : « Le Maître a dit que votre sang nous serait fort utile, très chère Hannah... » Le choc me fit vaciller. On nous voulait. C’est à cet instant que le monde bascula. Je ne vis rien, mais je sentis un froid soudain, glacial, me mordre le flanc. Ce n'était pas la brûlure d'une griffe, mais la pénétration nette, précise et chirurgicale d'une lame. Un cri sourd m'échappa alors que je sentais le poignard déchirer mes chairs pour se loger au plus profond de mon abdomen. Je pivotai, les doigts glissant sur la poignée de métal, mais l'agresseur n'était déjà plus qu'une silhouette drapée d'obscurité s'évaporant dans la fumée épaisse. Le silence retomba, lourd et oppressant. Les démons se mirent à gémir, un son de chien battu, tandis qu'une présence glaciale et écrasante entrait en scène. Le Primordial était là, son aura de prédateur absolu éteignant presque la lueur des flammes. Le sang imbibait mon cuir, chaud et poisseux, contrastant avec la froideur qui gagnait mes membres. Ma conscience glissait. Dans un dernier effort désespéré, mes doigts griffèrent la pierre et rencontrèrent un vide. Une autre fissure, minuscule, une faille dans la fatalité. Sans réfléchir, je me laissai glisser à l'intérieur, la roche écorchant ma peau alors que je m'enfonçais dans l'inconnu. Derrière moi, le cri final du Primordial fit vibrer mon squelette tout entier avant que le noir ne devînt total.L’obscurité ne m’enveloppa pas. Elle me posséda, m'envahissant par chaque pore, chaque blessure, chaque orifice.Le conduit d'entrée était une pente raide, un goulot de terre durcie et de soie fossilisée où la gravité devint instantanément mon ennemie. Dès que je lâchai la racine de l'arbre-ancêtre, je basculai. Je dévalai le boyau dans un fracas étouffé, mon corps heurtant les parois étroites, manquant à chaque seconde de rouler en boule et de me briser la nuque. Mes bottes s'enfonçaient dans une mélasse de débris organiques et de toiles gluantes qui freinaient ma chute de manière erratique. Je m’immobilisai enfin, haletante, les doigts plantés dans une paroi visqueuse qui suintait une humidité fétide.« Comment vais-je remonter cette gueule de loup ? » La pensée traversa mon esprit enfiévré avec un éclair de lucidité. Si je survivais à ce qui tapissait le fond, le retour serait une ascension vers l'impossible, une lutte contre la terre elle-même avec un bras valide et un œ
Onyxion ne m’accueillit pas avec des chants, mais avec le son du verre brisé et des hurlements étouffés par la brume. En descendant les dernières pentes rocailleuses, j’eus l’impression de pénétrer dans une plaie ouverte. La cité, que j’avais crue paisible du haut de ma falaise, n’était qu’un théâtre de paranoïa et de deuil. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse, une exhalaison de terre remuée et de peur ancienne qui collait à mon bandage comme une main invisible.Ma vision monoculaire transformait les ruelles en un labyrinthe de perspectives tronquées. Chaque ombre projetée par les lanternes vacillantes me semblait être une patte articulée prête à fondre sur moi. Sept. Le chiffre circulait comme un venin sur les lèvres des rares passants que je croisais. Sept enfants arrachés à leurs draps en moins la nuit dernière. La garde de la ville, composée d’hommes aux armures trop lourdes et aux esprits trop lents, errait dans les artères principales, brandissant des torche
La route que je suivais n’était pas un chemin, c’était une épreuve d’endurance contre la décomposition. Mon corps n’était plus qu’un assemblage de douleurs hétéroclites que je tentais de coordonner par la seule force de ma volonté. Chaque pas résonnait dans ma boîte crânienne comme un coup de marteau sur une enclume chauffée à blanc.Mon œil gauche était désormais prisonnier d’un bandage de fortune, découpé dans le lin de ma propre chemise. Le tissu, jadis blanc, était devenu une croûte rigide de sang séché et de poussière, collant à ma paupière enflée. Il faisait écho au bandage de ma paume gauche, cette marque ancienne que je portais comme un stigmate. J’étais devenue une créature de cuir et de bandes, une silhouette asymétrique dont la vision du monde s’était réduite de moitié.« Je devais faire pitié à voir, » ironisai-je intérieurement.Le monde était plat. Sans la perception de la profondeur, les arbres de la forêt semblaient se presser contre mon visage, les racin
Je n’attendis pas qu’il m’invite. D’un mouvement lent, je m’avançai vers le bois mort du chêne calciné. La Chimère ne se retourna pas, mais ses muscles se tendirent comme des cordes de harpe. Sa peau parcheminée sembla frémir sous l’afflux d’une magie noire et d’une soif de destruction.« Tu es en retard, Écorché, » siffla-t-il. Sa voix n’était pas un son, mais un frottement de roche sur de la soie. « Lilas s’impatiente. Elle n'aime pas que l'on joue avec ses nerfs. »« L'Écorché était censé venir ? » pensai-je. Un frisson remonta le long de mon dos, une sensation d’urgence, d’en finir ici et maintenant avant que l’autre Dominant n’arrive et ne compromette tout mon plan. Je fis un pas ; une branche morte craqua sous ma botte, un son sec comme un os brisé, un avant goût de ce qui allait advenir de lui dans les prochaines minutes.« J’avais à faire sur le chemin, » dis-je, imitant le timbre froid et sans âme de celui que j’avais appris à détester. L’Aveugle
Luvia était une cité de verre et de pierre blanche, une ville aérée où l'on sentait encore le passage du vent des plaines, pur et chargé des effluves de l'herbe coupée. En traversant ses larges avenues pavées de calcaire clair, je me sentis comme une tache d'encre sur un parchemin vierge. Ici, la jeunesse était partout, vibrante et bruyante. Des étudiants aux capes brodées de leurs insignes universitaires discutaient en terrasse, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux qui me paraissait désormais appartenir à une civilisation disparue, une époque où le mot « futur » n'était pas une menace.Je voyais des livres ouverts sur des tables de bois blond, les pages blanches volant légèrement sous la brise, et j'entendais le tintement cristallin des verres qui s'entrechoquaient. L’insouciance de Luvia était presque agressive. C'était le calme avant la tempête, un interlude ensoleillé dont personne ne semblait percevoir la fin imminente.Mais la Guilde n’était pas dupe. Elle sava
Thalor ne dormait jamais vraiment. Même à cette heure où la brume s'insinuait dans les artères de pierre de la cité, la ville pulsait d'une activité fiévreuse. Je m'enfonçai dans son ventre, évitant les artères principales où les patrouilles de la garde que je savais plus fréquente à la nuit tombée, lanternes au poing, faisaient tinter leurs armures contre le pavé gras.Je trouvai mon poste d’observation à l’intersection de la Rue des Pendus et du Quai aux Épices. Une ruelle étroite, étranglée entre deux bâtisses dont les étages supérieurs semblaient se rejoindre pour occulter le ciel. Là, derrière un tonneau de saumure dont l'odeur rance m'écœurait à peine, je m'agenouillai. Ma cape se fondait dans la crasse du mur. Capuchon rabattu, tête basse, je ne devenais qu'un tas de loques parmi tant d'autres. Mes articulations protestèrent, une plainte sourde qui s'ajoutait à la pulsation de ma main gauche, mais je les fis taire d'un simple verrouillage mental. J'attendis, devenant une
Je restai pétrifiée, les yeux rivés sur ce parchemin qui, d'un simple trait de plume, raturait l’intégralité de mon existence : mes années de service, ma renommée, jusqu'à mon honneur. Je sentis le souffle glacial du vampire effleurer mon oreille, une moquerie à peine murmurée qui fit hérisser le
Le silence de la forêt n’était pas celui de la paix, mais celui de l’isolement.Je marchais depuis une heure, mes bottes s’enfonçant dans la terre humide, cherchant à mettre le plus de distance possible entre moi et cette maisonnette qui sentait trop la domesticité et l’hypocrisie. Sous la canopée
L'infiltration fut d'une facilité déconcertante, ce qui ne fit qu'accentuer ma paranoïa. À peine avions-nous franchi le seuil, qu’un serviteur, dont le bas du visage était dissimulé par un foulard de soie, tendit un masque au noble : un loup noir aux yeux d'or. Un regard dans ma direction nous ind
Le Lycan ne nous laissa pas le temps de réfléchir. D'une poussée surhumaine, il fit craquer le tronc du chêne, nous forçant à bondir de notre perchoir. Je touchai terre avec la souplesse d'un chat, mes dagues déjà prêtes à mordre, le cœur battant la chamade contre mes côtes. Mais alors que je m'éla