LOGINJe ne fis pas plus de deux lieues.
La rage, qui m’avait servie de brasier à Blackwood, s’évapora brusquement alors que je m’enfonçais sous le couvert des pins. Le froid de la nuit, que je ne sentais plus, se rappela subitement à moi avec une morsure atroce, s'insinuant sous ma tunique lacérée. Je m’arrêtai, une main appuyée contre l’écorce rugueuse et poisseuse de résine d’un arbre, sentant mon cœur ralentir jusqu’à l’absurde. Ce n’était pas de la fatigue. C’était une extinction. Ma cicatrice, ce point de chaleur qui m'avait portée, devint soudain un éclat de glace fiché dans mes entrailles. Ma vision se fragmenta ; les silhouettes des arbres s'étirèrent comme des spectres avant d'être englouties par un noir d'encre. Ma main glissa contre l'écorce froide, et le sol percuta mon visage dans un goût de terre et d'aiguilles de pins avant même que je n'aie pu comprendre que je tombais. Puis, le néant. À nouveau. Un crépitement. Un silence massif, seulement troublé par le sifflement de l'air dans les conduits de la roche. L’odeur de la cire fondue et du vieux parchemin saturait l'atmosphère raréfiée. J’ouvris les yeux et fixai le plafond de pierre voûté, strié de veines sombres. Un sentiment de déjà-vu me tordit l'estomac plus violemment que n'importe quelle blessure. Le même flou laiteux, la même couche de fourrures rudes et odorantes sous mes doigts, le même jeu d'ombres rousses projeté par le foyer sur ma droite. « Et merde... » grognai-je en me massant le visage. Ma peau me semblait étrangère, trop tendue, et ma voix n'était qu'un croassement informe. Je tournai la tête avec une lenteur douloureuse. Il était toujours là. Une silhouette immobile, presque minérale, qui semblait faire partie intégrante du mobilier. Assis au même endroit, le même livre ouvert entre ses doigts d'ivoire, il paraissait ne jamais avoir quitté son banc. Il ne daigna même pas lever les yeux de sa page. « Comme on se retrouve, » lança-t-il. « J'avoue être déçu. Mes estimations vous donnaient au moins jusqu'à l'aube. » Je tentai de me redresser, mais le monde tangua. Je retombai lourdement sur la couche, les muscles tétanisés. La chaleur artificielle dans mes veines s'était stabilisée, mais je la percevais désormais comme un courant électrique : c'était une pulsation régulière, une onde de choc calquée sur l'absence de souffle de l'être en face de moi. « Qu'est-ce que vous m'avez fait ? » demandai-je en serrant les dents contre le vertige qui me soulevait le cœur. Il tourna enfin une page, un bruit de papier sec qui résonna dans la grotte comme un couperet sur un billot. « Vous voulez dire, hormis vous avoir sauvé la vie ? Je vous pensais plus intelligente que ça. » « À croire qu’en votre présence, seule l’envie de vous tuer m’anime. Mais ça, vous devriez le comprendre si vous étiez à votre tour intelligent, » répliquai-je, le goût du fiel sur la langue. Je le vis lever les yeux un instant. Une esquisse de sourire, fine comme une lame, se dessina sur ses lèvres pâles. Était-ce de l’agacement ou de l’amusement ? « Votre cœur est à moi. Il bat parce que je le lui ordonne. Plus vous mettrez de distance entre nous, plus ma volonté s'étiole. » L'implication de ses mots fut un poison plus efficace que la morsure d’un démon. Je me mis à fixer le plafond, le souffle court, écoutant le martèlement de mon sang qui ne m'appartenait plus. J'étais une Chasseuse de la Guilde, une traqueuse du surnaturel, et je venais de comprendre que ma laisse était tenue par l'une de mes proies. « Je ne serai pas une de vos babioles poussiéreuses sur l’étagère, et encore moins votre esclave, » articulai-je, la haine vibrant dans ma poitrine. « L'esclavage demande un intérêt que je n'ai pas, » rétorqua-t-il en refermant enfin son ouvrage. « Je préfère le terme... d'investissement. Un investissement qui, pour l'instant, passe son temps à s'évanouir dans la boue. » Cette remarque provoqua un claquement de langue agacé de ma part. Je me redressai péniblement, sentant chaque vertèbre protester. Je plongeai la main dans ma sacoche, mes doigts rencontrant le grain rugueux du papier de Silas, et je le lançai vers lui. La feuille plana, une tache blanche dans l'obscurité, avant d'atterrir sur la table en chêne massif. « Puisque vous m'avez condamnée à rester dans vos pattes, rendez-vous utile. Qu'est-ce que c'est ? » Pour la première fois, il se leva. Sa silhouette immense étira une ombre monstrueuse sur les parois de la grotte, masquant la lumière du feu. Il ramassa le papier. Ses yeux sombres parcoururent l'entrelacs de lignes charbonneuses. « Aucune idée, » admit-il après un silence, sa voix perdant son ironie pour une neutralité pensive. « Mais il porte les stigmates d'une magie que je n'ai pas croisée depuis des siècles. Ce n'est pas l'œuvre de simples démons, ni même d'un homme encapuchonné. C'est plus ancien. » Il posa le papier et ancra son regard dans le mien. Je sentis un frisson glacial parcourir mon échine. Je vis le doute s'immiscer un instant dans ses traits, avant qu'il ne retrouve l’inexpression de ses années passées. « Je peux vous aider à identifier ce signe. » « Comment ? » « Je sais quels grimoires ouvrir et quelles ombres faire parler. Je peux vous mener à votre vengeance. Mais en échange, vous me rendrez un service. » « Lequel ? » « Une vie pour une vie. Je cherche à briser ce que je suis. À retrouver la chaleur du sang qui coule et la morsure du soleil. Aidez-moi à retrouver mon humanité, et je vous offrirai la tête de ceux qui en ont après vous et votre amie. » Le silence tomba, pesant, seulement rompu par le bois qui craquait et projetait des étincelles vers la voûte. Un vampire qui voulait redevenir humain et une chasseuse condamnée à lui servir d'ancre. L'alliance était aussi absurde qu'inadmissible. « Nous avons un accord ? » demanda-t-il. « Non, » dis-je simplement. Je me rallongeai et fixai la pierre grise, cherchant dans ses aspérités une issue. Mais le silence était une torture. C’était un silence de tombeau, celui d’un homme qui n’attendait plus rien. C’est alors que je le sentis à nouveau. Cette intrusion. Cette sensation de doigts de brume fouillant dans mes souvenirs, effleurant le visage d’Elynn dans mon esprit, violant mes jardins secrets. La rage, restée tapie sous ma fatigue, explosa. Je pivotai avec une célérité gracile. Ma dague jaillit de son fourreau dans un cri de métal. En un éclair, j’étais sur lui, le plaquant contre le dossier de son banc. Je sentis l'odeur de froid qui émanait de sa peau. Le fer de ma lame s’enfonça avec une satisfaction sauvage dans la peau blême de sa gorge. « Vous avez des envies de suicide ! » marmonnai-je, mon souffle court venant battre son visage immobile. « Sortez de ma tête, ou je vous jure que je vous sépare de la vôtre ! » Le vampire ne bougea pas. Il ne tenta même pas de saisir mon poignet. Ses yeux, que je pensais noirs, affichaient une teinte bleutée, profonde tel un abîme de tristesse. Ils plongèrent dans les miens, presque curieux. « Faites-le, » murmura-t-il d'une voix qui n'était qu'un souffle glacé. « Tranchez. » La provocation me fit perdre la raison. J’appuyai sur la lame. Je sentis l'acier mordre sa chair, s'enfoncer délicatement. Mais ce ne fut pas son cri que j'entendis. Une douleur fulgurante, électrique, me lacéra la gorge. Un feu liquide me brûla la trachée, me coupant le souffle. Ma dague m'échappa et tinta lourdement sur le sol. Mes mains montèrent à mon cou, mes doigts rencontrant une entaille qui n'aurait pas dû exister. Je reculai, chancelante, le cœur battant à tout rompre. Je sentis un liquide chaud, couler le long de ma clavicule et imbiber ma tunique. Ma main revint couverte d'un rouge vif. Mon propre sang. Sur le cou du vampire, la fine coupure se refermait déjà sous mes yeux, ne laissant aucune cicatrice, aucune existence. « Qu'est-ce que... » haletai-je, le goût du fer m'envahissant la bouche. « Une vie pour une vie. Je vous l'ai dit, » reprit-il en se rasseyant avec lenteur. « Nous sommes les deux faces d'une même pièce maudite. Si ma peau est entamée, la vôtre se déchire. Si mon cœur s'arrête, le vôtre s'éteint. » Il ramassa ma dague et la posa sur la table avec un clic métallique. « Vous ne pouvez pas me tuer sans vous suicider. Et je ne peux pas vous laisser mourir sans condamner ma seule chance de redevenir ce que vous êtes. » Il me fixa, et pour la première fois, je ne vis pas de supériorité, mais une solitude si vaste qu'elle en devenait suffocante, une agonie de cinq siècles qui pesait sur ses épaules. « Alors, » reprit-il, « pensez-vous qu’un refus soit toujours possible ? » Je pressai ma main contre ma gorge, sentant la peau se ressouder sous mes doigts, calquée sur sa propre guérison. La réalité de notre lien me frappa avec plus de force que n'importe quelle lame : j'étais liée à lui par le sang, par la douleur, et par un destin plus sombre que la mort.La porte grinça en s'ouvrant sur une pièce si étroite que l'air semblait s'y être figé depuis des décennies, prisonnier entre les murs de plâtre écaillé. La chambre n'offrait que le strict nécessaire : un lit aux draps de lin rêche qui occupait la majeure partie de l'espace, une table de chevet bancale dont le bois portait les stigmates de vieilles auréoles de bougies, et un unique fauteuil en cuir craquelé, niché dans un coin sombre, souvenir d’un vestige oublié. L'odeur de la cire d'abeille et de la poussière nous enveloppa, une promesse de confort qui, dans ce contexte, ressemblait plutôt à un piège étouffant.Je n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche que deux coups secs retentirent contre le bois. La femme de Bram entra, déposant en silence deux assiettes fumantes de ragoût dont l'arôme de thym et de graisse chaude embauma brusquement la pièce, flanquées d'une miche de pain à la croûte épaisse. Elle jeta un regard curieux, presque méfiant vers la silhouette encapuchonnée qui
Je n'attendis pas que la créature bondisse. D'un geste sec, je posai rapidement la lanterne sur le rebord d'un fût de bière. La flamme vacilla, projetant de nouvelles ombres monstrueuses contre les murs de pierre suintants tandis que je dégainais ma seconde lame dans un sifflement métallique.Trapu, haut comme un enfant, mais doté de membres noueux et de griffes d'un noir d'ébène, le Gnome fonça droit sur mes jambes. L'espace était exigu, encombré de tonneaux poisseux et de sacs de grains dont la poussière me piquait la gorge, entravant chacun de mes mouvements. Je pivotai de justesse, sentant le souffle fétide et chaud, une odeur de viande putréfiée et de terre mouillée, contre mon mollet. Il poussa un cri, enragé de rater son coup, et renouvela sa méthode. Encore et encore. Il n'était qu'une boule de muscles et de haine bondissante dans la pénombre. Une fois la bête essoufflée, ses mouvements devenant plus lourds, je profitai d’une ouverture et j'abattis une de mes dagues.
Bram s’approcha de moi alors que je finissais le fond de ma chope. Son regard, fuyant et chargé d'une anxiété palpable, oscillait nerveusement entre moi et les quelques clients qui s'attardaient encore près du foyer, là où les dernières bûches craquaient en projetant des ombres mouvantes. Il posa ses mains massives sur le comptoir, le bois grinçant sous son poids, et se pencha. Son haleine, chargée de tabac froid et d'une pointe de sueur rance, vint me chatouiller le visage dans un souffle discret.« Hannah, » murmura-t-il, la voix à peine plus haute qu'un crépitement de bûche. « J’ai un souci. Et pas des moindres. »Je me redressai, le cuir de ma tunique crissant contre le tabouret. Je sentais immédiatement la tension monter chez le tavernier, une raideur dans ses épaules et une fatigue persistante qu’il essayait de dissimuler sous ses paupières lourdes.« Du genre ? »« Le genre qu’on ne règle pas avec un revers de main et une gueule de bois. »Je fronçai les s
Les lumières d'Oakhaven perçaient la brume telles des yeux de loups en pleine nuit. Ce village n'était qu'un amas de bois sombre et de chaume grisâtre, mais pour moi, il représentait le retour brutal à une civilisation que je ne savais plus comment aborder. Je marquai un instant d’arrêt, sentant le froid de la nuit se densifier autour de nous. L’odeur de la suie et du bétail m’assaillit, une promesse de vie qui me parut soudainement différente. « Rappelez-vous, » soufflai-je à l'ombre qui marchait dans mes pas, juste avant que nous ne franchissions l’arche du village. « Vous ne parlez pas. Vous ne regardez personne. Vous êtes... une présence décorative. »« Une présence décorative, » répéta-t-il, sa voix filtrant à travers les plis de sa capuche avec une ironie glaciale. « De mieux en mieux. »À peine avions-nous franchi les premières maisons que je sentis la tension monter d'un cran. Les villageois, regroupés par petits cercles devant leurs portes, cessèrent leurs conciliabules. J’é
Le franchissement du seuil de la grotte ne fut pas une libération, mais une condamnation.L’air de la nuit s'engouffra dans mes poumons, chargé d'une humidité qui me fit frissonner. Je m’arrêtai à l’entrée, une main appuyée sur la roche devenue poisseuse sous l'effet des embruns de la cascade, les yeux fixés sur l'horizon sombre et envahi de fumée. Là-bas, derrière les cimes acérées des pins, le ciel prenait une teinte ocre, un reflet des incendies de Blackwood qui s'éteignaient lentement. De toute évidence, le village était en proie à de nouvelles attaques, mais ce n’était plus mon problème.Un froissement de tissu, lourd et sec, m'indiqua qu'il était derrière moi. Avant même qu'il ne parle, je perçus son aura. Sans me retourner, je savais qu'il s’était équipé d’une cape. Une étoffe épaisse, traitée pour bloquer les rares rayons de lune ou les premières lueurs de l'aube. Un équipement de voyage classique pour son espèce, du moins pour ceux qui ne voulaient pas finir en tas de cendres
Je ne fis pas plus de deux lieues.La rage, qui m’avait servie de brasier à Blackwood, s’évapora brusquement alors que je m’enfonçais sous le couvert des pins. Le froid de la nuit, que je ne sentais plus, se rappela subitement à moi avec une morsure atroce, s'insinuant sous ma tunique lacérée. Je m’arrêtai, une main appuyée contre l’écorce rugueuse et poisseuse de résine d’un arbre, sentant mon cœur ralentir jusqu’à l’absurde.Ce n’était pas de la fatigue. C’était une extinction.Ma cicatrice, ce point de chaleur qui m'avait portée, devint soudain un éclat de glace fiché dans mes entrailles. Ma vision se fragmenta ; les silhouettes des arbres s'étirèrent comme des spectres avant d'être englouties par un noir d'encre. Ma main glissa contre l'écorce froide, et le sol percuta mon visage dans un goût de terre et d'aiguilles de pins avant même que je n'aie pu comprendre que je tombais.Puis, le néant. À nouveau.Un crépitement. Un silence massif, seulement troublé par le sifflement de l'ai







