Home / Fantaisie / La résonance de nos corps / Chapitre 6 - Le fil invisible

Share

Chapitre 6 - Le fil invisible

Author: A. M. H.
last update publish date: 2026-01-29 16:12:15

Je ne fis pas plus de deux lieues.

La rage, qui m’avait servie de brasier à Blackwood, s’évapora brusquement alors que je m’enfonçais sous le couvert des pins. Le froid de la nuit, que je ne sentais plus, se rappela subitement à moi avec une morsure atroce, s'insinuant sous ma tunique lacérée. Je m’arrêtai, une main appuyée contre l’écorce rugueuse et poisseuse de résine d’un arbre, sentant mon cœur ralentir jusqu’à l’absurde.

Ce n’était pas de la fatigue. C’était une extinction.

Ma cicatrice, ce point de chaleur qui m'avait portée, devint soudain un éclat de glace fiché dans mes entrailles. Ma vision se fragmenta ; les silhouettes des arbres s'étirèrent comme des spectres avant d'être englouties par un noir d'encre. Ma main glissa contre l'écorce froide, et le sol percuta mon visage dans un goût de terre et d'aiguilles de pins avant même que je n'aie pu comprendre que je tombais.

Puis, le néant. À nouveau.

Un crépitement. Un silence massif, seulement troublé par le sifflement de l'air dans les conduits de la roche. L’odeur de la cire fondue et du vieux parchemin saturait l'atmosphère raréfiée.

J’ouvris les yeux et fixai le plafond de pierre voûté, strié de veines sombres. Un sentiment de déjà-vu me tordit l'estomac plus violemment que n'importe quelle blessure. Le même flou laiteux, la même couche de fourrures rudes et odorantes sous mes doigts, le même jeu d'ombres rousses projeté par le foyer sur ma droite.

« Et merde... » grognai-je en me massant le visage. Ma peau me semblait étrangère, trop tendue, et ma voix n'était qu'un croassement informe.

Je tournai la tête avec une lenteur douloureuse. Il était toujours là. Une silhouette immobile, presque minérale, qui semblait faire partie intégrante du mobilier. Assis au même endroit, le même livre ouvert entre ses doigts d'ivoire, il paraissait ne jamais avoir quitté son banc. Il ne daigna même pas lever les yeux de sa page.

« Comme on se retrouve, » lança-t-il. « J'avoue être déçu. Mes estimations vous donnaient au moins jusqu'à l'aube. »

Je tentai de me redresser, mais le monde tangua. Je retombai lourdement sur la couche, les muscles tétanisés. La chaleur artificielle dans mes veines s'était stabilisée, mais je la percevais désormais comme un courant électrique : c'était une pulsation régulière, une onde de choc calquée sur l'absence de souffle de l'être en face de moi.

« Qu'est-ce que vous m'avez fait ? » demandai-je en serrant les dents contre le vertige qui me soulevait le cœur.

Il tourna enfin une page, un bruit de papier sec qui résonna dans la grotte comme un couperet sur un billot.

« Vous voulez dire, hormis vous avoir sauvé la vie ? Je vous pensais plus intelligente que ça. »

« À croire qu’en votre présence, seule l’envie de vous tuer m’anime. Mais ça, vous devriez le comprendre si vous étiez à votre tour intelligent, » répliquai-je, le goût du fiel sur la langue.

Je le vis lever les yeux un instant. Une esquisse de sourire, fine comme une lame, se dessina sur ses lèvres pâles. Était-ce de l’agacement ou de l’amusement ?

« Votre cœur est à moi. Il bat parce que je le lui ordonne. Plus vous mettrez de distance entre nous, plus ma volonté s'étiole. »

L'implication de ses mots fut un poison plus efficace que la morsure d’un démon. Je me mis à fixer le plafond, le souffle court, écoutant le martèlement de mon sang qui ne m'appartenait plus. J'étais une Chasseuse de la Guilde, une traqueuse du surnaturel, et je venais de comprendre que ma laisse était tenue par l'une de mes proies.

« Je ne serai pas une de vos babioles poussiéreuses sur l’étagère, et encore moins votre esclave, » articulai-je, la haine vibrant dans ma poitrine.

« L'esclavage demande un intérêt que je n'ai pas, » rétorqua-t-il en refermant enfin son ouvrage. « Je préfère le terme... d'investissement. Un investissement qui, pour l'instant, passe son temps à s'évanouir dans la boue. »

Cette remarque provoqua un claquement de langue agacé de ma part. Je me redressai péniblement, sentant chaque vertèbre protester. Je plongeai la main dans ma sacoche, mes doigts rencontrant le grain rugueux du papier de Silas, et je le lançai vers lui. La feuille plana, une tache blanche dans l'obscurité, avant d'atterrir sur la table en chêne massif.

« Puisque vous m'avez condamnée à rester dans vos pattes, rendez-vous utile. Qu'est-ce que c'est ? »

Pour la première fois, il se leva. Sa silhouette immense étira une ombre monstrueuse sur les parois de la grotte, masquant la lumière du feu. Il ramassa le papier. Ses yeux sombres parcoururent l'entrelacs de lignes charbonneuses.

« Aucune idée, » admit-il après un silence, sa voix perdant son ironie pour une neutralité pensive. « Mais il porte les stigmates d'une magie que je n'ai pas croisée depuis des siècles. Ce n'est pas l'œuvre de simples démons, ni même d'un homme encapuchonné. C'est plus ancien. »

Il posa le papier et ancra son regard dans le mien. Je sentis un frisson glacial parcourir mon échine. Je vis le doute s'immiscer un instant dans ses traits, avant qu'il ne retrouve l’inexpression de ses années passées.

« Je peux vous aider à identifier ce signe. »

« Comment ? »

« Je sais quels grimoires ouvrir et quelles ombres faire parler. Je peux vous mener à votre vengeance. Mais en échange, vous me rendrez un service. »

« Lequel ? »

« Une vie pour une vie. Je cherche à briser ce que je suis. À retrouver la chaleur du sang qui coule et la morsure du soleil. Aidez-moi à retrouver mon humanité, et je vous offrirai la tête de ceux qui en ont après vous et votre amie. »

Le silence tomba, pesant, seulement rompu par le bois qui craquait et projetait des étincelles vers la voûte. Un vampire qui voulait redevenir humain et une chasseuse condamnée à lui servir d'ancre. L'alliance était aussi absurde qu'inadmissible.

« Nous avons un accord ? » demanda-t-il.

« Non, » dis-je simplement.

Je me rallongeai et fixai la pierre grise, cherchant dans ses aspérités une issue. Mais le silence était une torture. C’était un silence de tombeau, celui d’un homme qui n’attendait plus rien.

C’est alors que je le sentis à nouveau. Cette intrusion. Cette sensation de doigts de brume fouillant dans mes souvenirs, effleurant le visage d’Elynn dans mon esprit, violant mes jardins secrets. La rage, restée tapie sous ma fatigue, explosa.

Je pivotai avec une célérité gracile. Ma dague jaillit de son fourreau dans un cri de métal. En un éclair, j’étais sur lui, le plaquant contre le dossier de son banc. Je sentis l'odeur de froid qui émanait de sa peau. Le fer de ma lame s’enfonça avec une satisfaction sauvage dans la peau blême de sa gorge.

« Vous avez des envies de suicide ! » marmonnai-je, mon souffle court venant battre son visage immobile. « Sortez de ma tête, ou je vous jure que je vous sépare de la vôtre ! »

Le vampire ne bougea pas. Il ne tenta même pas de saisir mon poignet. Ses yeux, que je pensais noirs, affichaient une teinte bleutée, profonde tel un abîme de tristesse. Ils plongèrent dans les miens, presque curieux.

« Faites-le, » murmura-t-il d'une voix qui n'était qu'un souffle glacé. « Tranchez. »

La provocation me fit perdre la raison. J’appuyai sur la lame. Je sentis l'acier mordre sa chair, s'enfoncer délicatement.

Mais ce ne fut pas son cri que j'entendis.

Une douleur fulgurante, électrique, me lacéra la gorge. Un feu liquide me brûla la trachée, me coupant le souffle. Ma dague m'échappa et tinta lourdement sur le sol. Mes mains montèrent à mon cou, mes doigts rencontrant une entaille qui n'aurait pas dû exister.

Je reculai, chancelante, le cœur battant à tout rompre. Je sentis un liquide chaud, couler le long de ma clavicule et imbiber ma tunique. Ma main revint couverte d'un rouge vif. Mon propre sang.

Sur le cou du vampire, la fine coupure se refermait déjà sous mes yeux, ne laissant aucune cicatrice, aucune existence.

« Qu'est-ce que... » haletai-je, le goût du fer m'envahissant la bouche.

« Une vie pour une vie. Je vous l'ai dit, » reprit-il en se rasseyant avec lenteur. « Nous sommes les deux faces d'une même pièce maudite. Si ma peau est entamée, la vôtre se déchire. Si mon cœur s'arrête, le vôtre s'éteint. »

Il ramassa ma dague et la posa sur la table avec un clic métallique.

« Vous ne pouvez pas me tuer sans vous suicider. Et je ne peux pas vous laisser mourir sans condamner ma seule chance de redevenir ce que vous êtes. »

Il me fixa, et pour la première fois, je ne vis pas de supériorité, mais une solitude si vaste qu'elle en devenait suffocante, une agonie de cinq siècles qui pesait sur ses épaules.

« Alors, » reprit-il, « pensez-vous qu’un refus soit toujours possible ? »

Je pressai ma main contre ma gorge, sentant la peau se ressouder sous mes doigts, calquée sur sa propre guérison. La réalité de notre lien me frappa avec plus de force que n'importe quelle lame : j'étais liée à lui par le sang, par la douleur, et par un destin plus sombre que la mort.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La résonance de nos corps   Chapitre 61 - L’estomac du Monde

    L’obscurité ne m’enveloppa pas. Elle me posséda, m'envahissant par chaque pore, chaque blessure, chaque orifice.Le conduit d'entrée était une pente raide, un goulot de terre durcie et de soie fossilisée où la gravité devint instantanément mon ennemie. Dès que je lâchai la racine de l'arbre-ancêtre, je basculai. Je dévalai le boyau dans un fracas étouffé, mon corps heurtant les parois étroites, manquant à chaque seconde de rouler en boule et de me briser la nuque. Mes bottes s'enfonçaient dans une mélasse de débris organiques et de toiles gluantes qui freinaient ma chute de manière erratique. Je m’immobilisai enfin, haletante, les doigts plantés dans une paroi visqueuse qui suintait une humidité fétide.« Comment vais-je remonter cette gueule de loup ? » La pensée traversa mon esprit enfiévré avec un éclair de lucidité. Si je survivais à ce qui tapissait le fond, le retour serait une ascension vers l'impossible, une lutte contre la terre elle-même avec un bras valide et un œ

  • La résonance de nos corps   Chapitre 60 - Le berceau d’Onyxion

    Onyxion ne m’accueillit pas avec des chants, mais avec le son du verre brisé et des hurlements étouffés par la brume. En descendant les dernières pentes rocailleuses, j’eus l’impression de pénétrer dans une plaie ouverte. La cité, que j’avais crue paisible du haut de ma falaise, n’était qu’un théâtre de paranoïa et de deuil. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse, une exhalaison de terre remuée et de peur ancienne qui collait à mon bandage comme une main invisible.Ma vision monoculaire transformait les ruelles en un labyrinthe de perspectives tronquées. Chaque ombre projetée par les lanternes vacillantes me semblait être une patte articulée prête à fondre sur moi. Sept. Le chiffre circulait comme un venin sur les lèvres des rares passants que je croisais. Sept enfants arrachés à leurs draps en moins la nuit dernière. La garde de la ville, composée d’hommes aux armures trop lourdes et aux esprits trop lents, errait dans les artères principales, brandissant des torche

  • La résonance de nos corps   Chapitre 59 - L’écho des murmures

    La route que je suivais n’était pas un chemin, c’était une épreuve d’endurance contre la décomposition. Mon corps n’était plus qu’un assemblage de douleurs hétéroclites que je tentais de coordonner par la seule force de ma volonté. Chaque pas résonnait dans ma boîte crânienne comme un coup de marteau sur une enclume chauffée à blanc.Mon œil gauche était désormais prisonnier d’un bandage de fortune, découpé dans le lin de ma propre chemise. Le tissu, jadis blanc, était devenu une croûte rigide de sang séché et de poussière, collant à ma paupière enflée. Il faisait écho au bandage de ma paume gauche, cette marque ancienne que je portais comme un stigmate. J’étais devenue une créature de cuir et de bandes, une silhouette asymétrique dont la vision du monde s’était réduite de moitié.« Je devais faire pitié à voir, » ironisai-je intérieurement.Le monde était plat. Sans la perception de la profondeur, les arbres de la forêt semblaient se presser contre mon visage, les racin

  • La résonance de nos corps   Chapitre 58 - Le crépuscule de l’oracle

    Je n’attendis pas qu’il m’invite. D’un mouvement lent, je m’avançai vers le bois mort du chêne calciné. La Chimère ne se retourna pas, mais ses muscles se tendirent comme des cordes de harpe. Sa peau parcheminée sembla frémir sous l’afflux d’une magie noire et d’une soif de destruction.« Tu es en retard, Écorché, » siffla-t-il. Sa voix n’était pas un son, mais un frottement de roche sur de la soie. « Lilas s’impatiente. Elle n'aime pas que l'on joue avec ses nerfs. »« L'Écorché était censé venir ? » pensai-je. Un frisson remonta le long de mon dos, une sensation d’urgence, d’en finir ici et maintenant avant que l’autre Dominant n’arrive et ne compromette tout mon plan. Je fis un pas ; une branche morte craqua sous ma botte, un son sec comme un os brisé, un avant goût de ce qui allait advenir de lui dans les prochaines minutes.« J’avais à faire sur le chemin, » dis-je, imitant le timbre froid et sans âme de celui que j’avais appris à détester. L’Aveugle

  • La résonance de nos corps   Chapitre 57 - L’envers de la lumière

    Luvia était une cité de verre et de pierre blanche, une ville aérée où l'on sentait encore le passage du vent des plaines, pur et chargé des effluves de l'herbe coupée. En traversant ses larges avenues pavées de calcaire clair, je me sentis comme une tache d'encre sur un parchemin vierge. Ici, la jeunesse était partout, vibrante et bruyante. Des étudiants aux capes brodées de leurs insignes universitaires discutaient en terrasse, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux qui me paraissait désormais appartenir à une civilisation disparue, une époque où le mot « futur » n'était pas une menace.Je voyais des livres ouverts sur des tables de bois blond, les pages blanches volant légèrement sous la brise, et j'entendais le tintement cristallin des verres qui s'entrechoquaient. L’insouciance de Luvia était presque agressive. C'était le calme avant la tempête, un interlude ensoleillé dont personne ne semblait percevoir la fin imminente.Mais la Guilde n’était pas dupe. Elle sava

  • La résonance de nos corps   Chapitre 56 - La lisière du carnage

    Thalor ne dormait jamais vraiment. Même à cette heure où la brume s'insinuait dans les artères de pierre de la cité, la ville pulsait d'une activité fiévreuse. Je m'enfonçai dans son ventre, évitant les artères principales où les patrouilles de la garde que je savais plus fréquente à la nuit tombée, lanternes au poing, faisaient tinter leurs armures contre le pavé gras.Je trouvai mon poste d’observation à l’intersection de la Rue des Pendus et du Quai aux Épices. Une ruelle étroite, étranglée entre deux bâtisses dont les étages supérieurs semblaient se rejoindre pour occulter le ciel. Là, derrière un tonneau de saumure dont l'odeur rance m'écœurait à peine, je m'agenouillai. Ma cape se fondait dans la crasse du mur. Capuchon rabattu, tête basse, je ne devenais qu'un tas de loques parmi tant d'autres. Mes articulations protestèrent, une plainte sourde qui s'ajoutait à la pulsation de ma main gauche, mais je les fis taire d'un simple verrouillage mental. J'attendis, devenant une

  • La résonance de nos corps   Chapitre 20 - L’érosion de l’âme

    L’éveil fut une torture de coton et de plomb. J'avais l'impression d'avoir été piétinée par un troupeau de centaures. Mes paupières pesaient des tonnes, et chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes comme un tambour de guerre.Je ne savais pas où j'étais, ni combien de temps s'était éco

    last updateLast Updated : 2026-03-21
  • La résonance de nos corps   Chapitre 19 - Le secret du silence

    Le retour vers la demeure de Kaelen se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par le froissement sec des feuilles mortes et le bruissement sinistre des hautes branches. James marchait avec une raideur de spectre, fuyant mon regard comme si j’étais devenue le soleil, une lumière trop vive

    last updateLast Updated : 2026-03-21
  • La résonance de nos corps   Chapitre 16 - Les masques de la ville close

    « Bernard ? ou alors Louis ? Edgar ? »Son silence était la seule réponse que j’obtenais depuis notre départ. Kaelen nous avait tous deux infantilisés, nous rappelant que nous étions deux adultes capables d’échanger et de nous appeler par nos noms respectifs. Cette remontrance n’avait bien entendu

    last updateLast Updated : 2026-03-20
  • La résonance de nos corps   Chapitre 21 - L’émissaire de jais

    Le silence dans la pièce devint si dense qu'on aurait pu le trancher avec l'une de mes dagues. James fit un pas vers moi, sa présence dégageant une onde de froid si brusque qu'elle me fit l’effet d’un courant d’air polaire. Les poils de mes bras se hérissèrent sous le choc thermique, mais je ne cil

    last updateLast Updated : 2026-03-21
More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status