Mag-log inLe noir n’était pas total, il était liquide. Une caresse glaciale et incessante giflait mon visage, m’arrachant avec brutalité aux limbes de l'inconscience. J'ouvris péniblement les paupières, mais mes yeux ne rencontrèrent qu'un voile de ténèbres poisseuses. Seul le fracas assourdissant d’une chute d'eau invisible emplissait l’espace, un tonnerre liquide qui faisait vibrer la pierre jusque dans mes os. Chaque goutte qui s'écrasait sur ma peau me donnait l'impression de recevoir des milliers d'aiguilles de glace.
Je tentai d'inspirer, mais l'air était saturé d'humidité et d'odeur de roche mouillée. Une douleur vive sembla s’intensifier un peu plus profondément dans mon flanc à chaque respiration. Je gémis, le son se noyant instantanément dans le rugissement de la cascade. Ma main droite, engourdie par le froid, restait pourtant soudée à une poignée de métal : le poignard. Le cuir de la garde était imprégné de mon sang, mais je le serrais avec la force du désespoir. Dans ma chute, cette lame était devenue mon unique ancre, le seul objet tangible prouvant que je n'avais pas encore basculé de l'autre côté, et que cette histoire méritait qu’on la creuse un peu plus. J'étais étendue sur le dos, le corps incliné selon une pente vicieuse. En essayant de bouger, une douleur fulgurante remonta le long de ma colonne vertébrale ; j'avais dû dégringoler sur des mètres de roche. J'étais faible. Si faible que le simple battement de mon cœur résonnait dans mes oreilles comme un tambour lointain et fatigué. Soudain, un mouvement. Une ombre plus dense que l'obscurité glissa sur ma gauche, là où le rideau de la cascade projetait ses embruns les plus épais. Mon instinct de chasseuse, ce vieux loup agonisant, tenta un ultime sursaut. Mes doigts griffèrent le sol, cherchant le manche d'une de mes dagues, mais mon bras retomba mollement sur la pierre, lourd comme un poids mort. J'étais vulnérable. Une offrande de chair et de sang déposée sur un autel de calcaire. « Qui êtes-vous et comment êtes-vous arrivée jusqu’ici ? » La voix sembla naître du rideau d'eau lui-même. Ce n'était pas un cri pour couvrir le tumulte de la cascade, mais un murmure d'une clarté absolue, comme si les mots étaient déposés directement dans mon esprit. C'était une voix de velours, profonde, d'une sensualité irréelle qui me fit dresser les poils malgré la fièvre. Elle n'exprimait ni haine ni joie, seulement une surprise feutrée, dérangeante de neutralité. Hannah, redresse-toi... m'ordonnai-je dans un souffle, mais ma tête retomba lourdement, l'oreille contre la roche vibrante. « Partez... » marmonnais-je, le goût du fer et du soufre emplissant ma bouche. « Partez, avant que je ne... m’occupe de vous. » Une silhouette se détacha lentement du néant. Il ne s'approcha pas trop, gardant une distance prudente, celle d'un homme qui n'a pas côtoyé ses semblables depuis des siècles. Même dans cette pénombre, je perçus une aura de puissance ancienne, une froideur qui rendait l'eau de la cascade presque tiède en comparaison. Un vampire. Un de ceux que la Guilde nous apprenait à traquer sans relâche, sans émotion, sans question. « Et que pensez-vous pouvoir faire dans votre état ? » répondit-il. Sa voix était sombre, dénuée de toute empathie, marquée par une lassitude millénaire. « Il me suffirait de vous cueillir tant vous êtes faible. » Il fit un pas de plus. Ses bottes ne produisirent aucun son sur le sol détrempé. Je vis l'éclat de ses yeux : deux pupilles fixes, calmes, dépourvues de la fureur prédatrice habituelle. Il me détaillait comme un ermite examinerait une relique brisée au milieu de son désert. Ses traits, révélés par le reflet pâle de l'écume, étaient nobles mais pétrifiés dans une solitude asociale. « Vous saignez », constata-t-il avec une pointe d'agacement clinique. « Votre sang... il a une odeur que je n'ai pas sentie depuis une éternité. Il n'appartient pas à ce village d’idiots derrière la montagne. » Je tentai de serrer le poignard, mais ma vision commença à se morceler en milliers de points blancs. La nausée me submergea. La mort n'était plus une menace, elle était une présence physique, pesant sur ma poitrine. « Je ne... mourrai pas ici », haletai-je, le visage éclaboussé par l'écume glacée. « Si, vous mourrez. Je ne vous donne pas plus de cinq minutes », rétorqua-t-il d'un ton monocorde, presque désolé par l'évidence. « À moins que vous ne me donniez une raison de vous offrir ce que vous ne pouvez plus obtenir seule : le temps. » Il s'accroupit à quelques pas et resta là, immobile, une statue d'ébène tiraillée entre le silence de son antre et l'opportunité qui brûlait dans mes veines. « J'ai besoin de ce que votre monde m'a volé. Et vous, vous avez besoin de rester en vie pour vous venger. » Il s'approcha davantage, ses mouvements étant si fluides qu'il semblait glisser sur la roche sans jamais rompre le rythme de la cascade. Je sentis son regard peser sur moi avec une intensité presque insupportable. « Les femmes de votre espèce ont rarement ce regard, Chasseuse », murmura-t-il. « Même avec cette peau souillée de boue et vos cheveux noirs collés par l'eau, vos yeux défient encore le vide. » Il tendit une main, les doigts longs et graciles, sans pour autant me toucher. Je ne pus m'empêcher de noter le contraste : j'étais là, fine et brisée, mes longs cheveux lisses étalés sur la pierre comme un linceul d'encre, ma peau si pâle qu'elle semblait presque lumineuse dans cette pénombre humide. « Vous mourez, » reprit-il de sa voix de velours. « Je sens votre vie qui s'échappe, aussi fluide que cette eau qui nous entoure. Mais votre sang... Il réclame justice. » Je serrai les dents, mes doigts crispés sur le poignard de l'agresseur. Je ne voulais pas de sa pitié, encore moins de son observation clinique. Après un effort surhumain, je parvins à me redresser, m’asseyant contre la paroi, alors que mon souffle se faisait de plus en plus saccadé. « Qui... êtes-vous ? » parvins-je à articuler. « Un homme qui a oublié ce qu’est le soleil. Un monstre pour les vôtres. Un sauveur, peut-être, pour vous. » Il se releva légèrement, son regard sombre plongeant dans le mien. « Je peux refermer cette plaie. Je peux vous rendre votre force, et bien plus encore. Mais mon aide réclame un prix. Je suis enfermé dans cette immortalité de pierre depuis presque cinq siècles. Je veux retrouver ce que j'étais. Je veux... redevenir humain. » Je sentis un frisson d'effroi me parcourir, tandis qu’un rire moqueur s’échappa de mes lèvres ensanglantées. « Un pacte. » « Un lien », corrigea-t-il froidement. « Ma vie pour votre humanité. Si vous acceptez, vous vivrez. N’est-ce pas là tout ce qui compte ? » La douleur dans mon flanc devint une brûlure intolérable, une griffe qui me tirait vers le néant. Le choix était simple : mourir ici, seule dans le noir, ou m'unir à une créature de la nuit pour traquer ceux qui nous avaient vendus, et qui en auraient sûrement après mon amie. Un nouveau rire sec, qui ne fut qu'un sifflement de douleur, se fit entendre. Malgré la mort qui me caressait la gorge, le dégoût que m'inspirait cette créature restait intact. Il était tout ce que j'avais appris à haïr : l'obscurité, le secret, le prédateur tapi dans l'ombre. L'idée même que mon sang puisse se mêler au sien, que nos destinées soient liées par une morsure ou un serment, me soulevait le cœur plus que ma blessure à l’abdomen. « Jamais… » murmurai-je, mes doigts glissant sur la poignée du poignard. « Je préfère… la mort, aussi inutile soit-elle… » Le vampire ne s'offusqua pas. Son visage resta ce masque de marbre asocial, mais je crus déceler, dans le fond de ses prunelles sombres, une lueur qui n'était pas de l'indifférence. Il fixa l'hémorragie qui s'accélérait à chaque effort, chaque pulsation expulsant un peu plus mon sang sur la roche ingrate. Il voyait ma fierté, cette armure invisible que je refusais d'ôter, même face à l'abîme. Ma vision vacilla. La cascade ne produisait plus qu'un bourdonnement lointain, une berceuse sourde qui m'invitait à fermer les yeux. Ma tête bascula sur le côté, et je sentis le froid de la mort monter le long de mes jambes. Mes muscles lâchèrent en premier. Le poignard, ma preuve, ma seule certitude, s'échappa de mes doigts et tinta sur la pierre. Je glissai. Le sol sembla se dérober sous moi, m'aspirant vers un néant sans fin. Soudain, le vide s'arrêta. Une poigne de fer, glacée mais étrangement prévenante, me rattrapa in extremis avant que mon crâne ne rencontrât la pierre. Je sentis son bras puissant me soutenir, m'arrachant à la chute. Son odeur m'envahit alors : celle de la terre ancienne et du givre éternel. Dans un ultime effort, mes paupières s'entrouvrirent une dernière fois. Son visage était tout près du mien. Il ne me regardait plus avec une froideur clinique ; il y avait dans son regard une compréhension amère, presque douloureuse. Il voyait ma vie s'éteindre pour une cause, pour des valeurs qu'il respectait trop pour les laisser s'effacer ainsi. Une image s'imposa à mon esprit embrumé : des boucles rousses, un sourire éclatant sous un ciel de pluie, la seule raison pour laquelle mon cœur refusait de s'arrêter tout à fait. Je ne pouvais pas partir sans un adieu. Sans vengeance. « Elynn… » Le nom de mon amie fut un souffle déchirant, une prière désespérée qui s'éteignit sur mes lèvres. Le vampire resserra sa prise. Je ne vis pas le geste qu'il fit, mais j'entendis sa voix, plus douce cette fois, une promesse faite à une mourante qui ne l'entendrait déjà plus. « Pour elle, alors. » Puis, le noir devint total, absolu.Le premier Skulker ne chargea pas ; il se fondit simplement dans l’espace séparant deux troncs d’arbres pour réapparaître un mètre plus près. C’était leur spécialité : une distorsion visuelle qui rendait toute trajectoire incertaine. Je resserrai mes doigts sur le manche de ma dague, sentant la sueur sur la paume de ma main. Je n'avais rien sur moi pour terrasser ces spectres de chair. Pas de flèches à pointe d’argent, pas de sel, pas de lumière purificatrice. Juste mon acier, ma ruse, et un corps qui me rappelait à chaque battement de cœur qu’il était encore en sursis.Le messager, lui, s’était prudemment reculé, savourant le spectacle.« Ne la tuez pas tout de suite, » grinça-t-il. « L’Organisation paiera une prime pour sa tête, mais elle paiera le triple si elle peut encore hurler. »La première attaque vint de la gauche. Une griffe longue et effilée, semblable à une aiguille d’obsidienne, fendit l’air dans un sifflement aigu. J’esquivai d’un mouvement de torsion qui fit hurler mes
La Lune de Sang ne se contentait pas de teinter le monde en rouge ; elle lui donnait une consistance de fer et de rouille. L’air que je respirais avait un goût métallique, une saveur de sang séché qui réveillait en moi des instincts que j’avais tenté de faire taire pendant ma convalescence. Ce n'était plus seulement de l'oxygène, c'était un carburant pour la prédatrice qui sommeillait sous mes pansements. À chaque inspiration, je sentais le picotement de l'adrénaline se diffuser dans mes veines, chassant la torpeur des derniers jours de repos forcé. Mais ce soir, la Chasseuse ne pouvait plus rester tapie dans l'ombre du foyer, à savourer la tiédeur d'un thé ou le confort d'une maison en reconstruction. Ce soir, le monde extérieur réclamait son dû.Je m'enfonçai dans les bois, m'éloignant de la clarté crue du promontoire. Mon corps, bien qu’encore meurtri, retrouvait sa mémoire mécanique. C'était une sensation étrange, presque effrayante, de sentir mes muscles se raidir et se détendre
Les trois jours qui suivirent s'écoulèrent dans un brouillard de labeur et de complicité silencieuse. Le rythme était dicté par le chant de la scie et le martèlement des clous. Sous nos yeux, la petite annexe s'éleva, greffée à la maison comme une nouvelle chance. Lorsque le dernier coup de marteau résonna, un sentiment de satisfaction profonde nous gagna tous. Leslie, les yeux brillants d'émerveillement, parcourait ces quelques mètres carrés supplémentaires comme s'il s'agissait d'un palais, d’un futur inenvisagé. Nos blessures, elles aussi, s'effaçaient doucement, ne laissant que des cicatrices prêtes à être mises à l'épreuve, des stigmates de nos choix pris avec conviction.Dave revint le troisième soir, les plumes ternies par la poussière et les ailes lourdes d'une fatigue extrême. Il avait volé plus qu'un corbeau ne devrait jamais le faire, fouillant les recoins les plus sombres de la région, mais son croassement victorieux disait tout : le message était passé. L'appel était lanc
James franchit le seuil de la maison d'un pas assuré, m'emmenant dans la lumière crue et dorée de cette fin de matinée. L’air du dehors fut un choc bénéfique, un baume frais et pur après l'atmosphère confinée de la chambre. Il était saturé par l’odeur puissante et résineuse du bois fraîchement débité, se mêlant délicieusement au parfum terreux et humide de la rosée matinale qui s’évaporait sous les premiers rayons du soleil. Dans la cour, le spectacle qui s’offrit à moi me coupa le souffle et me figea, le cœur battant à un rythme nouveau.La grange n’était plus ce squelette calciné et lugubre que nous avions laissé la veille. Kaelen et le Centaure s'activaient avec une vigueur surprenante au milieu des gravats déblayés, mais ils ne reconstruisaient pas un simple entrepôt. Une structure nouvelle et imposante s’élevait, solidement ancrée contre le flanc de pierre de la demeure déjà existante, prolongeant les murs par une ossature de bois clair, brute et odorante. Ils travaillaient dans
Le réveil fut une collision brutale contre les parois de la réalité, un retour à la conscience qui me fit l'effet d'une chute libre dans une eau glacée. Mes paupières étaient lestées de plomb, collées par une fatigue qui semblait avoir pétrifié chaque fibre de mes muscles durant la nuit. Je flottais dans un entre-deux poisseux, hantée par l'écho de la panique de la veille et cette odeur persistante de soufre qui semblait avoir imprégné mes cheveux.Soudain, je sentis une pression contre mon flanc, une chaleur humaine qui me ramena brusquement à l'instant présent. Leslie m'avait saisie dans son sommeil, ses bras frêles m'entourant avec la force désespérée d'une naufragée s'agrippant à son unique bouée. Son visage était enfoui contre mon épaule, et je percevais, à travers le coton de ma chemise, la buée humide et régulière de sa respiration. Je restai un instant immobile, savourant ce contact si chaud, si irréel, avant que le silence de la pièce ne me paraisse soudain trop dense.Le vid
Je reportai mon attention sur le mercenaire sur la branche, attendant patiemment qu’il baisse sa garde et reprenne sa concentration, avant de tenter une quelconque manœuvre. « Ils essaient sûrement de capturer des créatures pour Kaldaris ou Brume-Sèche, » murmura James dans mon esprit. Cette remarque confirmait ce que nous craignions : le Marché et l’Arène continuaient d’exister.« Tu essaies vraiment de me faire croire que tu as un quelconque pouvoir face à ton Maître ? » surenchérit le Vampire, un sourire en coin. Le vent frais de la nuit, plus gelé que jamais, apportait avec lui une pluie fine mais traître.« Allons, tu finiras comme nous… Ce n’est qu’une question de temps. »« Enfoiré… » cracha Patt, le regard chargé de haine.Dans un effort désespéré, je me propulsai vers le haut, tentant une nouvelle fois d’escalader cette foutue branche. Mais ce fut un nouvel échec, m’arrachant un cri silencieux dont j’étais l’unique témoin. « Merde ! Ce n’est pas possible d’être aussi inutile







