INICIAR SESIÓN
Chapitre 1
La première chose que je vois en posant le pied sur le tarmac, c'est l'immensité.
Le désert s'étale à perte de vue, océan de sable figé dans une houle éternelle, ondulant jusqu'à l'horizon où il se fond dans un ciel blanc de chaleur. L'air tremble au-dessus des dunes, comme si la terre elle-même respirait. Je reste immobile au bas de la passerelle, ma main en visière, écrasée par quarante degrés qui n'ont rien à voir avec la chaleur de Paris. Ici, le soleil est un marteau. Il frappe, cogne, écrase tout ce qui n'est pas à l'abri.
J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecte spécialisée dans la restauration de monuments anciens, et la sensation tenace que ce voyage est une erreur.
— Mademoiselle Morel ?
La voix est douce, presque feutrée. Un homme se tient près d'une berline noire aux vitres teintées, vêtu d'une djellaba blanche immaculée. Son visage est impassible, ses yeux baissés. Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde un point légèrement au-dessus de mon épaule, comme si j'étais une apparition qu'il ne fallait pas fixer trop longtemps.
— Je suis Farid, majordome du palais. Le sultan Al-Mansour m'a chargé de vous accueillir.
— Merci.
Je descends les dernières marches, ma valise à la main. Farid fait un geste discret, et un jeune homme surgit de nulle part pour s'en emparer. Tout est silencieux, précis, réglé comme une horlogerie de luxe. Aucun bruit superflu. Aucun mot inutile.
La voiture s'élance sur une route parfaitement lisse qui fend le désert en deux. De chaque côté, les dunes défilent, blondes, puis rousses, puis presque roses quand la lumière change. Le silence est tel que j'entends le sable crisser contre la carrosserie, minuscules grains portés par le vent. Farid ne parle pas. Il est assis à l'avant, dos droit, nuque raide. Je pourrais être un colis précieux qu'on livre à son propriétaire.
Je devrais être excitée. Ce contrat est le plus prestigieux de ma carrière. Restaurer les jardins suspendus du palais d'Al-Zahra, un édifice du treizième siècle dont on m'a montré des photos à l'agence : des coupoles de marbre blanc, des arches en ogive, des mosaïques lapis-lazuli qui racontent des batailles et des poèmes. Un rêve d'architecte. Un défi à la hauteur de mon ambition.
Mais depuis que j'ai signé, un malaise diffus me serre la gorge. Quelque chose dans la précipitation du contrat, dans les clauses de confidentialité, dans la voix du sultan au téléphone que je n'ai entendue qu'une fois, brève, autoritaire : « Vous viendrez. Vous restaurerez. Vous ne poserez pas de questions. »
Je ne sais pas poser de questions. C'est ma spécialité. Je restaure les pierres, pas les âmes.
— Nous arrivons, annonce Farid.
Je me penche vers la vitre, et le souffle me manque.
Le palais surgit des sables comme un mirage. D'abord, ce sont des murailles crénelées, ocre pâle, qui semblent jaillir des dunes. Puis des dômes, des minarets, des terrasses superposées reliées par des escaliers en colimaçon. Le marbre blanc scintille sous le soleil. L'or brille aux faîtages, aux grilles, aux poignées des portes monumentales. L'eau coule en cascades le long de canaux étroits, et sa musique légère contraste avec l'aridité alentour. Des palmiers centenaires jaillissent des cours intérieures, leurs palmes immobiles dans l'air brûlant.
C'est magnifique. Et pourtant, quelque chose dans la symétrie parfaite, dans le silence qui semble tout envelopper, me glace le sang.
— Mademoiselle, veuillez me suivre.
Farid est déjà descendu de voiture, il m'attend sous le porche monumental, une porte en ogive qui ouvre sur une pénombre fraîche. Je le suis, ma valise roulant sur le marbre veiné de gris. Le bruit des roulettes est presque sacrilège dans ce silence.
L'intérieur est un choc.
Des zelliges aux motifs géométriques couvrent les murs. Des étoiles à huit branches, des entrelacs infinis, des bleus si profonds qu'ils semblent absorber la lumière. Des inscriptions calligraphiques courent le long des corniches, versets du Coran ou poèmes anciens, je ne sais pas. L'air sent l'eau de rose et la cire d'abeille. Des vasques en cuivre martelé diffusent une lumière dorée.
Nous traversons une cour à ciel ouvert, entourée d'arcades. Un bassin d'eau noire reflète le ciel déjà orangé du couchant. Des orangers nains dans des pots en terre cuite, des roses trémières, des jasmins qui embaument. La fontaine chante au centre, sa mélodie liquide, éternelle.
Tout est beauté. Tout est perfection. Tout est silencieux comme une tombe.
Farid pousse une porte en cèdre sculpté. La chambre est immense, baignée de lumière filtrée par des moucharabiehs. Le lit est une estrade basse recouverte de coussins de soie pourpre. Des tapis aux couleurs chaudes s'empilent sur le sol. Une terrasse ouvre sur un jardin intérieur où chante une autre fontaine.
— Vos appartements, mademoiselle. Le dîner sera servi à vingt heures. Je viendrai vous chercher.
Il s'incline et disparaît avant que j'aie pu prononcer un mot.
Je reste seule. Le silence retombe, plus profond encore. Je m'assois sur le bord du lit, caresse la soie fraîche sous mes doigts. Mes vingt-sept ans pèsent soudain très lourd. Je suis une architecte reconnue, j'ai restauré des églises romanes, des cloîtres toscans, une bastide en Provence. Mais ici, dans ce palais de conte des mille et une nuits, je ne suis qu'une étrangère.
Je me lève, arpente la chambre, ouvre un placard en marqueterie. Il est vide. Mes affaires sont déjà rangées dans la commode, pliées avec un soin maniaque. Je n'ai pas vu qui l'a fait. Des fantômes. Un palais de fantômes.
Je m'approche de la fenêtre, pose mon front contre le moucharabieh. Dehors, le soleil décline, et les coupoles se teintent d'orange. Un appel à la prière s'élève, lointain, porté par le vent. La voix est pure, presque irréelle. Elle monte, descend, s'étire, puis se tait.
Je suis à Al-Zahra. Dans le palais du sultan le plus puissant de la région. Et je ne sais toujours pas pourquoi il m'a choisie, moi, une architecte française dont le nom n'évoque rien dans le monde des grandes restaurations internationales.
Le malaise ne me quitte pas. Il grandit même, à mesure que le soir tombe et que les ombres s'allongent sur les mosaïques.
Quelque chose ne va pas. Quelque chose que je ne peux pas encore nommer.
Chapitre 6De retour dans ma chambre, je m'assois à la table en marqueterie. Le soleil de midi tape sur les coupoles, et la chaleur devient écrasante, même à l'ombre des moucharabiehs. Les mots d'Ibrahim tournent dans ma tête, mêlés au silence du palais, à l'interdiction de l'aile est, au contrat que j'ai signé sans vraiment comprendre.Je ne peux plus rester passive. Je ne peux plus attendre qu'on veuille bien me parler. Si le sultan refuse de me rencontrer, je vais l'y forcer. Poliment. Professionnellement. Mais fermement.Je sors une feuille de papier à en-tête du palais, trouvée dans le tiroir du bureau, et je saisis mon stylo. Les mots que je trace sont nets, précis. J'écris comme je dessine : avec méthode, avec rigueur, en essayant de mettre de l'ordre dans le chaos de mes émotions.Sultan Al-Mansour,Je suis dans votre palais depuis maintenant plusieurs jours. J'ai signé le contrat que vous m'avez fait parvenir et j'ai commencé l'exploration des jardins suspendus. Cependant, je
Chapitre 5L'aube est fraîche quand je pose le pied sur la première terrasse des jardins suspendus.Le guide que Farid m'a assigné est un jeune homme silencieux, vêtu d'une djellaba grise, qui m'a conduite à travers le labyrinthe du palais sans prononcer un mot. Il s'est arrêté devant une porte en ogive qui ouvre sur une volée de marches en pierre, m'a fait signe de monter, et il est reparti. Je ne sais même pas son nom.Je suis seule. Et devant moi s'étend un royaume à l'agonie.Les jardins suspendus d'Al-Zahra s'étagent sur sept terrasses superposées, reliées par des escaliers en colimaçon. Chaque niveau est soutenu par des arches de pierre massive, et l'ensemble domine le palais, offrant une vue vertigineuse sur les coupoles, les minarets, et le désert qui ondule jusqu'à l'horizon.Je m'avance, mon carnet de croquis à la main. Mon souffle s'accélère, non d'effort, mais d'émotion.La première terrasse est un cimetière de pierre. Les canaux d'irrigation sont à sec, leurs bordures de
Chapitre 4Ce matin, on ne me conduit pas aux jardins.Farid frappe à ma porte peu après l'aube, et au lieu de m'escorter vers les terrasses, il me tend une chemise en cuir sombre, fermée par un ruban de soie noire. Il ne dit rien. Il attend, debout près de la porte, les mains croisées devant lui.Je prends la chemise, la soupèse. Elle est lourde, épaisse. Le cuir est frais sous mes doigts, grainé, visiblement coûteux. Je défais le ruban, soulève la couverture, et découvre une liasse de feuillets en papier vergé, frappés d'un sceau en cire rouge que je ne reconnais pas. L'écriture est manuscrite, à l'encre noire, d'une calligraphie élégante et raide. Du français parfait.Contrat de restauration des jardins suspendus du palais d'Al-ZahraJe parcours les premières lignes. Mon nom, ma qualité d'architecte spécialisée en monuments historiques, la date de mon arrivée, la durée estimée des travaux : six mois minimum, prolongeables. Mes honoraires sont mentionnés en chiffres nets, et je reti
Chapitre 3Le dîner est un supplice silencieux.Je suis assise à l'extrémité de la table immense, si longue que l'autre extrémité se perd dans la pénombre. Les bougies plantées dans les chandeliers en fer forgé diffusent une lueur tremblante, orangée, qui fait danser des ombres sur les murs couverts de zelliges. Mon assiette est en porcelaine fine, décorée de motifs géométriques dorés. Mon verre en cristal taillé scintille à chaque mouvement de la flamme.Je suis seule. Absolument seule.Les plats se succèdent, apportés par des serviteurs muets. D'abord une soupe de lentilles parfumée au cumin, onctueuse, délicate. Puis un tajine d'agneau aux pruneaux et aux amandes, fondant, sucré-salé, qui embaume la cannelle et le safran. Ensuite des pâtisseries au miel, des cornes de gazelle, des dattes fourrées à la pâte d'amande. La nourriture est exquise, un festival de saveurs qui devrait m'enchanter. Mais je mastique sans plaisir, les yeux fixés sur la porte monumentale au fond de la salle, u
Chapitre 2La chaleur du désert est une présence tangible, un haleine brûlante qui s'insinue sous les portes et à travers les persiennes. Je me tiens au milieu de ma chambre, immobile, tandis que Farid s'éloigne dans le couloir sans un bruit. Le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.Je n'ai jamais connu un tel silence. Il n'est pas vide, non. Il est plein. Plein de murmures étouffés, de bruissements d'étoffes, de pas lointains qui pourraient n'être que le vent. Il est habité, ce silence. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Je fais quelques pas dans la chambre. Mes sandales claquent sur le marbre, un bruit incroyablement fort, presque indécent. Je ralentis, pose le pied plus doucement. Ici, le bruit est une intrusion.La chambre est somptueuse. Les murs sont couverts de stuc ciselé, des motifs floraux d'une finesse inouïe qui courent jusqu'au plafond. Des coussins de soie pourpre et or s'empilent sur le lit bas. Un tapis persan aux couleurs profond
Chapitre 1La première chose que je vois en posant le pied sur le tarmac, c'est l'immensité.Le désert s'étale à perte de vue, océan de sable figé dans une houle éternelle, ondulant jusqu'à l'horizon où il se fond dans un ciel blanc de chaleur. L'air tremble au-dessus des dunes, comme si la terre elle-même respirait. Je reste immobile au bas de la passerelle, ma main en visière, écrasée par quarante degrés qui n'ont rien à voir avec la chaleur de Paris. Ici, le soleil est un marteau. Il frappe, cogne, écrase tout ce qui n'est pas à l'abri.J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecte spécialisée dans la restauration de monuments anciens, et la sensation tenace que ce voyage est une erreur.— Mademoiselle Morel ?La voix est douce, presque feutrée. Un homme se tient près d'une berline noire aux vitres teintées, vêtu d'une djellaba blanche immaculée. Son visage est impassible, ses yeux baissés. Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde un point légèrement au-dessus de mon épaule, comme







