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La vengeance du sultan
La vengeance du sultan
作者: Les écrits d'une Mariam

Chapitre 1

last update publish date: 2026-05-15 05:55:09

Chapitre 1

Clara

La chaleur du désert m'enveloppe comme un manteau de soie brûlante dès que je pose le pied hors de la voiture climatisée. Le trajet depuis l'aéroport m'a semblé interminable, chaque kilomètre m'éloignant un peu plus de tout ce que je connais pour m'enfoncer dans un monde qui semble appartenir à un autre temps. J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecture obtenu avec les honneurs, une carrière naissante mais prometteuse, et pourtant rien, absolument rien, ne m'a préparée à ce que je découvre en relevant les yeux.

Le palais d'Al-Mansour se dresse devant moi comme un mirage sculpté dans la pierre blonde et l'or.

Je reste figée sur le gravier immaculé de la cour d'honneur, ma mallette de cuir serrée contre ma poitrine, le souffle coupé par tant de beauté. Les coupoles s'élancent vers le ciel d'un bleu implacable, leurs faïences turquoise capturant la lumière du soleil pour la renvoyer en mille éclats éblouissants. Les arches s'enchaînent dans une symphonie géométrique parfaite, chacune ornée de moucharabiehs si finement ciselés qu'ils ressemblent à de la dentelle de pierre. Des fontaines chantent dans les patios intérieurs, leur murmure aquatique se mêlant au parfum entêtant des jasmins et des roses de Damas qui cascadent le long des murs. Ce n'est pas un bâtiment, c'est un poème minéral, une déclaration d'amour à la beauté pure.

Je sens mon cœur battre plus vite, non pas d'angoisse mais d'excitation pure. C'est donc ici que je vais travailler. Moi, Clara Moreau, vingt-sept ans, architecte spécialisée en restauration patrimoniale, je vais pouvoir poser mes mains sur ces pierres chargées d'histoire, étudier ces voûtes, comprendre les secrets de ces proportions parfaites. Le contrat que j'ai décroché après des mois de négociations intenses est le plus important de ma carrière : superviser la rénovation d'une aile historique du palais, un projet pharaonique qui pourrait asseoir définitivement ma réputation.

Un homme vêtu d'une longue robe traditionnelle sombre s'avance vers moi, le visage impassible, les gestes mesurés. Il doit avoir une cinquantaine d'années, peut-être plus, et son maintien militaire contraste avec la douceur de sa voix quand il m'accueille dans un anglais parfait.

— Mademoiselle Moreau, bienvenue au palais d'Al-Mansour. Je suis Idris, chef de la garde de Sa Majesté le Sultan. Veuillez me suivre, je vous prie.

Sa Majesté le Sultan. Ces mots résonnent étrangement dans ma tête tandis que je lui emboîte le pas, mes talons claquant sur les dalles de marbre polies par des siècles de passages. Je n'ai jamais rencontré de sultan. J'ai négocié ce contrat avec des intermédiaires, des conseillers, des ministres, mais jamais avec le souverain lui-même. Dans mon esprit, c'est un vieil homme sans doute, un monarque bedonnant et désintéressé qui laisse ses gens gérer les affaires courantes pendant qu'il se prélasse dans ses jardins.

Le hall d'entrée me coupe littéralement le souffle.

La coupole centrale s'élève à une hauteur vertigineuse, percée de vitraux qui projettent sur le sol des arabesques de lumière colorée. Les murs sont recouverts de zelliges aux motifs géométriques d'une complexité inouïe, chaque centimètre carré témoignant d'un artisanat qui frôle le sacré. Des vasques de cuivre martelé diffusent des volutes d'encens qui embaument l'air d'un parfum de bois de santal et de myrrhe. Je tourne lentement sur moi-même, incapable de cacher mon émerveillement, oubliant pour un instant le protocole et les convenances.

— C'est l'œuvre des maîtres andalous du treizième siècle, dis-je à voix haute sans même m'en rendre compte. Regardez cette symétrie dans l'asymétrie, cette façon dont les motifs se répondent sans jamais se répéter. Chaque panneau raconte une histoire différente mais l'ensemble forme un récit cohérent. C'est d'une intelligence architecturale absolument exceptionnelle.

Idris s'est arrêté pour me regarder. Un très léger sourire, presque imperceptible, flotte sur ses lèvres austères.

— Sa Majesté appréciera votre enthousiasme, mademoiselle. Peu de visiteurs remarquent ces détails.

— Comment ne pas les remarquer ? Ils sont l'âme même de ce palais.

Nous reprenons notre marche à travers des couloirs qui semblent s'étirer à l'infini, chacun plus somptueux que le précédent. Je note mentalement chaque détail architectural, chaque élément décoratif, déjà en train d'imaginer comment restaurer sans trahir, comment préserver l'esprit des lieux tout en leur redonnant leur éclat d'origine. Des serviteurs silencieux s'effacent sur notre passage, les yeux baissés, les gestes empreints d'une déférence qui me met mal à l'aise. Je n'ai pas l'habitude qu'on s'incline devant moi.

Nous traversons une succession de cours intérieures, chacune plus belle que la précédente. La première est un jardin d'orangers nains plantés dans des vasques de céramique bleue, leurs fruits minuscules brillant comme des joyaux parmi les feuilles sombres. La deuxième abrite une fontaine en étoile dont l'eau s'écoule en murmures apaisants sur des mosaïques représentant des fleurs de lotus. La troisième est un cloître de colonnettes torsadées si fines qu'elles semblent défier les lois de la pesanteur, leurs chapiteaux sculptés de feuillages et d'oiseaux qui paraissent prêts à prendre leur envol.

Chaque détail me parle, me raconte l'histoire des mains qui ont façonné ces pierres, des esprits qui ont conçu ces harmonies. Je suis dans un état proche de l'ivresse esthétique, une griserie d'architecte face à la perfection incarnée.

Idris s'arrête enfin devant une porte en bois de cèdre finement ouvragée, flanquée de deux gardes en uniforme d'apparat qui s'inclinent à notre passage.

— Voici vos appartements, mademoiselle. Vous y trouverez tout le confort nécessaire. Un dîner vous sera servi dans votre salon privé à vingt heures. Demain matin, un intendant viendra vous exposer les détails de votre mission.

— Et Sa Majesté ? demandé-je, curieuse malgré moi. Quand pourrai-je le rencontrer pour discuter du projet ?

Le visage d'Idris se ferme imperceptiblement, comme si ma question avait franchi une ligne invisible.

— Sa Majesté vous recevra lorsqu'il le jugera opportun. En attendant, je vous suggère de vous reposer. Le voyage a été long.

Il s'incline brièvement et s'éloigne avant que j'aie pu ajouter quoi que ce soit, ses pas résonnant sur le marbre avec une précision toute militaire. Je le regarde disparaître au bout du couloir, une sensation étrange au creux de l'estomac. Quelque chose dans son attitude, dans cette façon qu'il a eue d'esquiver ma question, me laisse un arrière-goût désagréable.

Mais la fatigue du voyage et l'excitation de la découverte l'emportent sur mes appréhensions.

Je pousse la porte et pénètre dans mes appartements. Le salon est vaste, baigné d'une lumière dorée qui filtre à travers des moucharabiehs donnant sur un patio intérieur. Les murs sont tendus de soie crème, les meubles en bois précieux incrusté de nacre, les tapis si épais que mes pas s'y enfoncent comme dans de la mousse. Un plateau de fruits confits et de pâtisseries au miel attend sur une table basse, à côté d'une carafe d'eau parfumée à la fleur d'oranger. La chambre, que je découvre en poussant une porte latérale, est dominée par un lit à baldaquin dont les voiles de mousseline blanche ondulent doucement dans la brise du climatiseur. La salle de bains attenante est en marbre veiné de rose, avec une baignoire assez grande pour nager et des flacons de verre taillé alignés sur une étagère, remplis d'huiles parfumées et de savons artisanaux.

Je me laisse tomber sur le lit, les bras en croix, et je ris toute seule comme une enfant. C'est trop beau. C'est trop parfait. Tout ce luxe, toute cette beauté, tout ce mystère. Je pense à mon minuscule appartement parisien, à mon bureau encombré de plans et de maquettes, à mes nuits blanches passées à préparer ce dossier de candidature sans vraiment croire que je serais retenue. Et me voilà ici, dans un palais des mille et une nuits, sur le point de commencer le projet le plus prestigieux de ma carrière.

Je me relève pour explorer plus en détail mon domaine. Les placards de la chambre sont garnis de peignoirs en coton égyptien, de babouches brodées, de châles en cachemire aux couleurs douces. Dans le salon, une bibliothèque vitrée contient des ouvrages anciens sur l'architecture islamique, des recueils de poésie arabe traduits en français, des traités sur l'histoire de la région. Quelqu'un a manifestement préparé mon arrivée avec un soin méticuleux, anticipant mes goûts et mes centres d'intérêt.

Cette attention me touche et m'inquiète à la fois. Comment savent-ils tout cela sur moi ? Mes lectures, mes passions, jusqu'à ma pointure de babouches ?

La nuit tombe rapidement sur le désert, transformant le ciel en un dégradé de pourpre et d'orange avant de le plonger dans un bleu profond piqué d'étoiles. Le dîner qu'on m'apporte est un festival de saveurs inconnues : agneau confit aux dattes et aux amandes, semoule parfumée à la cannelle, légumes grillés aux épices dont je ne saurais nommer la moitié, le tout arrosé d'un thé à la menthe si sucré qu'il en devient presque sirupeux. Je mange avec appétit, assise en tailleur sur les coussins du salon, savourant chaque bouchée comme une exploratrice découvrant un nouveau monde.

Après le repas, je m'installe près de la fenêtre, un carnet de croquis sur les genoux. La lune s'est levée sur les jardins du palais, argentant les fontaines et les allées de gravier. Je commence à dessiner, à noter mes premières impressions, à esquisser les détails architecturaux que j'ai mémorisés durant la journée. C'est mon rituel, ma façon d'apprivoiser les lieux, de les faire miens par le trait et la courbe.

Soudain, un bruit me fait lever les yeux.

Des pas. Des pas lourds, rapides, qui résonnent dans le couloir devant ma porte. Des voix étouffées, masculines, qui échangent des paroles dans une langue que je ne comprends pas. Je me lève sans bruit, le cœur battant, et m'approche de la porte. À travers le bois épais, je distingue des bribes de conversation en arabe, des mots que je ne saisis pas mais dont l'urgence est palpable. Puis les pas s'éloignent, aussi rapidement qu'ils sont venus, et le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.

Je reste debout, la main posée sur la porte, l'oreille tendue. Rien. Plus aucun bruit. Juste le chant lointain d'une fontaine et le bruissement du vent dans les palmiers du patio.

Qu'est-ce qui se passe dans ce palais ? Quels secrets courent dans ces couloirs somptueux, derrière ces portes magnifiquement ouvragées ? Et pourquoi ai-je soudain l'impression que ma présence ici n'a rien à voir avec l'architecture ?

Je retourne m'asseoir près de la fenêtre, mais l'inspiration est partie. Mon carnet reste ouvert sur une page blanche, ma main suspendue au-dessus du papier, incapable de tracer le moindre trait. La fatigue du voyage, l'excitation de la journée, l'étrangeté de cette nuit silencieuse troublée par des pas pressés, tout se mélange dans ma tête en un vertige confus.

Je finis par me coucher, les membres lourds, l'esprit embrumé. Le lit est doux, les draps sentent la lavande et le jasmin, et le silence du palais m'enveloppe comme un cocon. Pourtant, au moment de sombrer dans le sommeil, une image traverse mon esprit : celle d'un homme que je n'ai jamais vu, dont je ne connais ni le visage ni la voix, mais dont la présence invisible semble planer sur chaque pierre de ce palais. Le Sultan. Sa Majesté. Le maître des lieux.

Et je m'endors avec la désagréable sensation d'être observée par des yeux que je ne vois pas.

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