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Chapitre 4

last update Fecha de publicación: 2026-05-15 05:54:14

Chapitre 4

Ce matin, on ne me conduit pas aux jardins.

Farid frappe à ma porte peu après l'aube, et au lieu de m'escorter vers les terrasses, il me tend une chemise en cuir sombre, fermée par un ruban de soie noire. Il ne dit rien. Il attend, debout près de la porte, les mains croisées devant lui.

Je prends la chemise, la soupèse. Elle est lourde, épaisse. Le cuir est frais sous mes doigts, grainé, visiblement coûteux. Je défais le ruban, soulève la couverture, et découvre une liasse de feuillets en papier vergé, frappés d'un sceau en cire rouge que je ne reconnais pas. L'écriture est manuscrite, à l'encre noire, d'une calligraphie élégante et raide. Du français parfait.

Contrat de restauration des jardins suspendus du palais d'Al-Zahra

Je parcours les premières lignes. Mon nom, ma qualité d'architecte spécialisée en monuments historiques, la date de mon arrivée, la durée estimée des travaux : six mois minimum, prolongeables. Mes honoraires sont mentionnés en chiffres nets, et je retiens un hoquet de surprise. La somme est astronomique, bien au-delà de ce que l'agence m'avait annoncé.

Je relève les yeux vers Farid. Il n'a pas bougé.

— C'est une plaisanterie ?

— Le sultan ne plaisante jamais, mademoiselle.

Je ravale ma stupeur, tourne la page.

La suite est une description précise, presque chirurgicale, des travaux à effectuer. Restauration des sept terrasses suspendues, réhabilitation du système d'irrigation ancien qui capte l'eau d'une source souterraine, remplacement des mosaïques lapis et or endommagées, replantation des espèces végétales d'origine selon une liste botanique jointe en annexe. Chaque terrasse est décrite avec une minutie archéologique. Chaque canal, chaque vasque, chaque espèce de rose est mentionnée. Je reconnais le travail d'un expert, peut-être un maître artisan local qui a collaboré à la rédaction.

Je pourrais presque être enthousiaste. Ce projet est un rêve d'architecte. Un défi à la hauteur des plus grands chantiers de ma carrière.

Puis j'arrive à l'annexe. Règles à respecter impérativement durant toute la durée du séjour.

1. L'architecte ne quittera jamais ses appartements ni les zones de travail désignées sans être accompagnée par un membre du personnel autorisé.

2. L'architecte ne posera aucune question concernant la famille du sultan, le passé du palais, ou les événements survenus avant son arrivée.

3. L'architecte ne cherchera en aucun cas à rencontrer le sultan en dehors des audiences officielles qui lui seront accordées.

4. L'accès à l'aile est du palais est formellement interdit. Toute infraction à cette règle entraînera la rupture immédiate du contrat et l'expulsion du royaume.

Je relis la quatrième règle. L'aile est. Cette aile dont j'ai aperçu la lueur la nuit, cette silhouette derrière une fenêtre haute. Cette aile où, j'en suis sûre, vit le sultan.

— Pourquoi l'aile est est-elle interdite ?

— Je ne suis pas autorisé à répondre à cette question, mademoiselle.

La voix de Farid est un mur.

— Y a-t-il quelqu'un, dans ce palais, qui soit autorisé à répondre à mes questions ?

— Le sultan vous recevra quand il le jugera nécessaire. En attendant, vous devez signer.

Il sort un stylo-plume en argent de sa poche, le pose sur la table. Le geste est délicat, précis, et pourtant sans appel. Je fixe le stylo. Signer, c'est accepter l'enfermement. Signer, c'est renoncer à comprendre.

Mais signer, c'est aussi accepter le contrat le plus prestigieux de ma vie.

Je prends le stylo. La plume crisse sur le papier vergé. Mon nom s'inscrit à l'encre noire, et je sens que je viens de vendre bien plus que mon temps. Je viens de vendre ma liberté.

Farid reprend la chemise, vérifie la signature, hoche la tête.

— Les travaux commenceront demain. Un guide vous conduira aux jardins suspendus à l'aube.

Il s'incline et disparaît. Je reste seule, debout au milieu de la chambre, le souffle court. Aucune mention d'une rencontre avec le sultan. Aucune date, aucune promesse. Juste des règles. Juste un contrat qui m'enferme dans ce palais sans m'en ouvrir les portes.

Je m'assois sur le lit. Mes mains tremblent un peu, de colère ou de peur, je ne sais pas. Je regarde le moucharabieh, la lumière qui filtre, le jardin en contrebas où l'eau chante inlassablement. Tout est si beau. Si terriblement beau.

Et je suis prisonnière de cette beauté.

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