LOGINChapitre 4
Clara
Je ne dors pas cette nuit-là. Pas une seconde. Pas un instant.
Allongée dans mon lit à baldaquin, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, je repasse en boucle les événements de la journée. Sa voix. Ses mots. Ses règles absurdes. Et ce regard, ce regard qui m'a transpercée comme une lame chauffée à blanc, ce regard chargé de haine et de souffrance qui ne m'était pas destiné.
Je ne sais pas à qui il était destiné. Mais ce n'était pas à moi.
Cette pensée tourne et retourne dans ma tête comme un insecte prisonnier d'un bocal. Elle me ronge, elle me consume, elle m'empêche de fermer les yeux plus de quelques secondes. Chaque fois que mes paupières s'alourdissent, je revois ses prunelles noires, ses jointures blanches crispées sur le bureau, sa voix rauque qui m'ordonnait de sortir. Et la colère revient. La colère et l'humiliation.
Je ne suis pas venue ici pour être traitée ainsi. Je ne suis pas venue ici pour être humiliée par un homme qui ne daigne même pas m'expliquer pourquoi il me hait. Je suis Clara Moreau, architecte, fondatrice d'une organisation humanitaire, professionnelle respectée dans mon domaine. J'ai travaillé dans des zones de guerre, négocié avec des rebelles armés, survécu à des situations que la plupart des gens ne peuvent même pas imaginer. Je ne me laisserai pas briser par un monarque aux yeux noirs et aux règles absurdes.
À l'aube, ma décision est prise.
Je me lève, j'enfile une tenue simple, un pantalon de toile et une chemise légère, et je commence à rassembler mes affaires. Ma valise est ouverte sur le lit, béante, avalant peu à peu les vêtements que j'extrais de l'armoire. Mes gestes sont précis, méthodiques, presque mécaniques. Je ne réfléchis plus. Je ne me laisse plus le temps de réfléchir. Si je réfléchis, je risque de changer d'avis. Si je change d'avis, je risque de rester. Et si je reste, je risque de me perdre.
La lumière du petit matin filtre à travers les moucharabiehs, dessinant sur le marbre des arabesques dorées. Le palais s'éveille doucement. Les fontaines reprennent leur chant dans les patios. Les oiseaux commencent à gazouiller dans les jardins. Tout est calme, paisible, magnifique. Mais je ne vois plus la beauté de ces lieux. Je ne vois que les barreaux de ma cage.
Je sors mon téléphone portable de mon sac. Le signal est faible, mais il passe. Je compose le numéro de Marc, mon associé à Paris, et j'attends que la tonalité résonne. Une sonnerie. Deux sonneries. Trois sonneries. La voix ensommeillée de Marc finit par répondre, déformée par la distance et le décalage horaire.
— Clara ? Tu sais quelle heure il est ?
Sa voix est groggy, mais je n'ai pas le temps pour les politesses.
— Marc, écoute-moi. Il faut que tu annules le contrat. Le projet d'Al-Mansour est annulé. Je rentre à Paris.
Un silence. Puis un bruit de draps froissés, des pas, une porte qui se ferme. Quand Marc reprend la parole, sa voix est plus claire, plus alerte. Le choc a chassé le sommeil.
— Attends, quoi ? Annuler le contrat ? Clara, de quoi tu parles ? Tu es arrivée il y a deux jours. C'est le plus gros contrat de notre carrière, le projet dont on rêve depuis des années. Tu ne peux pas tout annuler comme ça.
— Je te dis que je ne peux pas rester. Ce n'est pas ce que je croyais. Ce n'est pas un simple projet de restauration. Il y a autre chose, quelque chose de louche, et je refuse de me laisser entraîner là-dedans.
Ma voix tremble malgré moi. Je la voudrais ferme, assurée, mais elle se brise sur les derniers mots. Marc doit le sentir, parce qu'il ne répond pas tout de suite.
— Clara, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
— Rien. Il ne m'a rien fait. C'est juste que ce projet n'est pas pour moi. Fais-moi confiance, s'il te plaît. Annule le contrat. Trouve une excuse, une urgence familiale, un problème de santé, n'importe quoi. Mais annule tout.
Je l'entends soupirer à l'autre bout du fil. Je l'imagine dans son appartement parisien, les cheveux en bataille, les yeux encore gonflés de sommeil, essayant de comprendre ce qui pousse son associée à abandonner le contrat du siècle sur un coup de tête.
— Tu te rends compte de ce que tu demandes ? Les pénalités de rupture sont énormes. On va y laisser notre réputation. Sans parler du financement de la fondation qui était lié à ce projet.
— Je sais, dis-je en fermant les yeux. Je sais tout ça. Mais je ne peux pas rester, Marc. Il faut que tu me croies.
Un autre silence, plus long cette fois. Je perçois le bruit d'une respiration lente, réfléchie. Marc est un bon associé, un ami fidèle, un homme de raison et de chiffres. Il n'aime pas les décisions impulsives. Il ne comprend pas ce qui m'arrive. Mais il me fait confiance. Il m'a toujours fait confiance.
— D'accord, finit-il par dire. Je vais voir ce que je peux faire. Mais ça va prendre quelques jours. Les procédures administratives, les justifications, les courriers officiels. Tu ne peux pas partir comme ça du jour au lendemain.
— Je ne peux pas attendre. Je veux partir aujourd'hui. Maintenant.
— Clara, sois raisonnable. Tu as signé un contrat. Il y a des clauses, des obligations, des délais à respecter. Si tu pars comme une voleuse, tu vas te créer des problèmes bien pires que quelques jours d'attente. Laisse-moi gérer la partie administrative. Toi, tiens bon encore un peu. Fais profil bas, évite les ennuis, et dans trois ou quatre jours, tu seras dans l'avion du retour.
Je voudrais lui dire non. Je voudrais lui hurler que chaque minute passée dans ce palais est une torture, que je ne supporte plus l'idée de croiser le regard de cet homme, de subir ses ordres et son mépris. Mais la raison reprend lentement le dessus. Marc a raison. Je ne peux pas partir comme une voleuse. Il faut que je sois intelligente, que je joue la montre, que je prépare ma sortie en douceur.
— D'accord, dis-je finalement, la mort dans l'âme. Trois jours. Pas un de plus.
— Trois jours. Je m'en occupe. Et Clara ?
— Oui ?
— Sois prudente. Quoi que tu aies vu ou entendu dans ce palais, ne fais rien qui puisse te mettre en danger.
Sa voix est chargée d'une inquiétude qui me serre le cœur. Je murmure un au revoir et je raccroche avant que les larmes ne montent. Je ne pleurerai pas. Je ne pleure jamais. Mais la boule qui s'est formée dans ma gorge est dure à avaler.
Je range mon téléphone dans ma poche et je termine de préparer ma valise. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir rester, mais je veux être prête à partir à tout moment. Sac de voyage, documents importants, passeport, argent liquide. Tout est rassemblé, ordonné, accessible. Je referme la valise et la glisse sous le lit, hors de vue. Personne ne doit savoir. Personne ne doit se douter de mes intentions.
Puis je m'assieds sur le bord du lit, les mains posées sur les genoux, et j'attends.
Les heures passent, lentes et pesantes comme des pierres. Le soleil monte dans le ciel, atteint son zénith, entame sa descente vers l'horizon. Je ne quitte pas mes appartements. Je ne réponds pas quand on frappe à la porte pour m'apporter le déjeuner. Je ne veux voir personne. Je ne veux parler à personne. Je veux seulement que ces trois jours passent le plus vite possible, que Marc règle les formalités, et que je puisse enfin monter dans un avion pour quitter ce pays de malheur.
La nuit tombe sur le désert. Le ciel s'embrase d'orange et de pourpre avant de plonger dans un bleu profond piqué d'étoiles. Je n'ai pas quitté ma chambre de la journée. Je n'ai pas mangé. J'ai à peine bu. Je suis restée assise sur mon lit, les yeux fixés sur la fenêtre, à regarder le jour décliner et la nuit s'installer.
Ce désert qui est ma seule issue. Ce désert qu'il me faudra traverser pour retrouver ma liberté.
Je repense une dernière fois au regard du Sultan. À cette haine pure, à cette souffrance abyssale. Je me demande quelle histoire se cache derrière ces yeux noirs, quel drame a bien pu briser un homme au point de le rendre incapable de regarder une étrangère sans la prendre pour un fantôme.
Mais ce n'est pas mon problème. Ce n'est pas mon combat. Demain, ou après-demain, ou dans trois jours au plus tard, je serai partie. Je retrouverai Paris, mon agence, mes projets, ma vie d'avant. Et j'oublierai ce palais, ces mosaïques, ces fontaines. J'oublierai le Sultan de Glace et ses yeux pleins de tempêtes.
Je l'espère, en tout cas.
Je me glisse sous les draps, tout habillée, et je ferme les yeux. Le sommeil tarde à venir, mais il finit par arriver, lourd, sans rêves, comme une plongée dans des eaux noires et profondes. Ma dernière pensée avant de sombrer est pour ma valise, cachée sous le lit, prête à partir. Ma valise, et ma liberté.
Chapitre 140ClaraJe m'arrête.Je ne sais pas pourquoi. Mes jambes ne me portent plus. Mes pieds sont lourds, mes genoux tremblent, mon souffle est court. Le désert s'étend devant moi, immense, indifférent. Les dunes ondulent sous la lumière pâle des étoiles. Le vent souffle, chargé de sable, chargé de silence, chargé de tout ce que je laisse derrière moi.Je me retourne.Il est là.Il n'a pas bougé. Il est toujours debout au même endroit, sa silhouette se découpant sur l'horizon sombre, ses bras pendants le long de son corps, ses épaules voûtées. Ses cheveux noirs dansent dans le vent. Son visage est à moitié dans l'ombre, mais je vois ses yeux. Ses yeux noirs. Fixés sur moi.Il ne dit rien. Il n
Chapitre 140ClaraJe m'arrête.Je ne sais pas pourquoi. Mes jambes ne me portent plus. Mes pieds sont lourds, mes genoux tremblent, mon souffle est court. Le désert s'étend devant moi, immense, indifférent. Les dunes ondulent sous la lumière pâle des étoiles. Le vent souffle, chargé de sable, chargé de silence, chargé de tout ce que je laisse derrière moi.Je me retourne.Il est là.Il n'a pas bougé. Il est toujours debout au même endroit, sa silhouette se découpant sur l'horizon sombre, ses bras pendants le long de son corps, ses épaules voûtées. Ses cheveux noirs dansent dans le vent. Son visage est à moitié dans l'ombre, mais je vois ses yeux. Ses yeux noirs. Fixés sur moi.Il ne dit rien. Il n
Chapitre 139ClaraJe le regarde.Il est là, devant moi, à genoux dans le sable, ses mains serrant les miennes, ses yeux rougis, ses joues encore humides des larmes qu'il vient de verser. Ses cheveux noirs tombent sur son front, collés par la sueur, par le vent, par la nuit blanche qu'il vient de passer. Sa tunique est défaite, couverte de poussière, et je vois ses épaules qui tremblent, ses doigts qui tremblent, tout son corps qui tremble comme une feuille prise dans la tempête.Il vient de me dire qu'il m'aime. Il vient de me supplier de rester. Il vient de jurer qu'il allait changer, qu'il allait arrêter Kael, qu'il allait libérer Yasmina, qu'il allait être l'homme que je mérite.Et je le crois.Je crois qu'il le pense. Je crois qu'il le veut. Je crois qu'au fond de lui, dans cet end
Chapitre 138RahimJe suis à genoux.Le sable est froid sous mes genoux, les grains s'enfoncent dans le tissu de mon pantalon, et je sens le vent du désert qui siffle autour de moi, qui soulève des tourbillons de poussière dorée, comme si la terre elle-même pleurait avec moi. Je suis devant elle, mes mains posées sur les siennes, mes doigts tremblants, glacés, et je la regarde, je la regarde comme si c'était la dernière fois, comme si le monde allait s'arrêter si elle partait.— Je t'en supplie, murmurais-je.Ma voix est rauque, brisée, comme si elle avait traversé des jours et des nuits sans repos, sans eau, sans rien. Les mots sortent, s'écrasent, se brisent contre ma gorge serrée.— Ne me quitte pas.Elle me regarde. Ses yeux clairs brillent, humides, mais elle ne pleure pas. Elle ne pleure jamais. Ses doigts se serrent sur les miens, mais elle ne dit rien.— Je ne peux pas vivre sans toi, continué-je. Je ne peux pas.Ma voix se brise. Je sens les larmes monter, chaudes, salées, br
Chapitre 137RahimJe les vois.Là-bas, au loin, deux silhouettes qui se découpent sur l'horizon pâle du désert. Deux ombres, deux fantômes, deux femmes qui marchent vers le soleil levant, vers la liberté, vers la vie. L'une est petite, frêle, ses cheveux blancs flottent dans le vent du matin. L'autre est plus grande, plus droite, ses cheveux bruns dansent sur ses épaules. Elle porte une robe sombre, déchirée, sale, et elle avance sans se retourner, sans ralentir, sans regarder en arrière.Clara.Mon cœur s'arrête, puis repart, trop vite, trop fort. Mes mains sont glacées sur les rênes, mes jambes sont engourdies, ma gorge est serrée comme un poing.Je m'arrête.Le cheval souffle, ses naseaux fumants dans l'air froid du désert, ses sabots s'enfonçant dans le sable. Je reste figé un instant, à la regarder, à la voir s'éloigner, à la voir disparaître dans la lumière qui grandit. Elle marche, elle ne se retourne pas, elle ne me voit pas. Elle ne sait pas que je suis là. Elle ne sait pas
Chapitre 136RahimLe bruit.Je suis assis derrière mon bureau, les mains posées à plat sur le bois sombre, les yeux fixés sur le vide, quand je l'entends. Des pas. Des voix. Des portes qui s'ouvrent et se ferment. Un mouvement inhabituel, précipité, comme si la nuit elle-même s'était mise en colère. Mes doigts se crispent sur le bois, mes jointures blanchissent, mon cœur ralentit, puis s'emballe.Un garde entre en trombe. Sa tunique est défaite, son visage est blême, ses yeux sont écarquillés.— Votre Majesté ! La guérisseuse… Yasmina… elle s'est échappée. La cellule est vide. Et Mademoiselle Moreau… elle a disparu.Les mots frappent comme un poing en pleine poitrine. Je me lève. Ma chaise tombe en arri&
Chapitre 8ClaraJe ne me souviens pas avoir traversé les couloirs.Je ne me souviens pas des gardes qui s’inclinaient sur mon passage, des fontaines qui chantaient dans les patios, du soleil qui brûlait à travers les moucharabiehs. Je ne me souviens de rien, sauf de ses mots. De ses yeux. De ce do
Chapitre 7RahimLe dossier que je sors du tiroir est épais, jauni sur les bords, comme s’il avait été consulté des centaines de fois. Ce n’est pas loin de la vérité. Je l’ai ouvert, refermé, rouvert, chaque nuit pendant des mois, jusqu’à en connaître chaque mot, chaque virgule, chaque ombre portée
Chapitre 6RahimLa porte se referme derrière elle avec un bruit sourd.Je ne me retourne pas tout de suite. Je reste face à la fenêtre, les mains croisées dans le dos, le regard perdu vers le désert qui s'étend à perte de vue. Je l'ai entendue entrer. J'ai entendu ses pas hésitants sur le marbre, l
Chapitre 5ClaraJe suis réveillée en sursaut par des coups frappés à ma porte.Des coups secs, nets, militaires. Trois impacts précis qui résonnent dans le silence de ma chambre comme des détonations. Mon cœur s'emballe avant même que mon esprit ne comprenne ce qui se passe. La lumière du petit mat







