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Chapitre 2

last update Tanggal publikasi: 2026-05-15 05:52:07

Chapitre 2

Clara

Je passe l'heure suivante à me préparer avec un soin méticuleux. J'ai choisi une robe sobre mais élégante, bleu marine, qui souligne ma silhouette sans être provocante. Mes cheveux sont relevés en un chignon strict qui dégage mon visage. Un maquillage léger, des bijoux discrets. Je veux être prise au sérieux, traitée comme la professionnelle que je suis.

À dix heures précises, Idris vient me chercher. Il est toujours aussi silencieux, toujours aussi impassible. Son visage ne trahit aucune émotion tandis qu'il me guide à travers les couloirs somptueux du palais. Les mosaïques défilent autour de nous, les fontaines continuent leur chant éternel dans les patios, mais je ne les vois plus vraiment. Mon esprit est tout entier tendu vers la rencontre qui m'attend.

Nous arrivons devant une double porte monumentale en bois de cèdre sculpté, si haute qu'elle semble défier les lois de l'équilibre. Des inscriptions arabes courent le long des montants, calligraphiées avec une élégance qui me fait penser à de la musique figée dans le bois. Deux gardes en uniforme d'apparat s'inclinent à notre passage.

— Sa Majesté vous recevra seule, dit Idris en s'arrêtant devant la porte. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit hier. Ne parlez pas avant qu'il ne vous adresse la parole. Et ne soutenez pas son regard.

Il ouvre la porte et s'efface pour me laisser entrer. Son visage, l'espace d'un instant, laisse passer quelque chose qui ressemble à de l'inquiétude. Puis la porte se referme derrière moi avec un bruit sourd.

La salle dans laquelle je pénètre est immense, baignée d'une lumière qui tombe de fenêtres hautes comme des lames d'or verticales. Le sol est un marbre si poli qu'il reflète les arabesques du plafond comme un miroir d'eau sombre. Des bibliothèques couvrent les murs du sol au plafond, remplies de livres anciens dont les reliures dorées scintillent doucement dans la pénombre. L'air sent le cuir, le papier ancien, la cire d'abeille et le santal.

Et au centre de cette pièce, derrière un bureau monumental en bois sombre, un homme est assis.

Il ne lève pas les yeux quand j'entre. Il ne m'adresse pas la parole. Il continue de lire le document posé devant lui avec une concentration absolue, comme si ma présence ne méritait pas qu'il interrompe sa lecture. Le message est clair : je ne suis rien. Une formalité. Un détail administratif qu'il expédie par obligation.

Je m'avance de quelques pas, le cœur battant, et m'arrête à distance respectueuse du bureau. Mes talons claquent sur le marbre, et le bruit se répercute sous la voûte comme un appel qui reste sans réponse.

Le silence s'étire.

Je reste debout, immobile, les mains croisées devant moi, attendant qu'il daigne remarquer ma présence. Les secondes s'égrènent, interminables, chargées d'une tension qui me noue l'estomac. Je peux sentir la chaleur du soleil à travers les fenêtres, le poids de l'air immobile, le froissement régulier du papier entre ses doigts. Tout en lui respire l'indifférence. La maîtrise absolue. Le pouvoir qui n'a pas besoin de se manifester pour s'imposer.

Je l'observe à la dérobée. Il est jeune, bien plus jeune que je ne l'imaginais. Trente-cinq ans peut-être, peut-être moins. Ses cheveux sont d'un noir de jais, coupés courts, dégageant un front large et noble. Ses mains, longues et fines, tournent les pages du document avec une lenteur calculée. Il porte une tunique sombre, sans ornement, sans bijou, qui contraste avec l'idée que je me faisais d'un monarque oriental. Aucune couronne, aucune dorure, aucun apparat. Juste un homme, concentré sur sa lecture, qui semble avoir oublié que j'existe.

Mon malaise grandit à chaque seconde qui passe. Je ne suis pas habituée à ce traitement. Dans mon métier, je suis respectée. Mes compétences sont reconnues. Mes interlocuteurs me regardent dans les yeux quand ils me parlent. Cette attente silencieuse, cette indifférence calculée, c'est une humiliation. Une mise à l'épreuve. Une façon de me rappeler ma place avant même d'avoir prononcé un seul mot.

Finalement, sans lever les yeux, il parle.

— Mademoiselle Moreau.

Sa voix est froide. Parfaitement neutre. Aucune inflexion, aucune chaleur, aucune curiosité. Juste un constat. Comme s'il énonçait une vérité mathématique sans importance.

— Votre Majesté, répondé-je en inclinant légèrement la tête.

Il ne relève toujours pas les yeux. Sa main tourne une nouvelle page du document.

— Vous avez été choisie pour superviser la restauration de l'aile est du palais. Les détails de votre mission vous seront communiqués par mes intendants. D'ici là, vous respecterez trois règles.

Il marque une pause, mais ne me regarde toujours pas. Ses yeux restent fixés sur le papier comme si j'étais transparente, comme si ma présence physique dans cette pièce n'avait aucune espèce d'importance.

— Premièrement, vous ne me regarderez jamais dans les yeux. En aucune circonstance.

Ma respiration se bloque dans ma gorge. Jamais dans les yeux ? Je n'ai jamais entendu une exigence pareille. C'est absurde. C'est humiliant. C'est presque inhumain.

— Deuxièmement, vous ne quitterez jamais vos appartements sans une escorte. Le palais est vaste, et certaines zones sont dangereuses pour les étrangers.

Sa voix n'a pas changé d'un ton. Elle est toujours aussi froide, aussi impersonnelle, comme s'il récitait un règlement intérieur appris par cœur.

— Troisièmement, vous ne poserez jamais de questions. Sur rien. Sur personne. Vous verrez des choses dans ce palais, vous entendrez des conversations, vous croiserez des gens. Vous ne poserez pas de questions à leur sujet.

Il tourne une nouvelle page. Le papier froisse entre ses doigts. C'est le seul bruit dans la pièce, avec le battement sourd de mon cœur qui résonne dans mes tempes.

— Ces règles ne sont pas négociables. Les enfreindre entraînerait la rupture immédiate de votre contrat et votre renvoi hors du royaume. Est-ce clair ?

Je reste figée, incapable de répondre immédiatement. Ma gorge est serrée. Mes poings se crispent le long de mon corps. Chaque fibre de mon être hurle de protestation. Je ne suis pas une esclave. Je ne suis pas une servante. Je suis une architecte, une experte internationale, une femme libre. De quel droit m'impose-t-il ces règles absurdes ?

— C'est clair, Votre Majesté, finis-je par dire d'une voix que je m'efforce de garder neutre.

J'ai conscience que mes joues se sont empourprées. Que ma respiration est plus courte, plus saccadée. Que mes doigts s'enfoncent dans la paume de mes mains si fort que je vais probablement y laisser des marques. Mais je ne dirai rien. Je ne lui donnerai pas la satisfaction de me voir m'effondrer.

Il continue de lire. Comme si je n'étais pas là. Comme si notre échange était déjà terminé, déjà oublié, déjà classé dans la case des formalités expédiées.

— Vous pouvez disposer, dit-il enfin, sans lever les yeux.

Sa main désigne la porte d'un geste vague, presque négligent. Comme on chasse une mouche importune.

Et c'est là que quelque chose en moi se brise.

La colère que j'avais contenue, la rage que j'avais étouffée, l'humiliation que j'avais ravalée, tout remonte d'un coup, comme une vague de fond qui balaie toutes les digues de la raison. Je ne bouge pas. Je reste plantée au milieu de la pièce, les pieds vissés dans le marbre, le cœur battant à tout rompre, les tempes bourdonnantes. Mes doigts s'enfoncent dans mes paumes, mes mâchoires se serrent, et les mots que je retenais depuis le début franchissent enfin la barrière de mes lèvres.

— Non.

Le mot claque dans le silence comme un coup de fouet. Ma voix est plus forte que je ne l'aurais voulu, plus dure, plus vibrante de colère.

Je vois ses mains s'immobiliser sur le document. Un infime frémissement parcourt ses doigts. Mais il ne relève pas la tête. Pas encore.

— Je ne suis pas une esclave qu'on congédie d'un revers de main, continué-je, la voix tremblante de rage contenue. Je ne suis pas une servante à qui l'on dicte des règles sans explication. Je suis une architecte, Votre Majesté. Une professionnelle respectée. Et j'exige d'être traitée comme telle.

Il ne bouge toujours pas. Ses doigts se sont refermés sur le document, ses jointures blanchissent sur le papier. L'air dans la pièce s'est épaissi, chargé d'une électricité qui fait se dresser les poils sur mes bras. Je sais que je suis en train de franchir une ligne dangereuse. Je sais que je devrais me taire, m'excuser, quitter cette pièce avant qu'il ne soit trop tard. Mais la colère est plus forte que la raison. L'humiliation est plus brûlante que la peur.

— Vous ne m'avez même pas regardée, dis-je d'une voix qui se brise presque. Pas une seule fois depuis que je suis entrée. Vous me parlez comme à une chose, comme à un meuble, comme à une erreur que vous auriez préféré ne pas commettre. Qui faites-vous cela ? Qui êtes-vous pour traiter les gens de cette façon ?

Le silence qui suit mes paroles est assourdissant.

Et puis, lentement, très lentement, il relève la tête.

Ses yeux rencontrent les miens.

Et le monde s'arrête.

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