INICIAR SESIÓNChapitre 2
La chaleur du désert est une présence tangible, un haleine brûlante qui s'insinue sous les portes et à travers les persiennes. Je me tiens au milieu de ma chambre, immobile, tandis que Farid s'éloigne dans le couloir sans un bruit. Le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.
Je n'ai jamais connu un tel silence. Il n'est pas vide, non. Il est plein. Plein de murmures étouffés, de bruissements d'étoffes, de pas lointains qui pourraient n'être que le vent. Il est habité, ce silence. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.
Je fais quelques pas dans la chambre. Mes sandales claquent sur le marbre, un bruit incroyablement fort, presque indécent. Je ralentis, pose le pied plus doucement. Ici, le bruit est une intrusion.
La chambre est somptueuse. Les murs sont couverts de stuc ciselé, des motifs floraux d'une finesse inouïe qui courent jusqu'au plafond. Des coussins de soie pourpre et or s'empilent sur le lit bas. Un tapis persan aux couleurs profondes, grenat et indigo, recouvre le sol. Des lanternes en cuivre ajouré pendent du plafond, et leurs ombres dansent sur les murs quand je passe devant.
Je m'approche de la terrasse. La porte-fenêtre est ouverte, et le jardin intérieur, en contrebas, est un écrin de verdure miraculeux. Des orangers, des citronniers, des grenadiers chargés de fruits. Des roses du désert plantées dans des vasques en grès. Des bougainvilliers qui explosent en cascades pourpres. L'eau ruisselle en filets argentés le long de canaux de marbre, et son murmure est une musique douce, apaisante.
Mais je n'arrive pas à m'apaiser.
Je retourne à l'intérieur, ouvre la commode. Mes vêtements sont rangés avec un soin maniaque, pliés par des mains invisibles. Mes carnets de croquis sont empilés sur le bureau en marqueterie, à côté d'une lampe en cuivre. Tout est à sa place. Tout est parfait. Trop parfait.
On frappe à la porte. Je sursaute.
— Entrez.
Une femme entre, la première femme que je vois dans ce palais. Elle est jeune, vêtue d'une robe traditionnelle brodée, un voile léger sur ses cheveux noirs. Elle porte un plateau de cuivre chargé de dattes, de fruits secs et d'une théière fumante.
— Le thé, madame, dit-elle d'une voix douce, avec un accent chantant.
— Merci. Comment vous appelez-vous ?
Elle hésite, baisse les yeux.
— Aïcha, madame.
— Je m'appelle Clara. Vous n'avez pas besoin de m'appeler madame.
Elle ne répond pas. Elle pose le plateau sur la table basse, s'incline, et recule vers la porte.
— Attendez, dis-je. Pouvez-vous me dire où se trouve la bibliothèque du palais ? J'aimerais consulter les archives sur les jardins.
Son visage se fige. Ses yeux fuient les miens.
— Je ne sais pas, madame. Je suis désolée.
Elle disparaît avant que je puisse insister. La porte se referme sans bruit.
Je reste seule avec le thé qui refroidit. Personne ne me parle. Personne ne me regarde. Personne ne répond à mes questions. Je suis une invitée, mais aussi une prisonnière. Une prisonnière dorée dans un palais de marbre.
Je ressors dans le couloir, décidée à explorer un peu. Le palais est un labyrinthe de coursives, de galeries, d'escaliers. Chaque pas dévoile une nouvelle merveille : un bassin d'eau noire où flottent des pétales de rose, un mur couvert de calligraphies dorées, une porte en bronze ouvragé qui s'ouvre sur un patio secret.
Je croise des serviteurs. Des hommes en djellaba blanche, des femmes voilées. Tous baissent les yeux à mon passage. Tous accélèrent le pas. Aucun ne me parle.
— Bonjour, dis-je à un jeune homme qui porte un baluchon de linge.
Il sursaute, balbutie quelque chose dans une langue que je ne comprends pas, et s'enfuit presque en courant.
Je m'arrête au milieu d'une galerie, les bras ballants. L'hostilité n'est pas agressive. Elle est pire. Elle est invisible, diffuse, comme une brume glacée qui flotte dans les couloirs. Personne ne me veut du mal. Mais personne ne me veut du bien non plus.
Farid apparaît à l'autre bout de la galerie. Il marche vers moi, silencieux, le visage impassible.
— Mademoiselle, le dîner sera servi dans une heure. Souhaitez-vous que je vous raccompagne à votre chambre ?
— Non, merci. Je voudrais visiter les jardins suspendus.
— Demain, mademoiselle. Ce soir, il est trop tard. Le sultan préfère que vous ne sortiez pas seule à la nuit tombée.
— Pourquoi ?
— Pour votre sécurité.
Sa voix est neutre, mais quelque chose dans son regard me fait frissonner. De la peur ? Non, ce n'est pas le mot. De la vigilance. Comme s'il s'attendait à ce qu'un danger surgisse des ombres.
— Très bien, dis-je en cédant. Je vais me préparer pour le dîner.
Je retourne à ma chambre, escortée par Farid qui ne me lâche pas d'une semelle. Il attend devant ma porte pendant que je me change, puis me conduit à la salle à manger.
Le palais est un labyrinthe. Des couloirs qui se ressemblent tous, des portes qui ouvrent sur d'autres couloirs, des escaliers qui montent et descendent. Je tente de mémoriser le chemin, mais je m'y perds. Tout est conçu pour désorienter, pour enfermer sans barreaux.
La salle à manger est une pièce immense, voûtée en berceau. Des colonnes de marbre soutiennent le plafond, et des lanternes en fer forgé diffusent une lumière tremblante. Au centre, une table de marbre blanc, longue comme un jour sans pain. Une seule chaise. Un seul couvert.
Je m'assois. Le service est silencieux. Un homme en blanc apporte les plats, les pose devant moi, s'éloigne. Aucun mot. Aucun regard.
Je mange seule, dans le silence de ce palais qui me rejette.
Chapitre 6De retour dans ma chambre, je m'assois à la table en marqueterie. Le soleil de midi tape sur les coupoles, et la chaleur devient écrasante, même à l'ombre des moucharabiehs. Les mots d'Ibrahim tournent dans ma tête, mêlés au silence du palais, à l'interdiction de l'aile est, au contrat que j'ai signé sans vraiment comprendre.Je ne peux plus rester passive. Je ne peux plus attendre qu'on veuille bien me parler. Si le sultan refuse de me rencontrer, je vais l'y forcer. Poliment. Professionnellement. Mais fermement.Je sors une feuille de papier à en-tête du palais, trouvée dans le tiroir du bureau, et je saisis mon stylo. Les mots que je trace sont nets, précis. J'écris comme je dessine : avec méthode, avec rigueur, en essayant de mettre de l'ordre dans le chaos de mes émotions.Sultan Al-Mansour,Je suis dans votre palais depuis maintenant plusieurs jours. J'ai signé le contrat que vous m'avez fait parvenir et j'ai commencé l'exploration des jardins suspendus. Cependant, je
Chapitre 5L'aube est fraîche quand je pose le pied sur la première terrasse des jardins suspendus.Le guide que Farid m'a assigné est un jeune homme silencieux, vêtu d'une djellaba grise, qui m'a conduite à travers le labyrinthe du palais sans prononcer un mot. Il s'est arrêté devant une porte en ogive qui ouvre sur une volée de marches en pierre, m'a fait signe de monter, et il est reparti. Je ne sais même pas son nom.Je suis seule. Et devant moi s'étend un royaume à l'agonie.Les jardins suspendus d'Al-Zahra s'étagent sur sept terrasses superposées, reliées par des escaliers en colimaçon. Chaque niveau est soutenu par des arches de pierre massive, et l'ensemble domine le palais, offrant une vue vertigineuse sur les coupoles, les minarets, et le désert qui ondule jusqu'à l'horizon.Je m'avance, mon carnet de croquis à la main. Mon souffle s'accélère, non d'effort, mais d'émotion.La première terrasse est un cimetière de pierre. Les canaux d'irrigation sont à sec, leurs bordures de
Chapitre 4Ce matin, on ne me conduit pas aux jardins.Farid frappe à ma porte peu après l'aube, et au lieu de m'escorter vers les terrasses, il me tend une chemise en cuir sombre, fermée par un ruban de soie noire. Il ne dit rien. Il attend, debout près de la porte, les mains croisées devant lui.Je prends la chemise, la soupèse. Elle est lourde, épaisse. Le cuir est frais sous mes doigts, grainé, visiblement coûteux. Je défais le ruban, soulève la couverture, et découvre une liasse de feuillets en papier vergé, frappés d'un sceau en cire rouge que je ne reconnais pas. L'écriture est manuscrite, à l'encre noire, d'une calligraphie élégante et raide. Du français parfait.Contrat de restauration des jardins suspendus du palais d'Al-ZahraJe parcours les premières lignes. Mon nom, ma qualité d'architecte spécialisée en monuments historiques, la date de mon arrivée, la durée estimée des travaux : six mois minimum, prolongeables. Mes honoraires sont mentionnés en chiffres nets, et je reti
Chapitre 3Le dîner est un supplice silencieux.Je suis assise à l'extrémité de la table immense, si longue que l'autre extrémité se perd dans la pénombre. Les bougies plantées dans les chandeliers en fer forgé diffusent une lueur tremblante, orangée, qui fait danser des ombres sur les murs couverts de zelliges. Mon assiette est en porcelaine fine, décorée de motifs géométriques dorés. Mon verre en cristal taillé scintille à chaque mouvement de la flamme.Je suis seule. Absolument seule.Les plats se succèdent, apportés par des serviteurs muets. D'abord une soupe de lentilles parfumée au cumin, onctueuse, délicate. Puis un tajine d'agneau aux pruneaux et aux amandes, fondant, sucré-salé, qui embaume la cannelle et le safran. Ensuite des pâtisseries au miel, des cornes de gazelle, des dattes fourrées à la pâte d'amande. La nourriture est exquise, un festival de saveurs qui devrait m'enchanter. Mais je mastique sans plaisir, les yeux fixés sur la porte monumentale au fond de la salle, u
Chapitre 2La chaleur du désert est une présence tangible, un haleine brûlante qui s'insinue sous les portes et à travers les persiennes. Je me tiens au milieu de ma chambre, immobile, tandis que Farid s'éloigne dans le couloir sans un bruit. Le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.Je n'ai jamais connu un tel silence. Il n'est pas vide, non. Il est plein. Plein de murmures étouffés, de bruissements d'étoffes, de pas lointains qui pourraient n'être que le vent. Il est habité, ce silence. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Je fais quelques pas dans la chambre. Mes sandales claquent sur le marbre, un bruit incroyablement fort, presque indécent. Je ralentis, pose le pied plus doucement. Ici, le bruit est une intrusion.La chambre est somptueuse. Les murs sont couverts de stuc ciselé, des motifs floraux d'une finesse inouïe qui courent jusqu'au plafond. Des coussins de soie pourpre et or s'empilent sur le lit bas. Un tapis persan aux couleurs profond
Chapitre 1La première chose que je vois en posant le pied sur le tarmac, c'est l'immensité.Le désert s'étale à perte de vue, océan de sable figé dans une houle éternelle, ondulant jusqu'à l'horizon où il se fond dans un ciel blanc de chaleur. L'air tremble au-dessus des dunes, comme si la terre elle-même respirait. Je reste immobile au bas de la passerelle, ma main en visière, écrasée par quarante degrés qui n'ont rien à voir avec la chaleur de Paris. Ici, le soleil est un marteau. Il frappe, cogne, écrase tout ce qui n'est pas à l'abri.J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecte spécialisée dans la restauration de monuments anciens, et la sensation tenace que ce voyage est une erreur.— Mademoiselle Morel ?La voix est douce, presque feutrée. Un homme se tient près d'une berline noire aux vitres teintées, vêtu d'une djellaba blanche immaculée. Son visage est impassible, ses yeux baissés. Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde un point légèrement au-dessus de mon épaule, comme







