INICIAR SESIÓNChapitre 3
Le dîner est un supplice silencieux.
Je suis assise à l'extrémité de la table immense, si longue que l'autre extrémité se perd dans la pénombre. Les bougies plantées dans les chandeliers en fer forgé diffusent une lueur tremblante, orangée, qui fait danser des ombres sur les murs couverts de zelliges. Mon assiette est en porcelaine fine, décorée de motifs géométriques dorés. Mon verre en cristal taillé scintille à chaque mouvement de la flamme.
Je suis seule. Absolument seule.
Les plats se succèdent, apportés par des serviteurs muets. D'abord une soupe de lentilles parfumée au cumin, onctueuse, délicate. Puis un tajine d'agneau aux pruneaux et aux amandes, fondant, sucré-salé, qui embaume la cannelle et le safran. Ensuite des pâtisseries au miel, des cornes de gazelle, des dattes fourrées à la pâte d'amande. La nourriture est exquise, un festival de saveurs qui devrait m'enchanter. Mais je mastique sans plaisir, les yeux fixés sur la porte monumentale au fond de la salle, une porte en cèdre noir que je n'ai jamais vue s'ouvrir.
Le palais est plongé dans un silence de crypte. Le seul bruit est celui de ma fourchette contre l'assiette, du cristal que je repose sur le marbre, du froissement de ma serviette. Les serviteurs vont et viennent sans un bruit, pieds nus sur le marbre, ombres discrètes qui s'évanouissent dès qu'on n'a plus besoin d'elles.
Je bois une gorgée d'eau, et le liquide glacé descend dans ma gorge, mais ne parvient pas à éteindre la boule de malaise qui me serre l'estomac. Depuis mon arrivée, je n'ai pas partagé un seul repas avec le sultan. Ni avec quiconque. Je suis une invitée qu'on nourrit, qu'on loge, mais qu'on ne fréquente pas.
Je suis une pièce rapportée. Un corps étranger que l'organisme du palais rejette en silence.
Je repose ma fourchette. Quelque chose a changé dans la salle. Un froissement d'étoffe. Un souffle retenu. L'impression tenace, irrationnelle, que quelqu'un m'observe.
Je tourne la tête, lentement.
Les murs sont couverts de tentures de velours grenat, épaisses, qui masquent des alcôves plongées dans l'obscurité. L'une d'elles ondule doucement, comme si une main venait de la lâcher.
Mon cœur accélère. Je ne suis pas seule. Il y a quelqu'un derrière cette tenture. Quelqu'un qui me regarde, immobile, silencieux, et qui retient son souffle pour ne pas être découvert.
Je pourrais me lever, traverser la salle, écarter le velours d'un geste sec. Mais une force invisible me retient sur ma chaise. Ce n'est pas de la peur, non. C'est autre chose. L'intuition que celui ou celle qui se cache là n'est pas un ennemi. Ou du moins, pas un ennemi ordinaire.
Je reste assise, le dos droit, les mains posées sur la nappe. Je ne quitte pas la tenture des yeux. Elle ondule encore, puis s'immobilise.
Le silence s'épaissit. Les secondes s'étirent, interminables. Puis, lentement, l'ombre derrière le velours s'estompe. Elle disparaît, avalée par les ténèbres du couloir, et je sais qu'elle est partie.
Je respire à nouveau. Mes doigts sont crispés sur le bord de la table, mes articulations blanchies. Je les déplie, un par un, et bois une autre gorgée d'eau.
Qui était-ce ? Un serviteur trop curieux ? Un garde ? Le sultan lui-même, trop fier pour se montrer, mais trop tourmenté pour rester loin de moi ?
Je repense à la voix au téléphone, grave, autoritaire. « Vous ne poserez pas de questions. » Il ne veut pas que je sache. Mais il ne peut pas non plus s'empêcher de m'observer. Comme un animal qui tourne autour d'une flamme, fasciné et terrifié à la fois.
Je termine mon repas en hâte, repousse ma chaise, et quitte la salle à manger. Farid apparaît immédiatement, surgi de nulle part, et me raccompagne à ma chambre. Il ne me demande pas comment s'est passé le dîner. Il ne me demande rien.
Dans ma chambre, je ferme la porte derrière moi et m'y adosse, le cœur battant. La lune s'est levée, énorme et blanche, et elle baigne la terrasse d'une lumière laiteuse. Je sors, m'accoude à la balustrade en marbre, et inspire l'air chaud de la nuit.
Les jardins en contrebas sont noyés d'ombre. Les fontaines chantent toujours, leur mélopée liquide qui devrait être apaisante, mais qui ne fait qu'accentuer le silence alentour. Les étoiles sont innombrables, piquées dans le velours noir du ciel, et la Voie lactée coule d'un horizon à l'autre.
C'est beau. C'est d'une beauté à couper le souffle. Et c'est terrifiant.
Parce que je suis seule dans ce palais de marbre et d'or, entourée de silences hostiles et de regards invisibles. Parce que le sultan refuse de me rencontrer. Parce que personne ne répond à mes questions.
Et parce que, malgré tout, je ne peux pas partir.
Quelque chose me retient ici. Quelque chose de plus fort que la raison, de plus puissant que la peur. Une curiosité dévorante. Un désir de comprendre qui est Rahim Al-Mansour, ce qu'il cache, et pourquoi il m'a choisie, moi, Clara Morel, vingt-sept ans, architecte française sans histoire.
Je rentre dans ma chambre, m'allonge sur le lit aux coussins de soie, et fixe le plafond où dansent les ombres du moucharabieh. Le sommeil ne vient pas. Je pense à cette tenture qui a bougé, à cette présence derrière le velours, à ce regard posé sur moi comme une brûlure.
Je m'endors à l'aube, épuisée, le cœur lourd de questions sans réponses.
Chapitre 6De retour dans ma chambre, je m'assois à la table en marqueterie. Le soleil de midi tape sur les coupoles, et la chaleur devient écrasante, même à l'ombre des moucharabiehs. Les mots d'Ibrahim tournent dans ma tête, mêlés au silence du palais, à l'interdiction de l'aile est, au contrat que j'ai signé sans vraiment comprendre.Je ne peux plus rester passive. Je ne peux plus attendre qu'on veuille bien me parler. Si le sultan refuse de me rencontrer, je vais l'y forcer. Poliment. Professionnellement. Mais fermement.Je sors une feuille de papier à en-tête du palais, trouvée dans le tiroir du bureau, et je saisis mon stylo. Les mots que je trace sont nets, précis. J'écris comme je dessine : avec méthode, avec rigueur, en essayant de mettre de l'ordre dans le chaos de mes émotions.Sultan Al-Mansour,Je suis dans votre palais depuis maintenant plusieurs jours. J'ai signé le contrat que vous m'avez fait parvenir et j'ai commencé l'exploration des jardins suspendus. Cependant, je
Chapitre 5L'aube est fraîche quand je pose le pied sur la première terrasse des jardins suspendus.Le guide que Farid m'a assigné est un jeune homme silencieux, vêtu d'une djellaba grise, qui m'a conduite à travers le labyrinthe du palais sans prononcer un mot. Il s'est arrêté devant une porte en ogive qui ouvre sur une volée de marches en pierre, m'a fait signe de monter, et il est reparti. Je ne sais même pas son nom.Je suis seule. Et devant moi s'étend un royaume à l'agonie.Les jardins suspendus d'Al-Zahra s'étagent sur sept terrasses superposées, reliées par des escaliers en colimaçon. Chaque niveau est soutenu par des arches de pierre massive, et l'ensemble domine le palais, offrant une vue vertigineuse sur les coupoles, les minarets, et le désert qui ondule jusqu'à l'horizon.Je m'avance, mon carnet de croquis à la main. Mon souffle s'accélère, non d'effort, mais d'émotion.La première terrasse est un cimetière de pierre. Les canaux d'irrigation sont à sec, leurs bordures de
Chapitre 4Ce matin, on ne me conduit pas aux jardins.Farid frappe à ma porte peu après l'aube, et au lieu de m'escorter vers les terrasses, il me tend une chemise en cuir sombre, fermée par un ruban de soie noire. Il ne dit rien. Il attend, debout près de la porte, les mains croisées devant lui.Je prends la chemise, la soupèse. Elle est lourde, épaisse. Le cuir est frais sous mes doigts, grainé, visiblement coûteux. Je défais le ruban, soulève la couverture, et découvre une liasse de feuillets en papier vergé, frappés d'un sceau en cire rouge que je ne reconnais pas. L'écriture est manuscrite, à l'encre noire, d'une calligraphie élégante et raide. Du français parfait.Contrat de restauration des jardins suspendus du palais d'Al-ZahraJe parcours les premières lignes. Mon nom, ma qualité d'architecte spécialisée en monuments historiques, la date de mon arrivée, la durée estimée des travaux : six mois minimum, prolongeables. Mes honoraires sont mentionnés en chiffres nets, et je reti
Chapitre 3Le dîner est un supplice silencieux.Je suis assise à l'extrémité de la table immense, si longue que l'autre extrémité se perd dans la pénombre. Les bougies plantées dans les chandeliers en fer forgé diffusent une lueur tremblante, orangée, qui fait danser des ombres sur les murs couverts de zelliges. Mon assiette est en porcelaine fine, décorée de motifs géométriques dorés. Mon verre en cristal taillé scintille à chaque mouvement de la flamme.Je suis seule. Absolument seule.Les plats se succèdent, apportés par des serviteurs muets. D'abord une soupe de lentilles parfumée au cumin, onctueuse, délicate. Puis un tajine d'agneau aux pruneaux et aux amandes, fondant, sucré-salé, qui embaume la cannelle et le safran. Ensuite des pâtisseries au miel, des cornes de gazelle, des dattes fourrées à la pâte d'amande. La nourriture est exquise, un festival de saveurs qui devrait m'enchanter. Mais je mastique sans plaisir, les yeux fixés sur la porte monumentale au fond de la salle, u
Chapitre 2La chaleur du désert est une présence tangible, un haleine brûlante qui s'insinue sous les portes et à travers les persiennes. Je me tiens au milieu de ma chambre, immobile, tandis que Farid s'éloigne dans le couloir sans un bruit. Le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.Je n'ai jamais connu un tel silence. Il n'est pas vide, non. Il est plein. Plein de murmures étouffés, de bruissements d'étoffes, de pas lointains qui pourraient n'être que le vent. Il est habité, ce silence. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Je fais quelques pas dans la chambre. Mes sandales claquent sur le marbre, un bruit incroyablement fort, presque indécent. Je ralentis, pose le pied plus doucement. Ici, le bruit est une intrusion.La chambre est somptueuse. Les murs sont couverts de stuc ciselé, des motifs floraux d'une finesse inouïe qui courent jusqu'au plafond. Des coussins de soie pourpre et or s'empilent sur le lit bas. Un tapis persan aux couleurs profond
Chapitre 1La première chose que je vois en posant le pied sur le tarmac, c'est l'immensité.Le désert s'étale à perte de vue, océan de sable figé dans une houle éternelle, ondulant jusqu'à l'horizon où il se fond dans un ciel blanc de chaleur. L'air tremble au-dessus des dunes, comme si la terre elle-même respirait. Je reste immobile au bas de la passerelle, ma main en visière, écrasée par quarante degrés qui n'ont rien à voir avec la chaleur de Paris. Ici, le soleil est un marteau. Il frappe, cogne, écrase tout ce qui n'est pas à l'abri.J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecte spécialisée dans la restauration de monuments anciens, et la sensation tenace que ce voyage est une erreur.— Mademoiselle Morel ?La voix est douce, presque feutrée. Un homme se tient près d'une berline noire aux vitres teintées, vêtu d'une djellaba blanche immaculée. Son visage est impassible, ses yeux baissés. Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde un point légèrement au-dessus de mon épaule, comme







