LOGINChapitre 3
Clara
Ses yeux rencontrent les miens.
Et le monde s'arrête.
Je n'ai jamais rien vu de pareil. Ces yeux ne sont pas simplement sombres, ils sont noirs. D'un noir si profond, si absolu, qu'ils semblent absorber la lumière autour d'eux comme des puits sans fond creusés dans son visage. Mais ce n'est pas leur couleur qui me glace le sang dans les veines et fige mes pieds au sol. C'est ce qu'ils contiennent.
Une haine pure. Brûlante. Viscérale.
Elle me frappe de plein fouet, comme une gifle en plein visage, comme un coup de poing dans le plexus. Je n'ai jamais été regardée ainsi par personne. Avec un tel mépris, une telle aversion, une telle violence contenue. C'est comme s'il me détestait personnellement, intimement, profondément. Comme si j'étais responsable de tous les malheurs du monde, de toutes les souffrances qu'il a endurées, de toutes les nuits sans sommeil qui ont creusé ces cernes sous ses yeux.
Mais il y a autre chose.
Derrière cette haine, enfouie si profondément qu'il faut la chercher pour la voir, il y a une souffrance abyssale. Un gouffre de douleur qui donne le vertige. Une blessure si ancienne, si profonde, qu'elle ne cicatrisera jamais. Elle est là, tapie dans les profondeurs de ses prunelles noires, comme un animal blessé qui refuse de mourir. Elle est là, et elle hurle en silence.
C'est cette souffrance plus que la haine qui me cloue sur place.
Je reste immobile, les bras le long du corps, les mains ouvertes, les jambes tremblantes. Mon cœur bat si fort que je l'entends résonner dans mes tempes, dans ma gorge, dans mes poignets. Le temps semble s'être suspendu. Les bruits du palais, les fontaines dans les patios, le vent dans les palmiers, tout s'est évanoui. Il n'y a plus que lui et moi, figés dans cet instant qui s'étire à l'infini.
Il ne dit rien. Il ne fait pas un geste. Il se tient debout derrière son bureau, les deux mains posées à plat sur le bois sombre, les épaules tendues, la mâchoire crispée. Il me regarde, et dans ses yeux je lis une tempête qui ne demande qu'à éclater. Une tempête de rage, de douleur, de chagrin, de tout ce qu'il a enfermé derrière ce masque de glace qu'il porte comme une armure.
Je voudrais détourner les yeux. Je devrais détourner les yeux. C'est la règle qu'il m'a imposée, la première, la plus importante. Ne jamais le regarder dans les yeux, en aucune circonstance. Mais c'est trop tard. Nos regards se sont accrochés l'un à l'autre, et je suis incapable de m'en détacher. C'est comme s'il m'avait prise au piège, comme si ses yeux étaient des sables mouvants qui m'attiraient vers le fond.
Alors je fais la seule chose que je peux faire. Je soutiens son regard.
Je le regarde comme il me regarde. Sans ciller, sans reculer, sans baisser les paupières. Je lui montre que je ne suis pas effrayée, même si je le suis. Que je ne suis pas intimidée, même si mon cœur bat à se rompre. Que je ne suis pas la femme fragile et soumise qu'il imagine.
Les secondes s'égrènent, interminables. Le soleil du désert entre par les fenêtres et dessine des rectangles de lumière sur le marbre. La poussière danse dans les rayons dorés. Quelque part dans le palais, une horloge égrène les heures, mais je ne l'entends pas. Je n'entends rien d'autre que le silence qui hurle entre nous.
Et puis je vois quelque chose changer dans ses yeux.
La haine ne disparaît pas. Elle est toujours là, brûlante, dévorante. Mais une autre émotion se superpose à elle, comme un voile transparent sur un brasier. Quelque chose qui ressemble à de la stupéfaction. De l'incrédulité. Peut-être même, l'espace d'un instant, une lueur de respect.
Il ne s'attendait pas à ce que je soutienne son regard. Il ne s'attendait pas à ce que je tienne tête. Il croyait sans doute que j'étais une femme comme les autres, une étrangère impressionnable qui plierait sous son autorité dès la première confrontation. Mais je ne plie pas. Je ne plie jamais. C'est à la fois ma plus grande force et mon plus grand défaut.
Ses doigts se crispent sur le bois du bureau. Ses jointures blanchissent. Un muscle tressaille sur sa mâchoire. Il respire plus fort, plus vite, comme un taureau avant la charge. Je vois ses narines se dilater, sa poitrine se soulever sous le tissu sombre de sa tunique. La tempête qui couvait dans ses yeux est sur le point d'éclater.
Et puis, aussi soudainement qu'il s'est levé, il se rassied.
Le mouvement est brusque, presque violent. Il reprend sa place derrière son bureau, saisit le dossier qu'il lisait quelques instants plus tôt, et le feuillette d'un geste nerveux. Mais il ne lit pas. Ses yeux parcourent les lignes sans les voir. Sa main tremble presque sur le papier.
— Sortez, dit-il d'une voix sourde, sans me regarder. Sortez immédiatement.
La voix n'est plus la même. Elle n'est plus froide, ni neutre, ni calculée. Elle est rauque, tendue, vibrante d'une émotion qu'il ne parvient pas à contrôler. On dirait le grondement d'un prédateur blessé, acculé dans son territoire, qui vous ordonne de partir avant de vous sauter à la gorge.
Je ne bouge pas tout de suite. Je reste plantée au milieu de la pièce, les jambes en coton, le cœur au bord des lèvres. Mon corps tout entier tremble. Mes mains tremblent, mes cuisses tremblent, mes genoux menacent de se dérober sous mon poids. Je viens de soutenir le regard du Sultan d'Al-Mansour, et j'ai vu des choses que je n'aurais jamais dû voir. Des choses qu'il cache au monde entier, derrière son masque de glace et son trône de pierre.
— J'ai dit sortez, répète-t-il d'une voix plus dure, sans relever les yeux.
Cette fois, j'obéis. Mes jambes acceptent enfin de bouger, et je recule lentement vers la porte, sans le quitter des yeux. Il ne me regarde plus. Il fixe son dossier avec une intensité factice, comme si sa vie dépendait de ce qu'il lisait, comme si je n'existais plus, comme si notre échange n'avait jamais eu lieu.
Je trouve la poignée à tâtons, l'ouvre, me glisse dans l'entrebâillement. Au moment de refermer la porte, je jette un dernier regard dans la pièce. Il est toujours assis derrière son bureau, les yeux baissés, les épaules voûtées, les mains crispées sur le document qu'il ne lit pas. Il n'a plus rien du monarque tout-puissant qui m'a accueillie avec tant de froideur quelques minutes plus tôt. Il a l'air fatigué. Vieux. Seul.
La porte se referme avec un bruit sourd.
Idris m'attend dans le couloir, adossé au mur de mosaïques, les bras croisés. Quand il voit mon visage, quelque chose passe dans son regard. Quelque chose qui ressemble à de la compréhension. Ou peut-être à de la pitié. Il ne dit rien. Il se contente de se redresser et de reprendre sa marche, et je le suis sans un mot.
Mes talons claquent sur le marbre. Le bruit se répercute sous les voûtes, rythmant ma course silencieuse vers mes appartements. Les murs défilent autour de moi, leurs motifs géométriques dansant devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Les fontaines continuent leur chant éternel dans les patios, mais je ne les entends plus. Je n'entends que le battement de mon cœur, le souffle court de ma respiration, et cette voix qui résonne encore dans ma tête.
Sa voix. Ses mots. Ses règles absurdes.
Mais surtout, ses yeux.
Ses yeux noirs, pleins de haine et de souffrance, qui m'ont transpercée comme une lame. Ses yeux qui ne me voyaient pas, pas vraiment. Ses yeux qui regardaient quelqu'un d'autre à travers moi. Un fantôme. Un souvenir. Une morte.
Je presse le pas, dépasse Idris, manque de me mettre à courir. Il ne me rattrape pas. Il ne dit rien. Il doit savoir. Il doit comprendre. Il a vu mon visage, mes joues empourprées, mes mains tremblantes. Il sait ce que j'ai vu. Ce que j'ai osé faire.
Quand j'arrive enfin devant la porte de mes appartements, je l'ouvre à la volée, me glisse à l'intérieur, et la referme derrière moi d'un geste brusque. Le loquet claque dans le silence. Je m'y adosse, le cœur battant, les jambes flageolantes, et je ferme les yeux.
Le visage du Sultan danse derrière mes paupières closes. Ses yeux noirs. Sa mâchoire crispée. Ses jointures blanches sur le bois du bureau. Cette haine qui m'a frappée de plein fouet comme une gifle. Cette souffrance qui m'a transpercée comme un coup de poignard.
Pourquoi me hait-il autant ? Je ne lui ai rien fait. Je ne l'ai jamais rencontré avant aujourd'hui. Je suis une étrangère, une architecte, une femme venue de l'autre bout du monde pour restaurer son palais. Rien de plus. Alors pourquoi ce regard ? Pourquoi cette violence muette, cette rage contenue, cette douleur qui affleure sous la surface comme un noyé remontant des profondeurs ?
J'ouvre les yeux et je regarde mes mains. Elles tremblent encore. Je les serre l'une contre l'autre pour les stabiliser, mais le tremblement ne cesse pas. Il remonte le long de mes bras, gagne mes épaules, ma nuque, mon ventre. Tout mon corps vibre d'une tension que je n'arrive pas à apaiser.
Je repense à ce qu'il a dit. Ces trois règles absurdes. Ne jamais le regarder dans les yeux. Ne jamais quitter mes appartements sans escorte. Ne jamais poser de questions. Et moi, en moins d'une heure, j'ai brisé la première règle. La plus importante. Celle qui semblait lui tenir le plus à cœur.
Et pourtant, il ne m'a pas renvoyée. Il ne m'a pas chassée. Il s'est contenté de me dire de sortir, d'une voix rauque et brisée qui trahissait son trouble.
Je me détache de la porte et me dirige vers la fenêtre. Le désert s'étend à perte de vue, immense, indifférent, éternel. Les dunes ondulent sous le soleil de midi, leurs crêtes dessinant des ombres mouvantes sur le sable doré. Quelque part au-delà de cet océan de pierre et de poussière, il y a ma vie d'avant. Mon agence. Mes projets. Ma liberté.
Ici, je suis prisonnière d'un palais magnifique et d'un homme qui me hait sans raison.
Je pose mon front contre la vitre fraîche et je ferme les yeux. L'image de ses prunelles noires continue de danser derrière mes paupières. J'ai beau essayer de la chasser, elle revient sans cesse, comme une mélodie obsédante dont on ne peut pas se débarrasser.
Qui est cet homme ? Que lui est-il arrivé pour qu'il me regarde ainsi ? Quel est ce fantôme qui se tient entre nous, cette ombre qui s'interpose entre son regard et moi ?
Je ne connais pas encore les réponses à ces questions. Je ne sais pas encore que la vérité est bien plus sombre, bien plus terrible, que tout ce que je peux imaginer. Mais une chose est certaine : cette rencontre a changé quelque chose. En lui, en moi, entre nous. Nous avons franchi une ligne invisible, et plus rien ne sera jamais comme avant.
Je rouvre les yeux et je regarde le désert. Le vent se lève, soulevant des tourbillons de sable qui dansent sur les dunes comme des fantômes. Dans le palais, les fontaines continuent leur chant éternel, indifférentes à mon tourment.
Et moi, je reste debout devant la fenêtre, les mains tremblantes, le cœur en miettes, incapable d'effacer de ma mémoire le regard du Sultan de Glace.
Ses yeux noirs. Sa haine. Sa souffrance.
Et cette impression terrifiante, viscérale, qui me
glace le sang dans les veines.
Il ne me voyait pas. Pas vraiment. Il regardait quelqu'un d'autre.
Chapitre 140ClaraJe m'arrête.Je ne sais pas pourquoi. Mes jambes ne me portent plus. Mes pieds sont lourds, mes genoux tremblent, mon souffle est court. Le désert s'étend devant moi, immense, indifférent. Les dunes ondulent sous la lumière pâle des étoiles. Le vent souffle, chargé de sable, chargé de silence, chargé de tout ce que je laisse derrière moi.Je me retourne.Il est là.Il n'a pas bougé. Il est toujours debout au même endroit, sa silhouette se découpant sur l'horizon sombre, ses bras pendants le long de son corps, ses épaules voûtées. Ses cheveux noirs dansent dans le vent. Son visage est à moitié dans l'ombre, mais je vois ses yeux. Ses yeux noirs. Fixés sur moi.Il ne dit rien. Il n
Chapitre 140ClaraJe m'arrête.Je ne sais pas pourquoi. Mes jambes ne me portent plus. Mes pieds sont lourds, mes genoux tremblent, mon souffle est court. Le désert s'étend devant moi, immense, indifférent. Les dunes ondulent sous la lumière pâle des étoiles. Le vent souffle, chargé de sable, chargé de silence, chargé de tout ce que je laisse derrière moi.Je me retourne.Il est là.Il n'a pas bougé. Il est toujours debout au même endroit, sa silhouette se découpant sur l'horizon sombre, ses bras pendants le long de son corps, ses épaules voûtées. Ses cheveux noirs dansent dans le vent. Son visage est à moitié dans l'ombre, mais je vois ses yeux. Ses yeux noirs. Fixés sur moi.Il ne dit rien. Il n
Chapitre 139ClaraJe le regarde.Il est là, devant moi, à genoux dans le sable, ses mains serrant les miennes, ses yeux rougis, ses joues encore humides des larmes qu'il vient de verser. Ses cheveux noirs tombent sur son front, collés par la sueur, par le vent, par la nuit blanche qu'il vient de passer. Sa tunique est défaite, couverte de poussière, et je vois ses épaules qui tremblent, ses doigts qui tremblent, tout son corps qui tremble comme une feuille prise dans la tempête.Il vient de me dire qu'il m'aime. Il vient de me supplier de rester. Il vient de jurer qu'il allait changer, qu'il allait arrêter Kael, qu'il allait libérer Yasmina, qu'il allait être l'homme que je mérite.Et je le crois.Je crois qu'il le pense. Je crois qu'il le veut. Je crois qu'au fond de lui, dans cet end
Chapitre 138RahimJe suis à genoux.Le sable est froid sous mes genoux, les grains s'enfoncent dans le tissu de mon pantalon, et je sens le vent du désert qui siffle autour de moi, qui soulève des tourbillons de poussière dorée, comme si la terre elle-même pleurait avec moi. Je suis devant elle, mes mains posées sur les siennes, mes doigts tremblants, glacés, et je la regarde, je la regarde comme si c'était la dernière fois, comme si le monde allait s'arrêter si elle partait.— Je t'en supplie, murmurais-je.Ma voix est rauque, brisée, comme si elle avait traversé des jours et des nuits sans repos, sans eau, sans rien. Les mots sortent, s'écrasent, se brisent contre ma gorge serrée.— Ne me quitte pas.Elle me regarde. Ses yeux clairs brillent, humides, mais elle ne pleure pas. Elle ne pleure jamais. Ses doigts se serrent sur les miens, mais elle ne dit rien.— Je ne peux pas vivre sans toi, continué-je. Je ne peux pas.Ma voix se brise. Je sens les larmes monter, chaudes, salées, br
Chapitre 137RahimJe les vois.Là-bas, au loin, deux silhouettes qui se découpent sur l'horizon pâle du désert. Deux ombres, deux fantômes, deux femmes qui marchent vers le soleil levant, vers la liberté, vers la vie. L'une est petite, frêle, ses cheveux blancs flottent dans le vent du matin. L'autre est plus grande, plus droite, ses cheveux bruns dansent sur ses épaules. Elle porte une robe sombre, déchirée, sale, et elle avance sans se retourner, sans ralentir, sans regarder en arrière.Clara.Mon cœur s'arrête, puis repart, trop vite, trop fort. Mes mains sont glacées sur les rênes, mes jambes sont engourdies, ma gorge est serrée comme un poing.Je m'arrête.Le cheval souffle, ses naseaux fumants dans l'air froid du désert, ses sabots s'enfonçant dans le sable. Je reste figé un instant, à la regarder, à la voir s'éloigner, à la voir disparaître dans la lumière qui grandit. Elle marche, elle ne se retourne pas, elle ne me voit pas. Elle ne sait pas que je suis là. Elle ne sait pas
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