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Chapitre 5

last update Fecha de publicación: 2026-05-15 05:57:28

Chapitre 5

L'aube est fraîche quand je pose le pied sur la première terrasse des jardins suspendus.

Le guide que Farid m'a assigné est un jeune homme silencieux, vêtu d'une djellaba grise, qui m'a conduite à travers le labyrinthe du palais sans prononcer un mot. Il s'est arrêté devant une porte en ogive qui ouvre sur une volée de marches en pierre, m'a fait signe de monter, et il est reparti. Je ne sais même pas son nom.

Je suis seule. Et devant moi s'étend un royaume à l'agonie.

Les jardins suspendus d'Al-Zahra s'étagent sur sept terrasses superposées, reliées par des escaliers en colimaçon. Chaque niveau est soutenu par des arches de pierre massive, et l'ensemble domine le palais, offrant une vue vertigineuse sur les coupoles, les minarets, et le désert qui ondule jusqu'à l'horizon.

Je m'avance, mon carnet de croquis à la main. Mon souffle s'accélère, non d'effort, mais d'émotion.

La première terrasse est un cimetière de pierre. Les canaux d'irrigation sont à sec, leurs bordures de marbre fendues par la chaleur. Les vasques qui recueillaient autrefois l'eau des fontaines sont vides, tapissées de feuilles mortes et de poussière. Les mosaïques murales, par endroits presque intactes, sont ailleurs réduites à l'état de puzzles éclatés, tesselles bleues et or éparpillées dans la terre. Le silence est si profond que j'entends le vent glisser entre les colonnes.

Pourtant, il y a de la vie.

Partout, des plantes ont survécu. Des roses du désert aux troncs noueux, aux fleurs pourpres éclatantes, qui jaillissent des fissures comme des provocations. Des jasmins sauvages qui s'accrochent aux pierres et embaument l'air de leur parfum sucré. Des bougainvilliers qui dégringolent en cascades le long des murs, indifférents à l'abandon. Des herbes folles, des lichens argentés, des mousses qui s'accrochent à l'ombre.

Je m'accroupis, caresse un pétale de rose du désert. Il est doux, frais, vivant. Cette fleur n'a pas d'eau depuis cinq ans, et elle fleurit quand même. Elle refuse de mourir.

Je souris malgré moi. C'est idiot, je devrais être effarée par l'ampleur du travail. Mais ces plantes, ces fleurs obstinées, me remplissent d'une joie étrange, presque enfantine. Elles sont la preuve que rien n'est jamais perdu. Qu'avec de l'eau, de la patience, et un peu d'amour, tout peut renaître.

Je m'assois sur un muret, sors mon carnet, et commence à dessiner. Le croquis naît sous mes doigts, rapide, précis. Je note les dimensions des terrasses, l'emplacement des canaux, les espèces végétales que je reconnais. Mes pensées s'apaisent. Le travail est un refuge. Il l'a toujours été.

— Tu dessines bien.

La voix est rauque, usée comme le cuir. Je sursaute, me retourne.

Un vieil homme se tient derrière moi, appuyé sur un bâton en bois d'olivier. Il est vêtu d'une djellaba couleur de terre, et un turban blanc est enroulé autour de sa tête. Son visage est buriné, creusé de rides profondes qui racontent le soleil et le vent. Ses yeux sont noirs, vifs, et ils me fixent avec une curiosité non dissimulée.

— Je suis désolée, dis-je en me levant. Je ne vous ai pas entendu arriver.

— Personne ne m'entend jamais arriver. C'est le privilège des vieux jardiniers.

Il sourit, et son visage se transforme. Il devient doux, presque malicieux.

— Vous êtes la Française, dit-il. Celle qui doit ressusciter les jardins.

— Je suis Clara Morel, oui. Architecte. Et vous ?

— Ibrahim. Je suis le jardinier en chef. Enfin, ce qu'il en reste.

Il balaie d'un geste les terrasses à l'abandon, les fontaines taries.

— Il n'y a plus grand-chose à jardiner ici. Mais je viens quand même. Chaque matin. Les plantes me connaissent. Elles m'attendent.

Sa voix est empreinte d'une tendresse qui me serre le cœur. Je lui tends mon carnet, ouvert à la page du croquis.

— Regardez. C'est ce que j'imagine pour la première terrasse. Des canaux restaurés, des bassins réalimentés par la source, des plantations de roses du désert et de jasmins. Les mosaïques refaites à l'identique.

Il prend le carnet, le tient à bout de bras, plisse les yeux. Ses doigts noueux suivent les lignes de mon dessin avec une délicatesse infinie.

— Vous avez du talent, dit-il. Et vous avez compris l'esprit du lieu. Mais cela ne suffira pas.

— Pourquoi ?

Il me rend le carnet, et son regard se fait grave. Il tourne les yeux vers le palais, vers l'aile est qui se dresse au-dessus des terrasses.

— Parce que les jardins ne sont pas malades de la sécheresse. Ils sont malades du chagrin.

— Je ne comprends pas.

Il s'appuie sur son bâton, baisse la voix.

— La sultane, que Dieu ait son âme, aimait ces jardins plus que tout. Elle y passait des heures. Quand elle est morte, le sultan a fait couper l'eau. Il ne supportait pas d'entendre les fontaines chanter sans elle.

Un frisson me parcourt. Je repense au contrat, aux règles absurdes, au silence hostile du palais. Un homme qui a coupé l'eau des jardins pour ne plus entendre le fantôme de sa femme.

— Cela fait cinq ans, dis-je.

— Cinq ans. Et ils continueront de mourir si vous ne faites pas attention.

— Attention à quoi ?

Ibrahim jette un coup d'œil par-dessus son épaule, comme s'il craignait d'être épié. Puis il se penche vers moi, et sa voix n'est plus qu'un murmure.

— Ne lui ressemble pas trop.

Mon sang se glace.

— À la sultane ?

— Chut. Ne prononcez pas son nom ici. Les murs ont des oreilles.

Il recule, reprend son bâton à deux mains. Son visage redevient impassible.

— Bonne journée, mademoiselle. Que Dieu vous protège.

Il s'éloigne, sa silhouette voûtée disparaissant derrière les lauriers-roses. Je reste seule au milieu des terrasses mortes, le carnet serré contre ma poitrine.

Ne lui ressemble pas trop.

Ces mots tournent dans ma tête. Pourquoi cet avertissement ? Que sait ce vieux jardinier que j'ignore ? Et pourquoi, pourquoi est-ce que je ressemble à une femme que je n'ai jamais vue ?

Je regarde l'aile est. Aucune lumière aux fenêtres. Aucune silhouette. Mais je sais qu'il est là. Le sultan Rahim Al-Mansour, qui refuse de me rencontrer. Et je commence à comprendre qu'il ne m'a pas choisie par hasard.

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