INICIAR SESIÓNChapitre 6
De retour dans ma chambre, je m'assois à la table en marqueterie. Le soleil de midi tape sur les coupoles, et la chaleur devient écrasante, même à l'ombre des moucharabiehs. Les mots d'Ibrahim tournent dans ma tête, mêlés au silence du palais, à l'interdiction de l'aile est, au contrat que j'ai signé sans vraiment comprendre.
Je ne peux plus rester passive. Je ne peux plus attendre qu'on veuille bien me parler. Si le sultan refuse de me rencontrer, je vais l'y forcer. Poliment. Professionnellement. Mais fermement.
Je sors une feuille de papier à en-tête du palais, trouvée dans le tiroir du bureau, et je saisis mon stylo. Les mots que je trace sont nets, précis. J'écris comme je dessine : avec méthode, avec rigueur, en essayant de mettre de l'ordre dans le chaos de mes émotions.
Sultan Al-Mansour,
Je suis dans votre palais depuis maintenant plusieurs jours. J'ai signé le contrat que vous m'avez fait parvenir et j'ai commencé l'exploration des jardins suspendus. Cependant, je me permets de vous écrire pour vous demander un entretien officiel.
Je ne peux pas mener à bien la restauration que vous attendez de moi sans comprendre ce que vous souhaitez vraiment. Un jardin n'est pas une construction abstraite. Il est le reflet d'une âme, d'une histoire, d'une mémoire. Pour redonner vie aux jardins suspendus, j'ai besoin de savoir ce qu'ils représentaient pour vous. J'ai besoin de savoir ce que vous voulez qu'ils redeviennent.
Je vous demande une heure de votre temps. Rien de plus.
Dans l'attente de votre réponse, je vous prie de croire, Sultan, à l'expression de mon profond respect.
Clara Morel
Je relis la lettre. Le ton est poli, professionnel, mais ferme. C'est une mise en demeure déguisée. Une façon de dire : « Arrêtez de vous cacher. »
Je plie la feuille, la glisse dans une enveloppe, et je vais chercher Farid. Je le trouve dans la galerie principale, debout près d'une colonne, immobile comme une sentinelle. Il prend l'enveloppe sans un mot, s'incline, et disparaît.
Je retourne dans ma chambre, et j'attends.
Une heure passe. Puis deux. Puis trois. Le soleil décline, et les ombres s'allongent sur les mosaïques. Le déjeuner est servi dans ma chambre par Aïcha, qui baisse les yeux et ne répond pas à mes questions. Je mange sans faim, les yeux fixés sur la porte, guettant un bruit de pas, une voix, un signe.
Rien.
L'après-midi s'écoule, lourd, interminable. Je tente de travailler sur mes croquis, mais mes doigts sont gourds, mon esprit ailleurs. Je pense à Ibrahim, à son avertissement. Je pense à la sultane, à ces jardins qu'elle aimait. Je pense au sultan, qui refuse de me voir et qui pourtant m'a choisie.
Au dîner, la table est de nouveau dressée pour une personne. Une seule chaise, un seul couvert, une seule assiette. Je mange en silence, le cœur serré. Le service est impeccable, silencieux, oppressant. Aucune réponse à ma lettre. Aucun message. Aucune convocation.
Après le repas, je ne rentre pas tout de suite dans ma chambre. Je m'attarde dans la cour des Orangers, assise sur le rebord de la fontaine. L'eau chante, cristalline, indifférente. La lune est pleine, énorme, et elle baigne les coupoles d'une lumière blanche.
Farid apparaît, ombre discrète dans l'encadrement d'une arcade.
— Mademoiselle, je vous raccompagne ?
— Avez-vous remis ma lettre ?
— Oui, mademoiselle.
— Et ?
— Le sultan en a pris connaissance.
Il n'ajoute rien. Aucune excuse, aucune explication, aucune promesse d'une réponse future. Juste ce silence qui est pire qu'un refus.
Je me lève, le suis dans les couloirs sans un mot. Le labyrinthe du palais est noir, troué par les lanternes de cuivre qui diffusent leur lumière tremblante. Mes pas résonnent sur le marbre, et le bruit ricoche contre les murs comme un reproche.
Dans ma chambre, je m'assois sur le lit, les mains posées sur mes genoux. La colère est retombée, remplacée par une tristesse sourde. Je suis venue ici pour construire, pour restaurer, pour rendre la vie à un lieu mort. Et je me heurte à un mur de silence plus épais que les murailles du palais.
Je me lève, m'approche de la fenêtre. L'aile est est toujours éclairée, cette lueur unique, vacillante. Il est là. Il veille. Il a lu ma lettre, et il ne répond pas.
Pourquoi m'a-t-il fait venir ? Pourquoi m'a-t-il choisie, moi, si c'est pour m'ignorer ? Et pourquoi, malgré tout, est-ce que je ne parviens pas à le détester complètement ?
Je m'allonge, fixe le plafond où dansent les ombres du moucharabieh. Le sommeil ne vient pas. Les questions tournent dans ma tête, inlassables.
Je m'endors à l'aube, épuisée, sans réponse.
Chapitre 6De retour dans ma chambre, je m'assois à la table en marqueterie. Le soleil de midi tape sur les coupoles, et la chaleur devient écrasante, même à l'ombre des moucharabiehs. Les mots d'Ibrahim tournent dans ma tête, mêlés au silence du palais, à l'interdiction de l'aile est, au contrat que j'ai signé sans vraiment comprendre.Je ne peux plus rester passive. Je ne peux plus attendre qu'on veuille bien me parler. Si le sultan refuse de me rencontrer, je vais l'y forcer. Poliment. Professionnellement. Mais fermement.Je sors une feuille de papier à en-tête du palais, trouvée dans le tiroir du bureau, et je saisis mon stylo. Les mots que je trace sont nets, précis. J'écris comme je dessine : avec méthode, avec rigueur, en essayant de mettre de l'ordre dans le chaos de mes émotions.Sultan Al-Mansour,Je suis dans votre palais depuis maintenant plusieurs jours. J'ai signé le contrat que vous m'avez fait parvenir et j'ai commencé l'exploration des jardins suspendus. Cependant, je
Chapitre 5L'aube est fraîche quand je pose le pied sur la première terrasse des jardins suspendus.Le guide que Farid m'a assigné est un jeune homme silencieux, vêtu d'une djellaba grise, qui m'a conduite à travers le labyrinthe du palais sans prononcer un mot. Il s'est arrêté devant une porte en ogive qui ouvre sur une volée de marches en pierre, m'a fait signe de monter, et il est reparti. Je ne sais même pas son nom.Je suis seule. Et devant moi s'étend un royaume à l'agonie.Les jardins suspendus d'Al-Zahra s'étagent sur sept terrasses superposées, reliées par des escaliers en colimaçon. Chaque niveau est soutenu par des arches de pierre massive, et l'ensemble domine le palais, offrant une vue vertigineuse sur les coupoles, les minarets, et le désert qui ondule jusqu'à l'horizon.Je m'avance, mon carnet de croquis à la main. Mon souffle s'accélère, non d'effort, mais d'émotion.La première terrasse est un cimetière de pierre. Les canaux d'irrigation sont à sec, leurs bordures de
Chapitre 4Ce matin, on ne me conduit pas aux jardins.Farid frappe à ma porte peu après l'aube, et au lieu de m'escorter vers les terrasses, il me tend une chemise en cuir sombre, fermée par un ruban de soie noire. Il ne dit rien. Il attend, debout près de la porte, les mains croisées devant lui.Je prends la chemise, la soupèse. Elle est lourde, épaisse. Le cuir est frais sous mes doigts, grainé, visiblement coûteux. Je défais le ruban, soulève la couverture, et découvre une liasse de feuillets en papier vergé, frappés d'un sceau en cire rouge que je ne reconnais pas. L'écriture est manuscrite, à l'encre noire, d'une calligraphie élégante et raide. Du français parfait.Contrat de restauration des jardins suspendus du palais d'Al-ZahraJe parcours les premières lignes. Mon nom, ma qualité d'architecte spécialisée en monuments historiques, la date de mon arrivée, la durée estimée des travaux : six mois minimum, prolongeables. Mes honoraires sont mentionnés en chiffres nets, et je reti
Chapitre 3Le dîner est un supplice silencieux.Je suis assise à l'extrémité de la table immense, si longue que l'autre extrémité se perd dans la pénombre. Les bougies plantées dans les chandeliers en fer forgé diffusent une lueur tremblante, orangée, qui fait danser des ombres sur les murs couverts de zelliges. Mon assiette est en porcelaine fine, décorée de motifs géométriques dorés. Mon verre en cristal taillé scintille à chaque mouvement de la flamme.Je suis seule. Absolument seule.Les plats se succèdent, apportés par des serviteurs muets. D'abord une soupe de lentilles parfumée au cumin, onctueuse, délicate. Puis un tajine d'agneau aux pruneaux et aux amandes, fondant, sucré-salé, qui embaume la cannelle et le safran. Ensuite des pâtisseries au miel, des cornes de gazelle, des dattes fourrées à la pâte d'amande. La nourriture est exquise, un festival de saveurs qui devrait m'enchanter. Mais je mastique sans plaisir, les yeux fixés sur la porte monumentale au fond de la salle, u
Chapitre 2La chaleur du désert est une présence tangible, un haleine brûlante qui s'insinue sous les portes et à travers les persiennes. Je me tiens au milieu de ma chambre, immobile, tandis que Farid s'éloigne dans le couloir sans un bruit. Le silence retombe sur le palais comme un couvercle de plomb.Je n'ai jamais connu un tel silence. Il n'est pas vide, non. Il est plein. Plein de murmures étouffés, de bruissements d'étoffes, de pas lointains qui pourraient n'être que le vent. Il est habité, ce silence. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Je fais quelques pas dans la chambre. Mes sandales claquent sur le marbre, un bruit incroyablement fort, presque indécent. Je ralentis, pose le pied plus doucement. Ici, le bruit est une intrusion.La chambre est somptueuse. Les murs sont couverts de stuc ciselé, des motifs floraux d'une finesse inouïe qui courent jusqu'au plafond. Des coussins de soie pourpre et or s'empilent sur le lit bas. Un tapis persan aux couleurs profond
Chapitre 1La première chose que je vois en posant le pied sur le tarmac, c'est l'immensité.Le désert s'étale à perte de vue, océan de sable figé dans une houle éternelle, ondulant jusqu'à l'horizon où il se fond dans un ciel blanc de chaleur. L'air tremble au-dessus des dunes, comme si la terre elle-même respirait. Je reste immobile au bas de la passerelle, ma main en visière, écrasée par quarante degrés qui n'ont rien à voir avec la chaleur de Paris. Ici, le soleil est un marteau. Il frappe, cogne, écrase tout ce qui n'est pas à l'abri.J'ai vingt-sept ans, un diplôme d'architecte spécialisée dans la restauration de monuments anciens, et la sensation tenace que ce voyage est une erreur.— Mademoiselle Morel ?La voix est douce, presque feutrée. Un homme se tient près d'une berline noire aux vitres teintées, vêtu d'une djellaba blanche immaculée. Son visage est impassible, ses yeux baissés. Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde un point légèrement au-dessus de mon épaule, comme







