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Chapitre 6

last update Tanggal publikasi: 2026-05-15 05:58:24

Chapitre 6

Rahim

La porte se referme derrière elle avec un bruit sourd.

Je ne me retourne pas tout de suite. Je reste face à la fenêtre, les mains croisées dans le dos, le regard perdu vers le désert qui s'étend à perte de vue. Je l'ai entendue entrer. J'ai entendu ses pas hésitants sur le marbre, le froissement de ses vêtements, sa respiration légèrement trop rapide. Elle a peur. Elle devrait avoir peur.

Le dossier est posé sur mon bureau. Son contrat. Le faux contrat que mes conseillers lui ont fait signer il y a des semaines, dans son bureau parisien, sans qu'elle se doute un seul instant de ce qui l'attendait. Je le prends entre mes mains, le soupèse, le feuillette sans le lire. Des pages de mensonges. Des clauses inventées. Des promesses qui ne seront jamais tenues.

Je me retourne enfin.

Elle se tient au milieu de la pièce, raide, les bras le long du corps, les poings légèrement serrés. Elle porte un pantalon de toile froissé et une chemise chiffonnée. Elle n'a pas eu le temps de se changer avant que mes gardes ne l'interceptent. Ses cheveux sont en bataille, ses yeux cernés, ses joues pâles. Et pourtant, même dans cet état, la ressemblance est saisissante.

Trop saisissante.

Je détourne le regard et pose le dossier sur le bureau.

— Mademoiselle Moreau. Vous avez tenté de rompre ce contrat.

Ce n'est pas une question. C'est un constat. J'ai été informé de son appel téléphonique dans l'heure qui a suivi. Mes services de surveillance ne laissent rien passer.

Elle ne répond pas. Elle se contente de me regarder, les yeux brillants d'un mélange de peur et de défi. Elle a du courage, je dois le reconnaître. Beaucoup de femmes auraient déjà fondu en larmes.

J'ouvre le dossier et j'en extrais les pages du contrat. Je les feuillette une à une, lentement, prenant le temps de savourer la tension qui monte dans la pièce.

— Vous vous êtes engagée à superviser la restauration de l'aile est du palais pour une durée d'un an. Vous avez accepté les conditions financières, les clauses de confidentialité, les obligations de résidence. Vous avez signé.

Je relève les yeux vers elle.

— Et maintenant, vous voulez partir.

— Votre Majesté, dit-elle d'une voix qui tremble légèrement, les conditions de travail que vous m'avez imposées sont inacceptables. Ces règles que vous m'avez dictées n'ont aucun sens. Je suis une architecte, pas une prisonnière.

Elle me regarde droit dans les yeux en disant cela. Elle n'a pas baissé le regard. Elle n'a pas détourné la tête. Elle a enfreint ma première règle sans même s'en rendre compte, et elle continue de l'enfreindre, là, maintenant, avec une obstination qui frise l'inconscience.

Je devrais la briser pour cela. L'écraser. Lui rappeler sa place d'un mot, d'un geste, d'un regard.

Au lieu de quoi, je saisis le contrat à deux mains et je le déchire.

Le bruit du papier qui se déchire est sec, brutal, définitif. Les morceaux tombent sur le bureau comme des feuilles mortes. Je vois ses yeux s'écarquiller, sa bouche s'ouvrir légèrement, ses doigts se crisper sur le tissu de son pantalon.

— Votre contrat de restauration n'a jamais existé, dis-je d'une voix glaciale. C'était un prétexte. Un mensonge pour vous attirer ici.

Je contourne le bureau et m'approche d'elle. Chacun de mes pas résonne sur le marbre. Elle ne recule pas. Elle reste plantée au milieu de la pièce, le menton levé, les yeux toujours plantés dans les miens. Elle est terrifiée, je le vois aux battements de ses tempes, au tremblement presque imperceptible de ses mains. Mais elle ne recule pas.

Je m'arrête à quelques centimètres d'elle. Son parfum m'enveloppe. Quelque chose de frais, de léger, de totalement étranger à ce palais. Rien à voir avec les fragrances lourdes et capiteuses des femmes de la cour. Rien à voir avec Leïla.

Et pourtant, en la regardant, je vois Leïla.

Mêmes yeux. Même bouche. Même visage. La même façon de pencher légèrement la tête sur le côté quand elle écoute. La même fossette sur la joue gauche quand elle parle. C'est insupportable. C'est une torture que je m'inflige depuis que j'ai vu sa photo pour la première fois, il y a six mois, dans un dossier de candidature qui n'avait rien à voir avec l'architecture.

— La vérité, mademoiselle Moreau, dis-je en détachant chaque syllabe, c'est que ma femme a été assassinée. Leïla. Mon épouse. Retrouvée morte dans les jardins de ce palais il y a deux ans. Ses meurtriers n'ont jamais été arrêtés. Ils sont toujours là, quelque part, à l'intérieur de ces murs.

Je vois son visage pâlir. Ses pupilles se dilater. Ses lèvres s'entrouvrir sur une question qu'elle n'ose pas poser.

— Et vous, continué-je sans lui laisser le temps de parler, vous êtes son portrait craché. Mêmes yeux, même bouche, même visage. Vous êtes le sosie parfait.

Je marque une pause. Le silence est tel que j'entends son cœur battre dans sa poitrine.

— Vous allez servir d'appât, mademoiselle Moreau. Vous porterez ses robes. Vous habiterez ses appartements. Vous apprendrez ses gestes et ses habitudes. Vous apparaîtrez en public à mon bras lors de la grande réception. Ceux qui l'ont tuée croiront voir un fantôme. Ils commettront une erreur. Et je les détruirai.

Elle reste pétrifiée. Ses yeux sont fixés sur moi, immenses, incrédules. Elle cherche ses mots, sa voix, son souffle.

— Vous êtes fou, murmure-t-elle enfin.

Sa voix est brisée, à peine audible, mais le mot claque dans le silence comme une gifle. Fou. Elle a peut-être raison. La douleur rend fou. Le deuil rend fou. La vengeance rend fou. Mais c'est ma folie, et c'est tout ce qui me reste.

— Peut-être, dis-je sans ciller. Mais c'est ainsi. Votre contrat de restauration n'était qu'une couverture. Votre véritable mission commence maintenant.

Je retourne m'asseoir derrière mon bureau. Mes doigts effleurent les morceaux déchirés du contrat, les réduisent en boulettes de papier que je jette dans la corbeille une à une.

Elle ne bouge pas. Elle reste plantée au milieu de la pièce, les bras ballants, le visage livide. Elle ressemble à une noyée qui vient d'être rejetée sur le rivage.

Je prends un autre dossier dans le tiroir de mon bureau. Le vrai dossier. Celui qui contient tout ce qu'elle doit savoir. Je le pose devant moi, mais je ne l'ouvre pas tout de suite.

Je relève les yeux vers elle, et je plante mon regard dans le sien.

Une haine pure. Une souffrance abyssale. Un éclair de reconnaissance impossible.

Puis je détourne les yeux et j'ouvre le dossier.

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