ログインChapitre 7
Vaeron
La nuit est mon royaume depuis huit ans, huit longues années passées à errer dans l'ombre comme un fantôme, à survivre dans les marges du monde que j'aurais dû diriger, à regarder de loin les lumières de Florence en sachant que chacune d'elles brille sur une vie que Domenico Kaelis m'a volée, et ce soir, pour la première fois depuis mon exil forcé, je me tiens assez près du manoir pour sentir le parfum des roses qui bordent l'allée, assez près pour voir les fenêtres illuminées de ce qui aurait dû être ma demeure, assez près pour apercevoir la silhouette d'Ysmera qui passe derrière les rideaux du salon, élancée et gracieuse et terriblement vivante.
Elle dirige l'empire maintenant. La petite orpheline que Domenico a ramassée dans une ruelle de Naples, la jolie poupée qu'il exhibait dans les galas, la veuve éplorée qui a enterré son mari il y a trois semaines et qui tient tête aux cinq chefs les plus puissants d'Italie comme s'il s'agissait d'un jeu d'enfant. Je l'observe depuis des jours, caché dans l'ombre des cyprès, épiant chacun de ses mouvements, écoutant les rumeurs qui remontent jusqu'à moi par le réseau d'informateurs que j'ai tissé dans le secret, et plus je la regarde, plus je la déteste.
Elle n'a rien fait pour mériter ce pouvoir. Elle n'a pas souffert, elle n'a pas combattu, elle n'a pas sacrifié sa vie entière à la construction de cet empire comme je l'aurais fait si Domenico ne m'avait pas trahi. Elle est arrivée par hasard, par caprice, parce que le vieux Parrain avait besoin d'un trophée à accrocher à son bras et qu'elle était assez belle pour jouer ce rôle. Et voilà qu'elle s'assied dans son fauteuil, qu'elle donne des ordres à ses hommes, qu'elle prétend être la Marraine comme si ce titre lui revenait de droit.
Je serre les poings dans les poches de mon manteau, et la cicatrice sur ma tempe me lance, cette cicatrice que l'explosion m'a laissée en souvenir, cette nuit où Domenico a fait sauter ma voiture sur une route de campagne, où il a cru m'avoir tué, où j'aurais dû mourir si un paysan ne m'avait pas ramassé dans le fossé et soigné en secret. Huit ans à me reconstruire, huit ans à préparer ma vengeance, huit ans à attendre le moment où je pourrais revenir et reprendre ce qui m'appartient, et voilà que je trouve cette femme assise à ma place, cette usurpatrice qui porte le nom de Kaelis comme si elle l'avait gagné.
Pourtant, malgré la colère qui bouillonne dans mes veines, malgré la haine qui me consume depuis huit ans, je ne peux pas m'empêcher de la regarder. De l'étudier. De chercher dans ses gestes et dans sa démarche ce que Domenico a bien pu voir en elle pour lui confier un empire. Elle est belle, je dois le reconnaître, belle d'une beauté qui ne doit rien aux bijoux ou aux robes de luxe, une beauté naturelle et sauvage que le deuil a rendue plus frappante encore, comme si la mort de son mari avait révélé quelque chose en elle qui dormait auparavant. Ses yeux noisette ont un éclat particulier quand elle s'arrête devant la fenêtre et regarde le jardin sans me voir, un éclat de défi et de solitude mêlés qui éveille en moi une curiosité que je refuse d'admettre.
Elle souffre, je le vois bien. La rigidité de ses épaules, la façon dont ses doigts se crispent sur le tissu de sa robe quand elle croit que personne ne la regarde, cette manière qu'elle a de s'asseoir dans le fauteuil de Domenico en fermant les yeux comme pour retrouver son odeur, tout cela trahit une douleur qu'elle cache soigneusement au monde. Et cette douleur, je la connais, je l'ai portée pendant huit ans comme un vêtement invisible, je sais ce que c'est que d'être seul au milieu d'une foule d'ennemis, de sourire quand on voudrait hurler, de se battre quand on voudrait s'effondrer.
Je secoue la tête pour chasser ces pensées ridicules. Ysmera Kaelis n'est pas une alliée, elle est un obstacle, elle est la femme qui occupe ma place et qui porte mon nom et qui gère mon empire comme s'il lui appartenait. Elle n'est rien d'autre qu'une manipulatrice qui a profité de la faiblesse d'un vieil homme pour s'élever au-dessus de sa condition, et je ne dois pas l'oublier, je ne dois pas laisser la curiosité ou l'admiration éroder ma détermination.
Mais au moment où je m'apprête à m'éloigner du jardin, à retourner dans l'ombre d'où je viens pour continuer à tisser ma toile en attendant le moment de frapper, elle lève soudain les yeux et regarde dans ma direction, exactement comme si elle savait que j'étais là, comme si elle sentait mon regard posé sur elle à travers l'obscurité. Nos yeux se croisent pendant une seconde, une seconde seulement, et dans cette seconde je vois passer dans son regard quelque chose qui ressemble à une reconnaissance, une intuition, une peur et un défi mélangés qui me frappent en pleine poitrine avec la force d'un coup de poing.
Puis elle détourne le regard, elle tire les rideaux, et la fenêtre redevient opaque, me laissant seul dans le jardin obscur avec les battements de mon cœur qui résonnent dans mes oreilles et une question qui s'insinue dans mon esprit malgré toute ma haine. Qui est vraiment Ysmera Kaelis, et pourquoi Domenico a-t-il choisi cette femme plutôt que son propre héritier pour diriger l'empire qu'il avait construit sur mon dos ?
Je me retire dans la nuit sans faire de bruit, mais quelque chose a changé en moi pendant cette seconde où nos regards se sont croisés, quelque chose d'infime et d'inquiétant qui ressemble au début d'une obsession que je ne veux pas nommer. Je suis venu pour détruire l'usurpatrice, pour reprendre mon trône et ma vengeance, mais voilà que je repars avec son image gravée dans ma mémoire et une fascination que ma colère ne suffit plus à étouffer.
Chapitre 44VaeronLe banquet se poursuivit dans une atmosphère de plus en plus irrespirable, une atmosphère que je percevais avec une acuité décuplée par la colère qui grondait en moi comme un orage prêt à éclater, et chaque regard que ces hommes posaient sur Ysmera, chaque sourire entendu qu'ils échangeaient entre eux, chaque murmure étouffé derrière les serviettes de lin blanc, tout cela m'atteignait comme autant de coups de fouet qui lacéraient ma patience déjà mise à rude épreuve. Je les observais sans en avoir l'air, adossé à ma chaise, les mains posées sur la table dans une pose faussement décontractée, et je voyais dans leurs yeux cette lueur de mépris et de convoitise mêlés qui me donnait envie de renverser la table et de les jeter tous dehors à cou
Chapitre 43YsmeraLe banquet devait avoir lieu dans la grande salle de réception de la villa Matteo, une salle immense aux plafonds voûtés ornés de fresques représentant des scènes de chasse et de guerre, et ce choix de Don Matteo n'était pas innocent, il était une mise en scène destinée à me rappeler que je n'étais qu'une invitée dans un monde qui ne m'avait jamais vraiment acceptée, une étrangère tolérée par charité, une veuve que l'on supportait tant qu'elle ne dérangeait pas trop. Les invitations avaient été envoyées sans me consulter, les plans de table avaient été établis sans mon accord, et quand j'entrai dans la salle au bras de Vaeron, vêtue d'une robe de soie noire qui tombait sur mes chevilles et dont le décolleté vertigineux &eacut
Chapitre 42VaeronLe poids de la culpabilité est une chose étrange et insidieuse, une présence invisible qui s'accroche à l'âme comme une ombre que l'on ne peut jamais fuir, et plus j'observais Ysmera, plus je la voyais se déplacer dans les pièces de la villa avec cette grâce grave qui la caractérisait, plus je comprenais que cette culpabilité la rongeait de l'intérieur, qu'elle la poursuivait depuis des années, depuis l'enfance peut-être, depuis ces nuits de Naples où elle dormait sous les porches des églises en se demandant ce qu'elle avait fait pour mériter tant de souffrance. Elle portait son passé comme un cilice invisible, et chaque sourire qu'elle affichait devant les chefs de famille, chaque décision qu'elle prenait avec une autorité glaciale, chaque démonstration de force qu'elle offrait au monde
Chapitre 41YsmeraLe baiser de l'aube avait ouvert en moi une brèche par laquelle s'engouffrait une lumière que je n'avais pas vue depuis des années, une lumière douce et tiède qui réchauffait les régions les plus froides de mon âme, et pour la première fois depuis la mort de Domenico, depuis les funérailles sous la pluie de novembre, depuis les nuits sans sommeil passées à pleurer dans une chambre vide, je me sentais moins seule, je me sentais accompagnée d'une présence qui ne demandait rien, qui n'exigeait rien, qui se contentait d'être là, silencieuse et fidèle, comme un phare dans la tempête qui guide le navire vers le port sans jamais réclamer de récompense. Mais cette sensation elle-même m'effrayait, elle me terrifiait plus que toutes les menaces de mort que j'avais reçues, parce que j'a
Chapitre 40VaeronL'aube me trouva éveillé, assis dans le fauteuil près de la fenêtre de ma chambre, les yeux fixés sur le paysage toscan qui émergeait lentement de la nuit comme une gravure ancienne, les collines enneigées qui se teintaient de rose et d'or sous les premiers rayons du soleil, les cyprès noirs qui se dressaient comme des sentinelles immobiles, et je compris, avec une clarté qui me glaça le sang, que plus rien ne serait comme avant, que la nuit passée dans les bras d'Ysmera avait aboli les dernières frontières qui nous séparaient, que cette femme qui m'avait été destinée comme une ennemie était devenue la seule personne au monde capable de comprendre mes ténèbres, de les regarder sans reculer, de les accepter sans les juger.Elle n'était plus mon ennemie. Elle n
Chapitre 39YsmeraLa dispute avait éclaté dans le bureau de la villa, au sujet d'une alliance que je voulais nouer avec les familles du Sud et que Vaeron jugeait trop dangereuse, trop précipitée, trop exposée aux trahisons, et nos voix avaient monté dans la pièce close comme deux orages qui se heurtent, nos mots s'étaient entrechoqués comme des lames, nos regards s'étaient affrontés avec une violence qui n'avait rien de feinte, et quand il avait claqué la porte en sortant, j'étais restée seule au milieu des dossiers éparpillés sur le bureau, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes de colère et de chagrin mêlés, incapable de retenir les larmes qui coulaient sur mes joues sans que je puisse les arrêter.La nuit était tombée depuis longtemps quand







