FAZER LOGINZoé
On frappe à ma porte à minuit et sept minutes, et je sais que c'est grave avant même d'ouvrir, parce qu'on frappe comme on saigne : par à-coups, en retenant quelque chose.
J'ai dormi deux heures. Ma valise n'est pas défaite, elle ne le sera jamais vraiment, dans cet immeuble ; elle restera ouverte contre le mur pendant des mois, comme une bouche qui hésite à parler. J'attrape ma trousse par réflexe, parce que huit ans de métier vous apprennent que personne ne frappe à minuit chez une infirmière pour lui annoncer une bonne nouvelle.
C'est Gino. Gino debout, ce qui est déjà un exploit, et Gino qui tient son épaule gauche avec sa main droite, et entre ses doigts géants, le sang coule comme on ouvre un robinet, régulier, sombre, sans panique.
— Je suis désolé, dit la montagne. Je ne savais pas où aller d'autre.
— Ta femme ?
— Elle dort.
Il dit ça avec tant de sérieux, avec un point de suture entre lui et l'hémorragie, que je comprends instantanément deux choses : premièrement, que cet homme préfère saigner que de réveiller sa femme ; deuxièmement, que ce n'est pas la première fois qu'on vient frapper à cette porte à minuit avec un trou de trop dans le corps.
— Sur la table de la cuisine, je dis en le tirant à l'intérieur. Assis. Ne touche à rien. Respire.
Il s'assoit. La chaise gémit. Je découpe son tee-shirt avec mes ciseaux, un tee-shirt de soutien à une équipe de foot, il s'en excusera trois fois, et j'examine.
Entrée à l'épaule, pas de sortie. Balle de petit calibre logée contre l'omoplate, avec de la chance sans avoir touché l'artère sous-clavière, parce que sinon Gino serait en train de mourir sur mon lino et non de s'excuser du dérangement. Saignement veineux, abondant mais maîtrisable. Le pouls est fort. Les urgences de la Timone m'ont appris à classer les gens en trois secondes : celui-là peut attendre ma suture, il ne peut pas attendre une ambulance, et de toute façon, il est évident qu'il n'en veut pas.
— Il faut que je t'extraie ça, je dis en ouvrant ma trousse. Et que je suture. Ça va faire mal.
— Vous avez de quoi endormir ?
— J'ai de la lidocaïne et un passé dont je ne suis pas fière. Tu veux quoi, exactement ?
Il me regarde, et je vois dans ses yeux humides l'évaluation rapide d'un homme qui décide si l'on est des leurs. Quelque chose, visiblement, lui convient.
— La lidocaïne fera l'affaire, Docteur.
— Infirmière.
— Ici, on dit Docteur, répond-il, et il ne plaisante qu'à moitié.
Je travaille pendant quarante minutes. Le sang coule sur la table, sur le carrelage, et à un moment, quand je vais chercher des compresses dans le couloir, je vois qu'il en a laissé une traînée sur tout le palier, des gouttes rondes, régulières, presque décoratives sur le carreau ancien. Je devrai frotter ça à l'eau oxygénée avant le matin, et je note mentalement qu'il y a des choses qu'on ne m'a pas mises dans le contrat.
La balle est un .22, déformée par l'os. Je la pose dans une soucoupe où elle tinte, sonore et absurde, comme une pièce de monnaie tombée dans un tronc d'église.
— Tu ne me demandes pas, dit Gino, mi-observation, mi-question.
— Je suis infirmière, je réponds en serrant le dernier point. Je pose les questions qui servent à soigner. Allergies ? Non. Tétanos à jour ? Tu vas me dire que oui. Le reste ne regarde que celui qui t'a tiré dessus et, accessoirement, ta conscience.
— Vous êtes drôle, pour un médecin.
— Je suis payée trois cents euros de loyer, Gino. À ce tarif, j'ai l'humour du prix.
Il rit, puis grimace, puis rit quand même. Et quand il se lève, chancelant, blême mais debout, il me prend la main entre ses deux paluches et me dit, avec cette sincérité désarmante qui semble être sa langue maternelle :
— Vous êtes des nôtres, maintenant, Docteur. Qu'on le veuille ou non.
Qu'on le veuille ou non. Je frotte le palier jusqu'à deux heures du matin, à genoux sur le carrelage froid, et je pense à cette phrase comme à une porte qui se referme derrière moi.
Le pire, c'est que je ne suis même pas effrayée. Huit ans aux urgences m'ont appris que les gens ordinaires saignent pour des raisons ordinaires. Ici, apparemment, on saigne avec du style et on s'excuse du dérangement.
C'est presque reposant.
ZoéDès le lendemain, j'impose le régime à tout l'immeuble, et l'immeuble tremble.Ce n'est pas une décision de coquette. C'est une décision de guerre. La règle numéro un dit : pas de sel. La règle numéro un vise en réalité une tisane que je n'ai pas encore le droit d'accuser. Pour tester la tisane, il faut tester la cuisine. Pour tester la cuisine, il faut tester Fifi. Pour tester Fifi, il faut tester tout le monde. Alors je teste tout le monde.Je descends chez Fifi à sept heures du matin. Il est déjà debout, évidemment, il n'y a pas d'heure où Fifi n'est pas debout, il fait cuire du saindoux dans une poêle qui aurait honte à Bruxelles.— Fifi. La poêle. Éteins.— Docteur, c'est pour le personnel, ce n'est pas pour le Don, jure, jure sur ma mère.— Éte
ZoéOn frappe à ma porte à trois heures dix du matin, et cette fois ce n'est pas Gino.C'est Rosalie. Rosalie qui n'a jamais mis les pieds chez moi, Rosalie que je n'avais jamais vue prononcer trois mots à la suite, Rosalie qui se tient sur mon palier en robe de chambre grise, les cheveux dans un filet, et qui me dit une phrase courte comme un couperet :— Le Don. Vite. En haut.Je prends ma trousse sans allumer la lumière, je monte l'escalier privé pieds nus, le dallage froid sous la plante des pieds, et je pense à toutes les fois où j'ai monté ces marches en me demandant ce que je faisais là. Cette fois, je ne me le demande pas. Cette fois, je grimpe deux marches à la fois parce que Rosalie ne réveille pas les gens à trois heures dix pour rien.La porte du haut est entrebâillée. Rosalie s'efface, reste sur le seuil, dispara&
ZoéDonna Carmela organise le dîner de fiançailles en quarante-huit heures, et je comprends ce soir-là que dans cette famille, l'émotion et l'organisation sont la même chose : on ne pleure pas, on prépare.La maison au-dessus du port brille de tous ses cierges. Il y a vingt personnes, peut-être trente, la grande table a été allongée avec des rallonges qui ont l'âge de Vincenzo, et Fifi a cuisiné depuis l'aube avec l'énergie d'un homme qui célèbre et qui angoisse à parts égales, il m'a confié dans l'escalier, en me voyant arriver : J'ai fait sans sel pour le Don, Docteur, sans sel, vous rendez-vous compte, si mon grand-père savait, il se retournerait, et il est enterré face au mur, exprès.Massimo est venu me chercher en bas de mon escalier, mon escalier, le privé, le symbole, en costume sombre, la main droite encore bandée sous un gant fin, et il m'a regardée une seconde de trop avant d'offrir son bras. J'avais mis ma seule robe sérieuse, celle des remises de diplôme et des enterremen
Zoé— Première règle : pas de sel.Il hausse un sourcil, ce qui, sur son visage, est l'équivalent d'un éclat de rire chez quelqu'un d'autre.— Pardon ?— Pas. De. Sel. Votre rythme cardiaque est limite, votre tension joue à l'ascenseur, et vous dormez quatre heures par nuit les bonnes semaines. Si je dois porter votre nom devant la ville entière, je refuse de le porter jusqu'à votre enterrement. Alimentation surveillée, menus validés par moi, tisanes incluses, je veux savoir tout ce qui entre dans votre corps, et c'est moi qui dis ce qui y entre. C'est ma clause de conscience professionnelle.Je ne dis pas : et comme ça, je verrai ce qu'Enzo prépare, chaque soir, avec sa régularité d'horloge. Je ne le dis pas parce que je n'ai rien, toujours rien, qu'une vibration derrière les côtes et une liste de coïncidences dans un carnet. Mais cette règle-là, je la pose comme une sonde : elle mesurera ce que je ne peux pas encore regarder en face.— C'est un chantage médical, dit Massimo.— C'est
ZoéJe tiens exactement jusqu'à sa porte avant d'exploser.— Je ne serai pas un accessoire de mafieux.On est montés jusqu'à l'appartement du dernier étage, l'ascenseur fonctionnait, pour une fois, comme si l'immeuble entier retenait son souffle, et à peine la porte refermée, les mots sortent de moi comme le sang d'une plaie qu'on décompresse, tous ensemble, sans ordre :— Je suis infirmière, pas un objet de décor, pas un trophée, pas un bouclier humain avec un joli titre. Vous ne pouvez pas me déclarer fiancée devant toute une rue comme on déclare un sinistre, sans me demander, sans me prévenir, sans,— Asseyez-vous.— Je n'ai pas envie de m'asseoir, j'ai envie de comprendre pourquoi ma vie est devenue quelque chose qui se gère par proclamation dans les rues !— Parce que vous êtes désormais une cible, dit-il. Et il ne crie pas. Il pose ça là, au milieu du salon, comme un diagnostic, et l'effet est le même qu'un diagnostic : mon élan s'arrête net.— Une cible.— Une cible. Massimo va
ZoéLe pistolet sort d'une veste un mardi matin, à neuf heures vingt, devant la boulangerie, et le monde s'arrête de tourner.C'est un homme jeune, presque un garçon, le visage fermé par un cache-nez, et son arme tremble. Je note le tremblement par réflexe, même devant la mort, le métier d'abord, et cette note-là me sauve peut-être la vie, parce qu'une arme qui tremble appartient à un homme qui tremble, et un homme qui tremble n'a pas décidé grand-chose : il exécute.— Ne bouge pas, dit-il, et sa voix tremble aussi. Ne crie pas.Autour de nous, la rue a compris avant moi. La rue du Port-Vieux s'évacue toute seule, c'est un talent local : les volets descendent, les pas s'effacent, une mère happe son enfant par le col sans un mot, et en trois secondes il n'y a plus personne, personne, sur cinquante mètres de trottoir, juste moi, un garçon qui tremble, et un pistolet qui me regarde dans les yeux.Je lève les mains. Je pense à Hélène, bizarrement, pas à ma vie, à la facture de la maison d







