Un cri aigu de nouveau-né a déchiré le silence de la maternité. Sa fille venait de pousser son premier cri.
Épuisée, Camille a tendu les bras vers le médecin, la voix rauque.
« Je vous en prie. Laissez-moi voir mon bébé. »
Le médecin a déposé délicatement sa petite fille dans ses bras.
« Mme Lambert, elle a vos yeux. »
Les larmes de Camille ont débordé. Elle embrassait tendrement le front de sa fille, le cœur rempli d'un bonheur qu'elle n'avait jamais connu.
Son ange était enfin là, dans ses bras.
Mais ce bonheur n'a duré que quelques secondes.
Soudain, la porte s'est ouverte avec fracas. Deux hommes en costume noir ont fait irruption dans la chambre.
« Qui êtes-vous ? »
Tout le corps de Camille s'est raidi. Avant qu'elle ait eu le temps de réagir, ils étaient déjà à son chevet. L'un d'eux a saisi le bébé et s'est retourné aussitôt pour partir sans un mot.
« Non... arrêtez ! Rendez-la-moi ! »
Camille s'est redressée de force malgré la douleur atroce qui lui tiraillait le ventre, puis elle a titubé hors du lit pour les poursuivre.
Elle n'a fait que quelques pas avant que ses jambes ne cèdent sous elle. Elle est tombée durement au sol. La chute lui a arraché un nouveau cri de douleur. Une sueur froide a couvert son front. Sa vue s'est brouillée.
C'est alors qu'une paire de chaussures noires, parfaitement cirées, s'est arrêtée devant elle.
Elle a levé les yeux et s'est retrouvée face à un regard si froid qu'il lui a coupé le souffle.
C'était Julien. Son mari. Il se tenait juste devant elle.
Son corps s'est figé. À cet instant, elle a tout compris. C'est lui qui les avait envoyés.
Tremblante, elle a tendu la main et a agrippé le bas de son pantalon.
« Où emmènent-ils ma fille ? »
Il a baissé les yeux vers elle et a repoussé sa main du bout du pied, comme si son contact le dégoûtait.
« Ça te regarde pas. »
« Je suis sa mère ! » Sa voix s'est brisée, des larmes lui brûlant les yeux. « Comment ça me regarde pas ?! »
L'expression de Julien n'a pas changé.
« Tu mérites pas ça. »
Quatre mots.
Quatre mots ont réduit en cendres trois années de mariage. Trois années de silence, de froideur, à s'humilier pour un homme qui ne lui accordait même pas un regard.
Elle avait cru, naïvement, que la patience et le dévouement finiraient par toucher son cœur. Au lieu de cela, voilà ce qu'elle recevait. Même l'enfant qu'elle avait porté pendant neuf mois ne représentait rien à ses yeux.
Elle a rampé vers lui. Elle devait ravaler sa fierté. Sa fille comptait plus que tout pour elle.
« Je veux plus rien de toi, Julien. Rends-moi seulement mon bébé. »
Il l'a fixée comme un juge observe un accusé, puis a sorti un document plié de sa veste et l'a jeté devant elle.
« Signe l'accord de divorce. Porte le chapeau à la place de Manon. En échange, je prendrai en charge les frais de traitement de ta mère. »
Camille est restée figée, les yeux rivés sur les papiers.
Sa mère luttait contre le cancer depuis un an. C'était la raison pour laquelle elle n'avait pas pu être là, à l'hôpital, pour accueillir sa petite-fille.
Elle venait de perdre son bébé. Elle ne pouvait pas perdre sa mère aussi.
Ses doigts se sont enfoncés dans ses paumes jusqu'à en blanchir les jointures, tandis qu'une douleur sourde lui broyait la poitrine.
« Tu veux que j'endosse le crime ? Pour Manon ? »
Manon. La femme que Julien n'avait jamais cessé d'aimer. La femme pour laquelle il était prêt à sacrifier sa propre épouse.
Julien a glissé les mains dans ses poches, un sourire froid et satisfait au coin des lèvres.
« La famille Rousseau est en faillite. Et ta mère, si tu retardes encore son traitement, elle ne survivra pas. »
Le sol semblait s'être dérobé sous elle. Un goût métallique a envahi sa bouche.
« Tu te sers de ma famille. De ma mère mourante. Tout ça pour protéger Manon ?! »
Il s'est accroupi devant elle et lui a saisi le menton, assez brutalement pour y laisser une marque rouge. Ses yeux brûlaient d'une haine qu'elle n'avait jamais vraiment comprise jusqu'à cet instant.
« Depuis que tu t'es glissée dans mon lit par ruse, tu savais que ce jour arriverait. »
« Je t'ai jamais piégé ! » Les mots ont jailli d'elle, bruts et désespérés. « Cette nuit-là, il y a trois ans, c'était un accident... »
Elle l'avait aimé depuis l'époque où ils étaient étudiants, avait rêvé de l'épouser des milliers de fois, mais elle n'avait jamais, jamais comploté pour le piéger.
Julien a laissé échapper un rire moqueur.
« Un accident ? Et il y a dix mois ? Tu as mis quelque chose dans mon café, non ? »
La bouche de Camille s'est asséchée. C'était vrai, leurs familles les pressaient depuis des années d'avoir un héritier, et elle avait laissé faire.
Son silence a suffi à Julien.
Ses doigts se sont resserrés autour de son menton.
« Tu voulais mon enfant ? Tu mérites même pas d'être sa mère. »
Camille est restée silencieuse. Elle aurait voulu se défendre. Mais à quoi bon ? Il ne la croyait pas du tout.
Une larme est tombée sur les papiers du divorce.
Puis une autre.
Elle a pris le stylo, sans un mot de plus.
Et signa.
Julien a tendu les papiers à son avocat, puis s'est tourné vers le garde derrière lui.
« Qu'elle soit en prison avant la tombée de la nuit. »
« Compris. »
Alors qu'il s'éloignait, Camille a rassemblé les dernières forces qui lui restaient.
« Attends ! »
Il s'est retourné, visiblement impatient.
« Ne la punis pas pour ce que j'ai fait... Elle est innocente. Je t'en prie, sois bon avec elle ! » Sa voix tremblait. « J'ai déjà choisi son prénom ! Nicole ! »
Julien n'a pas répondu. Il est parti sans jeter le moindre regard en arrière.