MasukSERSY
Depuis le début Versus II est resté immobile sur le seuil. Son regard allait de mon visage à la table couverte de comprimés, puis revenait à moi avec ce calme insupportable que je lui connaissais si bien. À cet instant, j’aurais préféré le voir surpris, maladroit, même en colère. N’importe quoi qui prouve qu’il existait encore, en lui, une part d’homme capable d’être désarçonné par la souffrance qu’il causait. Mais non. Il est simplement entré dans la cuisine, a refermé la porte derrière lui, puis a posé ses clés sur le meuble de l’entrée, comme tous les soirs. Comme si ma vie ne venait pas de se fendre en deux. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » a-t-il demandé. Sa voix était basse, maîtrisée, presque lasse. J’ai cru étouffer. J’ai baissé les yeux vers les comprimés éparpillés, puis je les ai relevés vers lui. Il ne pouvait pas me poser cette question comme s’il ignorait. Pas après tous ces mois. Pas après tous ces matins. Pas après cette comédie tranquille qu’il avait jouée jusque dans mon verre d’eau. « Tu oses vraiment me demander ça ? » Il n’a pas répondu tout de suite. Il a défait lentement le bouton de sa veste, l’a retirée, puis l’a posée sur le dossier d’une chaise. Ce geste ordinaire m’a presque rendue folle. J’étais debout au milieu de la cuisine, le cœur en lambeaux, et lui trouvait encore le moyen de rester élégant dans sa trahison. « Sersy, a-t-il dit enfin, parle moins fort. » J’ai laissé échapper un rire bref, sans joie. « Parler moins fort ? C’est tout ce que tu trouves à me dire ? » Il s’est approché de la table. Il a pris une boîte vide entre ses doigts, a lu l’étiquette, puis l’a reposée calmement. Il savait très bien ce qu’il tenait. Je l’ai vu dans la précision de son geste. Dans cette absence totale d’hésitation. Dans ce silence qui n’était pas celui d’un homme pris au dépourvu, mais celui d’un homme surpris seulement d’être enfin découvert. Une nausée m’a traversée. « La pharmacienne m’a dit ce que c’était, ai-je repris. Ce ne sont pas des vitamines. Ce sont des contraceptifs. » Cette fois, il a levé les yeux vers moi. Pas de dénégation. Pas de surprise. Pas même le moindre réflexe de défense. Juste ce regard froid, net, presque fatigué, qui m’a confirmé avant ses mots que tout était vrai. « Depuis combien de temps ? » ai-je demandé. Il a glissé les mains dans les poches de son pantalon. « Sersy… » « Ne prononce pas mon prénom comme ça. » Ma voix a tremblé sur la fin. Je l’ai détesté pour ça. J’aurais voulu rester parfaitement droite, parfaitement dure, ne rien lui offrir de ma douleur. Mais il m’avait atteinte trop profondément pour que mon corps me laisse cette dignité-là sans effort. « Je te pose une question, ai-je repris. Depuis combien de temps tu me donnes ça ? » Il a soutenu mon regard. « Depuis le début. » Le monde s’est contracté autour de moi. Il y a des phrases qui ne se contentent pas de blesser. Elles déplacent tout ce qu’on croyait stable. Elles changent la forme du passé. Depuis le début. Cela voulait dire que chaque matin, chaque rappel, chaque silence, chaque promesse implicite, tout était déjà contaminé. Je me suis appuyée contre le bord de la table pour ne pas vaciller. « Depuis le début… » ai-je répété. Je ne reconnaissais plus ma propre voix. « Tu m’as menti depuis le début. » « Je n’avais pas l’intention que tu l’apprennes ainsi. » J’ai levé les yeux vers lui, abasourdie. « Ainsi ? » Le mot m’a échappé dans un souffle. « Ainsi ? Ce n’est pas ça qui t’importe ? Pas ce que tu m’as fait ? Pas le fait que tu as décidé seul de ce que mon corps devait devenir ? Pas le fait que tu m’as empêchée d’avoir un enfant pendant que je croyais… pendant que je… » Ma gorge s’est serrée. Les mots se sont brisés avant d’arriver jusqu’au bout. Il m’a observée quelques secondes, puis a tiré une chaise, sans se presser, avant de s’asseoir. Comme s’il s’apprêtait à discuter d’un contrat. « Calme-toi. » C’est cette phrase-là qui a fait céder quelque chose en moi. Je me suis redressée d’un coup. « Ne me demande pas de me calmer ! » Ma voix a claqué dans la cuisine plus fort que je ne l’aurais voulu. Peu importe. Pour une fois, je ne voulais pas être convenable. Je ne voulais pas être mesurée. Je ne voulais pas lui offrir ce silence poli derrière lequel j’avais tant enterré. « Tu veux que je me calme après ça ? Tu veux que je reste digne, raisonnable, douce, pendant que j’apprends que mon propre mari m’a trompée sur quelque chose d’aussi… d’aussi… » Je cherchais le mot juste et aucun ne suffisait. Infâme. Lâche. Cruel. Il a croisé les mains devant lui. « Je n’ai pas fait ça contre toi. » J’ai cru ne pas entendre correctement. « Pardon ? » « Je l’ai fait parce que ce n’était pas le moment. » Je suis restée figée. Puis j’ai répété, très lentement : « Ce n’était pas le moment. » « Oui.» Le calme de sa réponse m’a donnée envie de renverser la table entre nous. « Et tu t’es dit que la meilleure solution, c’était de me mentir ? De me faire avaler ça tous les jours comme une enfant à qui on cache la vérité ? » « Je savais que tu n’accepterais pas. » « Parce que ce n’était pas à toi de décider ! » Il a fermé les yeux une seconde, comme quelqu’un qui s’efforce encore d’éviter une scène devenue inévitable. « Sersy, tu idéalises les choses. Avoir un enfant ne se décide pas sur un désir ou une émotion. » « Non. Ça se décide donc sur un mensonge ? » Il n’a pas répondu. Je me suis approchée de lui, incapable de rester à distance plus longtemps. « Regarde-moi, ai-je dit. Regarde-moi et réponds-moi clairement. Est-ce que tu comptais me le dire un jour ? » Il a relevé la tête. « Oui. » « Quand ? »VERSUS II L'enveloppe était posée sur mon bureau. Lourde, épaisse, pleine de secrets que je n'avais jamais voulu connaître. Les documents qu'Elias m'avait donnés. Les preuves. Les formulaires. Les signatures falsifiées. Les échanges. Les montants. Et partout, en filigrane, le nom de Daria. Je l'avais ouverte une fois, chez moi, dans le silence de mon appartement vide. J'avais lu chaque page, chaque mot, chaque chiffre. Chaque document était une preuve de l'implication de ma mère. Chaque signature était une trahison. Chaque montant était un témoignage de la machination qui s'était refermée sur Sersy. Je n'avais pas dormi cette nuit-là. J'étais resté assis à regarder les papiers, à les toucher, à les retourner, comme si je pouvais leur faire dire autre chose. Comme si je pouvais les faire disparaître. M
SERSY Le studio était silencieux. Pas ce silence apaisant des nuits calmes, pas celui des heures où l'on peut enfin respirer. Un silence lourd, dense, comme un manteau de plomb posé sur mes épaules. Un silence qui n'était pas l'absence de bruit, mais la présence de tout ce que je refusais d'entendre. La nuit était tombée depuis longtemps. Dehors, la ville continuait de vivre, de vibrer, d'exister. Des voitures passaient, des gens parlaient, des portes claquaient. Mais moi, j'étais là, assise sur le bord de mon lit escamotable, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras serrés autour de mes jambes. Les papiers étaient éparpillés sur la table. Les reçus. Les formulaires. Les preuves de tout ce qu'il m'avait fait. Je les avais lus et relus, cherchant un détail qui aurait pu tout changer, un mot qui aurait pu tout excuser. Mais il n'y avait rien. Juste des chiffres, des dates, des signatures qui n'étaient pas les miennes.
VERSUS Il La clinique du docteur Elias avait changé. Pas les murs, pas les plantes vertes, pas l'odeur de désinfectant et de fleurs artificielles. Mais quelque chose dans l'air, une tension que je n'avais jamais ressentie auparavant. Comme si les lieux eux-mêmes savaient que leur heure approchait. J'étais entré sans prévenir. La réceptionniste avait essayé de me faire patienter, de me dire que le docteur était en consultation, que je devais prendre rendez-vous comme tout le monde. Je l'avais regardée, un regard froid, et j'avais dit : « Dites-lui que Versus Delacroix est là. Il me recevra. » Elle avait hésité, puis elle avait composé un numéro, avait murmuré quelques mots. Quelques secondes plus tard, la porte du cabinet s'était ouverte, et Elias était apparu. Son visage était pâle, ses yeux fatigués. Il avait l'air d'un homme qui savait que le moment était venu de payer ses dettes. « Entre, Versus. » Je l'a
SERSYLe papier que l'infirmière m'avait donné était plié en quatre, usé aux pliures, comme s'il avait été ouvert et refermé de nombreuses fois. Le nom qu'il portait était celui de Marc Deschamps, archiviste à la clinique depuis dix ans. « Il sait tout », avait-elle dit. « Mais il ne parlera que si vous lui donnez une bonne raison. »Je n'avais pas de bonne raison. Pas d'argent, pas de menace, pas de pouvoir. Je n'avais que ma vérité et ma colère. J'espérais que ce serait assez.Le lendemain matin, j'étais devant la clinique, les doigts serrés sur mon téléphone. J'avais trouvé son numéro sur un site professionnel, l'avais composé trois fois avant d'avoir le courage d'appuyer sur « appeler ». Il avait répondu à la deuxième sonnerie, une voix fatiguée, prudente.« Allô ? »« Monsieur Deschamps ? Je m'appelle Sersy Delacroix. Une infirmière de la clinique m'a donné votre nom. Je voudrais vous parler. »Un silence. Puis sa voix,
VERSUS II Le gala annuel de la fondation Delacroix se tenait dans le grand salon de l'hôtel George V. Des lustres en cristal. Des bouquets de fleurs blancs qui sentaient le luxe et le savoir-faire. Des serveurs en gilet noir qui circulaient avec des coupes de champagne et des petits fours que personne ne mangeait vraiment. Une musique d'orchestre jouait en sourdine, assez forte pour créer une ambiance, assez faible pour ne pas empêcher les conversations. J'étais là. Comme chaque année. Comme j'avais toujours été là. Mais cette année, tout était différent. Sersy n'était pas à mon bras. Elle aurait dû être là. Elle aurait dû porter une robe que j'aurais choisie, ou que Daria aurait choisie, ou que quelqu'un aurait choisie pour elle. Elle aurait dû sourire aux invités, échanger des banalités, faire bonne figure. Elle aurait dû être la femme parfaite, l'épouse idéale, le faire-va
SERSY La table des vivants Liora m'avait prévenue, mais je n'avais pas vraiment compris. « Mes parents sont un peu envahissants, mais ils sont adorables. Ne les laisse pas trop te parler, sinon tu n'auras plus une minute à toi. » J'étais arrivée avec une bouteille de vin — un rouge que j'avais choisi au hasard, parce que je ne savais plus ce qu'on offrait à des gens qu'on ne connaissait pas. Ma vieille vie m'avait appris à choisir des cadeaux qui impressionnent. Cette vie-là, celle qui commençait à peine, m'apprenait qu'un sourire sincère valait mieux que toutes les bouteilles du monde. La porte s'était ouverte avant que je puisse frapper. Une femme d'une soixantaine d'années, les cheveux gris coupés court, les yeux rieurs, un tablier taché de farine. Elle avait cette chaleur que je n'avais pas connue depuis longtemps, cette capacité à faire entrer les gens chez elle comme si
VERSUS II Je croyais tout maîtriser Quand Sersy m’a regardé comme ça, j’ai compris que quelque chose venait de se briser. Pas seulement dans cette cuisine. Pas seulement entre nous. En elle. Je l’ai vue dans la façon dont elle s’est tenue devant moi, les épaules droites malgré le choc, les ye
SERSY Elle est revenue Un silence.« Quand la situation aurait été différente.» Je me suis mise à rire. Un rire sec, presque méconnaissable. « Quelle situation ?» Il a serré la mâchoire. « La nôtre.» La phrase a frappé plus fort que tout le reste. La nôtre. Pas son travail. Pas ses inquié
SERSY « Depuis combien de temps ce traitement agit-il ? » Ma voix ne tremblait presque pas. J’ignore encore comment j’ai fait. Elle m’a expliqué. J’ai entendu quelques mots : régularité, efficacité, interruption, délai. Rien n’a vraiment imprimé dans mon esprit. Une seule vérité recouvrait to
SERSY Ce n’étaient pas des vitamines Le jour où j’ai compris que mon mari m’empêchait d’avoir son enfant, j’avais encore confiance en lui. Cette pensée me brûle encore. J’étais sortie en fin de matinée, sans rien prévoir d’extraordinaire. Il me fallait simplement passer à la pharmacie pour r







