LOGINSERSY
« Depuis combien de temps ce traitement agit-il ? » Ma voix ne tremblait presque pas. J’ignore encore comment j’ai fait. Elle m’a expliqué. J’ai entendu quelques mots : régularité, efficacité, interruption, délai. Rien n’a vraiment imprimé dans mon esprit. Une seule vérité recouvrait tout le reste. Il savait. Il savait ce que je voulais. Il savait ce que j’attendais. Il savait combien ce sujet était sensible pour moi. Il avait vu ma main se poser parfois sur mon ventre quand je croyais qu’il ne regardait pas. Il avait entendu mes silences. Il connaissait mes attentes mieux que personne. Et il m’avait menti avec une tranquillité parfaite. J’ai repris la boîte, remercié la pharmacienne d’un signe de tête que je ne me reconnaissais pas, puis je suis sortie. Dehors, l’air m’a semblé trop vif. J’ai marché sans regarder devant moi, droit, mécaniquement, jusqu’à devoir m’arrêter au coin de la rue parce que mes jambes n’obéissaient plus correctement. Je me suis appuyée contre un mur. Je n’ai pas pleuré. Je crois que la vraie douleur, au début, ne ressemble pas à des larmes. Elle ressemble à un vide brutal. À une coupure nette entre la femme que vous étiez cinq minutes plus tôt et celle que vous devenez après. Je revoyais la maison. La cuisine. Le tiroir où étaient rangées les boîtes. Les matins trop calmes. Son regard tranquille. Ma confiance. Quelle part de notre mariage reposait encore sur quelque chose de vrai, si même cela était un mensonge ? J’ai fermé les yeux. Une autre pensée, plus sale, plus cruelle, a suivi la première : peut-être qu’il n’avait jamais voulu d’enfant avec moi. Pas plus tard. Pas après. Pas un jour. Jamais. Cette idée m’a fait plus mal que le reste. Parce qu’elle ouvrait une question que je n’étais pas prête à affronter : si Versus II refusait d’avoir un enfant avec moi, qu’est-ce que j’étais réellement pour lui ? Sa femme ? Ou simplement une présence correcte dans une vie bien organisée ? Le trajet du retour m’a paru irréel. Je sais que j’ai conduit. Je sais que j’ai attendu à un feu rouge derrière un bus. Je sais qu’une chanson passait à la radio. Mais tout cela me semble appartenir à quelqu’un d’autre. Quand j’ai franchi le seuil de la maison, le silence m’a accueillie comme d’habitude. Rien n’avait changé. Le vase était à sa place. Les coussins du salon aussi. Même la lumière avait cette douceur propre, domestique, presque rassurante, que j’avais longtemps associée à la stabilité. J’ai marché jusqu’à la cuisine avec la sensation absurde d’entrer dans un décor qui venait de trahir sa vraie nature. Le pilulier était là. Posé sur le plan de travail. Comme un objet innocent. Je l’ai regardé quelques secondes, puis j’ai ouvert le tiroir d’un geste si brusque que le bois a claqué. J’ai pris toutes les boîtes. Toutes. Celles ouvertes, les neuves, les presque vides. Je les ai jetées sur la table. Les comprimés se sont répandus partout dans un bruit sec, ridicule, minuscule. Des petits ronds blancs. Voilà donc à quoi ressemblait ma trahison. Je les fixais comme si j’allais y lire une explication, une excuse, quelque chose qui adoucisse l’évidence. Mais il n’y avait rien à adoucir. Rien à sauver. Seulement des preuves. J’ai porté une main à ma bouche. Ce n’était pas seulement le fait qu’il m’avait menti. C’était la durée. La répétition. La méthode. Le calme. La facilité avec laquelle il avait pu, chaque matin, surveiller un mensonge qui touchait à mon corps, à mon avenir, à mon désir le plus intime. J’ai pensé à toutes les fois où j’avais voulu lui parler d’enfant. À toutes les fois où il avait éludé. À toutes les fois où je m’étais dit qu’il avait simplement besoin de temps. La vérité, c’est qu’il n’avait pas besoin de temps. Il avait déjà pris sa décision. Sans moi. La porte d’entrée s’est ouverte. Je me suis figée. Ses pas ont résonné dans le couloir. Réguliers. Calmes. Maîtrisés. Comme toujours. Il ne pouvait pas encore savoir que tout avait changé. Il allait entrer dans cette cuisine en pensant retrouver sa femme comme les autres soirs. Peut-être m’embrasser sur le front. Peut-être demander si j’avais mangé. Peut-être vérifier, d’un simple regard, que l’ordre de la maison était intact. Cette fois, il trouverait autre chose. Cette fois, je n’allais pas me taire. Les pas se sont rapprochés. Je me suis tournée vers la porte, le cœur battant si fort que j’en avais mal à la poitrine. Puis Versus II est apparu sur le seuil. Son regard a glissé de mon visage à la table couverte de comprimés. Et pour la première fois depuis notre mariage, ce n’est pas moi qui ai baissé les yeux.VERSUS II L'enveloppe était posée sur mon bureau. Lourde, épaisse, pleine de secrets que je n'avais jamais voulu connaître. Les documents qu'Elias m'avait donnés. Les preuves. Les formulaires. Les signatures falsifiées. Les échanges. Les montants. Et partout, en filigrane, le nom de Daria. Je l'avais ouverte une fois, chez moi, dans le silence de mon appartement vide. J'avais lu chaque page, chaque mot, chaque chiffre. Chaque document était une preuve de l'implication de ma mère. Chaque signature était une trahison. Chaque montant était un témoignage de la machination qui s'était refermée sur Sersy. Je n'avais pas dormi cette nuit-là. J'étais resté assis à regarder les papiers, à les toucher, à les retourner, comme si je pouvais leur faire dire autre chose. Comme si je pouvais les faire disparaître. M
SERSY Le studio était silencieux. Pas ce silence apaisant des nuits calmes, pas celui des heures où l'on peut enfin respirer. Un silence lourd, dense, comme un manteau de plomb posé sur mes épaules. Un silence qui n'était pas l'absence de bruit, mais la présence de tout ce que je refusais d'entendre. La nuit était tombée depuis longtemps. Dehors, la ville continuait de vivre, de vibrer, d'exister. Des voitures passaient, des gens parlaient, des portes claquaient. Mais moi, j'étais là, assise sur le bord de mon lit escamotable, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras serrés autour de mes jambes. Les papiers étaient éparpillés sur la table. Les reçus. Les formulaires. Les preuves de tout ce qu'il m'avait fait. Je les avais lus et relus, cherchant un détail qui aurait pu tout changer, un mot qui aurait pu tout excuser. Mais il n'y avait rien. Juste des chiffres, des dates, des signatures qui n'étaient pas les miennes.
VERSUS Il La clinique du docteur Elias avait changé. Pas les murs, pas les plantes vertes, pas l'odeur de désinfectant et de fleurs artificielles. Mais quelque chose dans l'air, une tension que je n'avais jamais ressentie auparavant. Comme si les lieux eux-mêmes savaient que leur heure approchait. J'étais entré sans prévenir. La réceptionniste avait essayé de me faire patienter, de me dire que le docteur était en consultation, que je devais prendre rendez-vous comme tout le monde. Je l'avais regardée, un regard froid, et j'avais dit : « Dites-lui que Versus Delacroix est là. Il me recevra. » Elle avait hésité, puis elle avait composé un numéro, avait murmuré quelques mots. Quelques secondes plus tard, la porte du cabinet s'était ouverte, et Elias était apparu. Son visage était pâle, ses yeux fatigués. Il avait l'air d'un homme qui savait que le moment était venu de payer ses dettes. « Entre, Versus. » Je l'a
SERSYLe papier que l'infirmière m'avait donné était plié en quatre, usé aux pliures, comme s'il avait été ouvert et refermé de nombreuses fois. Le nom qu'il portait était celui de Marc Deschamps, archiviste à la clinique depuis dix ans. « Il sait tout », avait-elle dit. « Mais il ne parlera que si vous lui donnez une bonne raison. »Je n'avais pas de bonne raison. Pas d'argent, pas de menace, pas de pouvoir. Je n'avais que ma vérité et ma colère. J'espérais que ce serait assez.Le lendemain matin, j'étais devant la clinique, les doigts serrés sur mon téléphone. J'avais trouvé son numéro sur un site professionnel, l'avais composé trois fois avant d'avoir le courage d'appuyer sur « appeler ». Il avait répondu à la deuxième sonnerie, une voix fatiguée, prudente.« Allô ? »« Monsieur Deschamps ? Je m'appelle Sersy Delacroix. Une infirmière de la clinique m'a donné votre nom. Je voudrais vous parler. »Un silence. Puis sa voix,
VERSUS II Le gala annuel de la fondation Delacroix se tenait dans le grand salon de l'hôtel George V. Des lustres en cristal. Des bouquets de fleurs blancs qui sentaient le luxe et le savoir-faire. Des serveurs en gilet noir qui circulaient avec des coupes de champagne et des petits fours que personne ne mangeait vraiment. Une musique d'orchestre jouait en sourdine, assez forte pour créer une ambiance, assez faible pour ne pas empêcher les conversations. J'étais là. Comme chaque année. Comme j'avais toujours été là. Mais cette année, tout était différent. Sersy n'était pas à mon bras. Elle aurait dû être là. Elle aurait dû porter une robe que j'aurais choisie, ou que Daria aurait choisie, ou que quelqu'un aurait choisie pour elle. Elle aurait dû sourire aux invités, échanger des banalités, faire bonne figure. Elle aurait dû être la femme parfaite, l'épouse idéale, le faire-va
SERSY La table des vivants Liora m'avait prévenue, mais je n'avais pas vraiment compris. « Mes parents sont un peu envahissants, mais ils sont adorables. Ne les laisse pas trop te parler, sinon tu n'auras plus une minute à toi. » J'étais arrivée avec une bouteille de vin — un rouge que j'avais choisi au hasard, parce que je ne savais plus ce qu'on offrait à des gens qu'on ne connaissait pas. Ma vieille vie m'avait appris à choisir des cadeaux qui impressionnent. Cette vie-là, celle qui commençait à peine, m'apprenait qu'un sourire sincère valait mieux que toutes les bouteilles du monde. La porte s'était ouverte avant que je puisse frapper. Une femme d'une soixantaine d'années, les cheveux gris coupés court, les yeux rieurs, un tablier taché de farine. Elle avait cette chaleur que je n'avais pas connue depuis longtemps, cette capacité à faire entrer les gens chez elle comme si
VERSUS II Je croyais tout maîtriser Quand Sersy m’a regardé comme ça, j’ai compris que quelque chose venait de se briser. Pas seulement dans cette cuisine. Pas seulement entre nous. En elle. Je l’ai vue dans la façon dont elle s’est tenue devant moi, les épaules droites malgré le choc, les ye
SERSY Elle est revenue Un silence.« Quand la situation aurait été différente.» Je me suis mise à rire. Un rire sec, presque méconnaissable. « Quelle situation ?» Il a serré la mâchoire. « La nôtre.» La phrase a frappé plus fort que tout le reste. La nôtre. Pas son travail. Pas ses inquié
SERSY Depuis le début Versus II est resté immobile sur le seuil. Son regard allait de mon visage à la table couverte de comprimés, puis revenait à moi avec ce calme insupportable que je lui connaissais si bien. À cet instant, j’aurais préféré le voir surpris, maladroit, même en colère. N’importe
SERSY Ce n’étaient pas des vitamines Le jour où j’ai compris que mon mari m’empêchait d’avoir son enfant, j’avais encore confiance en lui. Cette pensée me brûle encore. J’étais sortie en fin de matinée, sans rien prévoir d’extraordinaire. Il me fallait simplement passer à la pharmacie pour r







