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SERSY
Ce n’étaient pas des vitamines Le jour où j’ai compris que mon mari m’empêchait d’avoir son enfant, j’avais encore confiance en lui. Cette pensée me brûle encore. J’étais sortie en fin de matinée, sans rien prévoir d’extraordinaire. Il me fallait simplement passer à la pharmacie pour reprendre une boîte de mes “vitamines”. Je les appelais toujours comme ça, parce que c’est ainsi que Versus II me les avait présentées dès le début. Un complément. Un soutien. Quelque chose pour “préparer mon corps”, avait-il dit, d’un ton calme, presque attentionné. Je m’étais accrochée à cette phrase comme une idiote. Préparer mon corps. Comme si l’avenir pouvait commencer là. Dans deux comprimés avalés chaque matin avec un verre d’eau, dans ma patience, dans mon amour silencieux, dans cette façon que j’avais de tout accepter tant que cela venait de lui. La pharmacie était presque vide. Une vieille dame attendait près du comptoir, un enfant jouait avec le cordon de la veste de sa mère, et derrière la vitre, le soleil donnait à tout une lumière trop blanche, trop propre. Je me souviens de chaque détail. C’est agaçant, la mémoire. Elle efface les jours heureux et grave dans le marbre les secondes qui détruisent une vie. J’ai posé la boîte vide sur le comptoir avec un petit sourire distrait. « Bonjour, je voudrais renouveler celle-ci, s’il vous plaît. » La pharmacienne a pris la boîte, a baissé les yeux dessus, puis les a relevés vers moi. Ce n’était pas un regard normal. Pas le regard rapide et automatique de quelqu’un qui fait son travail. C’était un regard qui s’arrête. Qui vérifie. Qui hésite. J’ai senti mon ventre se crisper. « Il y a un problème ? ai-je demandé. » Elle a tourné la boîte entre ses doigts, puis a consulté son écran. « Ce médicament vous a été prescrit par quel médecin, madame ?» Sa question m’a surprise. « Je… c’est mon mari qui s’en est occupé au départ. Le médecin de famille connaissait le traitement. » Je me suis entendue parler, et pendant une seconde, j’ai eu honte de la naïveté de ma propre voix. Comme si j’étais encore l’une de ces femmes qui croient qu’un homme qui décide à leur place le fait forcément pour leur bien. La pharmacienne a pris une inspiration discrète. « Je préfère vous demander directement… vous savez exactement ce que vous prenez ? » J’ai eu un petit rire nerveux. « Oui. Enfin… ce sont des vitamines, non ? » Le silence qui a suivi a été très court, mais il m’a paru interminable. Elle s’est penchée légèrement vers moi, avec cette délicatesse prudente qu’on emploie face à une mauvaise nouvelle. « Non, madame. Ce n’est pas un complément vitaminé. C’est un contraceptif. » J’ai cru ne pas avoir entendu. Ou plutôt, j’ai entendu, mais mon esprit a refusé d’accepter. Les mots étaient là, posés entre nous, clairs, nets, impossibles à confondre, et pourtant tout mon être s’est rebellé contre eux. « Pardon ? » « Ce médicament empêche une grossesse. Si vous essayez de concevoir, il produit exactement l’effet inverse. » Je n’ai pas répondu. Je ne pouvais pas. Autour de moi, la pharmacie continuait d’exister. L’enfant riait toujours. La vieille dame toussait derrière moi. La caisse a émis un bip sur un autre comptoir. Le monde poursuivait sa route avec cette indifférence presque obscène qu’il a face aux drames privés. Et moi, j’étais debout, les doigts crispés sur le bord du comptoir, en train de comprendre que mon propre mari m’avait menti jusque dans mon corps. Versus II. Son nom m’a traversée comme une lame. Sa voix revenait. Ses gestes aussi. Sa façon de me demander, presque chaque matin : « Tu as pris tes vitamines ? » Je croyais y entendre de l’attention. Une forme maladroite de tendresse. Je croyais que derrière sa froideur, il y avait au moins cela : le souci de mon bien-être. Le souci de nous. Le souci de ce futur dont il parlait peu, mais que j’espérais quand même. Un enfant. J’en voulais un depuis si longtemps que ce désir était devenu une seconde respiration. Je n’en parlais presque jamais. Pas parce que je n’y pensais pas, mais parce qu’avec lui, les sujets qui touchaient au cœur avaient toujours l’air de heurter une porte fermée. Alors j’avais appris à désirer en silence. À espérer avec pudeur. À ne pas insister. Et pendant ce temps, il me donnait chaque jour de quoi tuer cet espoir avant même qu’il n’ait une chance de naître. « Madame ? Vous allez bien ? » J’ai relevé les yeux vers la pharmacienne. Son visage avait pris cette expression mêlée de gêne et de compassion que je déteste plus que tout. Celle qu’on réserve aux femmes qu’on comprend sans vouloir trop les regarder en face. J’ai redressé le menton.SersyLa salle de réunion de la galerie était baignée de lumière, une lumière blanche, franche, qui ne laissait aucune place aux ombres. J'étais assise au bout de la grande table en verre, les mains croisées devant moi, le dos droit, le regard calme. Face à moi, une journaliste d'une trentaine d'années, les cheveux bruns tirés en queue de cheval, un dictaphone posé entre nous.« Merci d'avoir accepté cet entretien, mademoiselle Delacroix. »« Appelez-moi Sersy. »Elle a souri, a consulté ses notes. C'était le troisième entretien de la semaine. Depuis que mon nom circulait, les sollicitations affluaient. Des magazines, des podcasts, des émissions culturelles. Tous voulaient parler de la femme qui avait transformé la Galerie de l'Éclat, qui avait imposé sa vision, qui avait fait de Lyon un nouveau pôle de l'art contemporain.Aucun ne voulait parler de mon passé. Et c'était très bien ainsi.« Votre parcours est fascinant,
Versus IIJe ne dormais plus. C'était devenu une habitude, une fatalité, une punition que je m'infligeais sans même y penser. Les nuits se ressemblaient toutes : quelques heures de sommeil agité, des réveils en sursaut, des pensées qui tournaient en boucle comme un disque rayé. Alors je travaillais. Encore. Toujours. Jusqu'à ce que l'épuisement me terrasse, jusqu'à ce que mon corps refuse de continuer.Ce matin-là, j'étais dans mon bureau avant sept heures. La ville s'éveillait à peine, les rues étaient calmes, les immeubles silencieux. J'aimais cette heure-là. Pas de bruit, pas de regards, pas de questions. Juste le silence et les dossiers qui s'empilaient.J'étais en train de parcourir un rapport financier quand mon téléphone a vibré. Un message de Daria, court, sec, comme toujours.« As-tu vu le magazine Éclat ? »Je n'avais pas vu. Je ne lisais plus les magazines, plus les journaux, plus rien. Je m'étais coupé du monde, comme on coupe une branche morte. Mais Daria ne m'envoyait ja
Sersy Le premier signe est venu d'une manière anodine. Un matin, en arrivant à la galerie, Isabelle m'a tendu une enveloppe avec un sourire en coin. « Une invitation. Pour le gala de la Fondation des Arts. À Paris. » J'ai pris l'enveloppe, je l'ai ouverte. Un carton épais, calligraphié à la main, avec mon nom en lettres dorées. Sersy Delacroix, Directrice artistique, Galerie de l'Éclat, Lyon. Mon nom. En lettres dorées. Sur un carton d'invitation pour l'un des événements les plus prestigieux du monde de l'art. « Comment ils m'ont trouvée ? » « Ta réputation commence à te précéder, Sersy. » Isabelle a haussé les épaules, l'air de rien. « Les expositions que tu as organisées ici ont fait parler. Les artistes que tu as soutenus ont été repris par de grandes galeries. Les magazines ont commencé à parler de toi. » J'ai posé le carton sur le bureau, les doigts légèrement trem
Versus IILe bureau était devenu mon refuge. Pas un lieu de pouvoir, pas un espace de conquête. Juste un endroit où je pouvais m'asseoir, travailler, oublier. Les murs étaient couverts de dossiers, les écrans allumés en permanence, les téléphones qui sonnaient sans relâche. Un vacarme organisé, une agitation constante, une fuite déguisée en productivité.Je travaillais plus qu'avant. Beaucoup plus. Des journées de douze heures, parfois quatorze. Des week-ends entiers passés dans ce bureau, à signer des contrats, à relire des rapports, à répondre à des mails qui n'avaient aucune urgence. Je ne rentrais chez moi que pour dormir, et encore. Certaines nuits, je ne rentrais pas du tout.Les gens autour de moi l'avaient remarqué. Ma secrétaire, d'abord, qui me regardait avec une inquiétude qu'elle n'osait pas exprimer. Mes associés, ensuite, qui échangeaient des regards en coin quand je refusais de quitter le bureau à une heure décente. Les employés, enfin, qui chuchotaient sur mon passage,
SERSY Il y avait dix-huit mois, je ne savais pas qui j'étais. Je le croyais, peut-être. Je me raccrochais à des certitudes qui s'effondraient dès que je les touchais. Mais aujourd'hui, en ouvrant les yeux dans la lumière douce de cet appartement lyonnais, je savais.Je m'appelais Sersy Delacroix. J'avais trente-deux ans. Je vivais dans une ville qui n'avait jamais connu mes larmes, et je m'y étais construite une vie qui ne portait aucune cicatrice de mon passé.Le réveil a sonné à sept heures, mais j'étais déjà éveillée depuis un moment. J'aimais ces instants, ces premiers regards sur le jour qui commence, cette pause avant que le monde ne s'emballe. Les toits de Lyon s'étendaient devant ma fenêtre, une mer de tuiles rouges et ocres, baignées par une lumière dorée qui semblait ne faire que pour moi.Je me suis levée lentement, mes pieds nus sur le parquet. La pièce était petite, mais elle était à moi. Les murs blancs que j'avais choisis, les
SERSY Le train roulait, emportant Paris loin derrière moi, comme un souvenir qu'on regarde s'éloigner sans regret. Les paysages défilaient, des toits, des arbres, des champs, des rivières. Tout devenait plus vert, plus ouvert, plus libre, comme si la terre elle-même se libérait de ce poids que j'avais porté si longtemps.J'avais le front collé à la vitre froide, les doigts posés sur le rebord de la fenêtre, le regard perdu dans l'horizon qui se déroulait sans fin. La lumière du matin était douce, dorée, comme une promesse — une promesse que je n'attendais plus de personne, une promesse que je me faisais à moi-même.À côté de moi, un livre ouvert sur la tablette, des pages que je n'avais pas tournées. Je n'arrivais pas à lire. Je ne pouvais que regarder, que ressentir, que laisser les images et les souvenirs se mêler dans ma tête comme des teintes sur une palette.Je me suis souvenue de la première fois où j'avais attendu qu'il me choisisse.
SERSY « Depuis combien de temps ce traitement agit-il ? » Ma voix ne tremblait presque pas. J’ignore encore comment j’ai fait. Elle m’a expliqué. J’ai entendu quelques mots : régularité, efficacité, interruption, délai. Rien n’a vraiment imprimé dans mon esprit. Une seule vérité recouvrait to
VERSUS II Je croyais tout maîtriser Quand Sersy m’a regardé comme ça, j’ai compris que quelque chose venait de se briser. Pas seulement dans cette cuisine. Pas seulement entre nous. En elle. Je l’ai vue dans la façon dont elle s’est tenue devant moi, les épaules droites malgré le choc, les ye
SERSY Elle est revenue Un silence.« Quand la situation aurait été différente.» Je me suis mise à rire. Un rire sec, presque méconnaissable. « Quelle situation ?» Il a serré la mâchoire. « La nôtre.» La phrase a frappé plus fort que tout le reste. La nôtre. Pas son travail. Pas ses inquié
SERSY Depuis le début Versus II est resté immobile sur le seuil. Son regard allait de mon visage à la table couverte de comprimés, puis revenait à moi avec ce calme insupportable que je lui connaissais si bien. À cet instant, j’aurais préféré le voir surpris, maladroit, même en colère. N’importe







