Share

SE RELEVER

Author: Mia Cole
last update publish date: 2026-09-16 18:15:59

Encore, ordonna Thomas, les bras croisés, sans la moindre trace de pitié dans la voix. « Tu te relèves ou tu restes dans la boue. À toi de choisir.

Arthur cracha un peu de terre et de sang mêlés, les avant bras tremblants sous son propre poids. Trois semaines plus tôt, il aurait pu terrasser Thomas d'un seul coup de force brute, porté par l'essence de son loup. Aujourd'hui, sans elle, il n'était qu'un homme entraînant un corps humain à se battre comme s'il n'avait jamais rien connu d'autre.

C'est inutile, souffla t il, les genoux dans la boue de la clairière qui leur servait de terrain d'entraînement. « Je n'ai plus de loup pour me porter. Tu m'entraînes à devenir quoi, exactement. Un humain qui joue les guerriers. »

Thomas s'accroupit devant lui, attrapant son menton d'une poigne ferme pour l'obliger à croiser son regard. « Tu n'as plus ton essence. Tu as toujours ton corps, ta volonté, et ton esprit.. La force d'un loup n'a jamais été le vrai pouvoir d'un chef, Arthur. C'est ce qui vit derrière ses yeux.. Il le lâcha, se redressant. « Debout.

Arthur se releva, chaque muscle protestant, et se remit en position de garde comme Thomas le lui avait appris. Depuis leur conversation devant le feu, quelque chose avait changé entre eux, une intensité nouvelle dans chaque échange, chaque regard tenu un instant de trop.

Les entraînements devinrent quotidiens, brutaux, sans concession. Thomas ne le traitait jamais comme une victime à ménager, et pour la première fois depuis des semaines, Arthur se sentit à nouveau vivant plutôt que simplement survivant. Son corps se durcissait, ses réflexes s'aiguisaient, et surtout, la rage sourde qu'il avait ressentie dans la neige commençait à se transformer en quelque chose de plus utile qu'une simple douleur.

Thomas lui enseigna à lire le corps d'un adversaire avant même qu'il ne bouge, à repérer le moindre déplacement de poids annonçant une attaque, à utiliser la vitesse plutôt que la force pure qui lui manquait désormais. Un loup sans essence qui sait se battre vaut mieux que dix loups pleins de force et vides de discipline, répétait il souvent, esquivant sans effort les coups maladroits d'Arthur avant de le renvoyer au sol d'une simple pression du poignet.

Le soir, épuisé, le corps couvert de bleus, Arthur s'asseyait près du feu et observait Thomas raccommoder une chemise déchirée ou aiguiser une lame avec une concentration presque tendre, et quelque chose en lui se réchauffait doucement, malgré la fatigue, malgré la douleur, malgré tout ce qu'il venait de perdre.

Un matin, alors qu'un rayon de soleil timide perçait enfin les nuages après des jours de ciel plombé, Thomas le surprit en changeant brusquement les règles de leur entraînement habituel. Aujourd'hui, tu ne défends plus, annonça t il, retirant sa propre chemise malgré le froid mordant, révélant un torse marqué de cicatrices anciennes que la lumière du matin rendait presque argentées. Tu attaques. Prouve moi que la rage que je vois dans tes yeux depuis des semaines sert enfin à quelque chose.

Arthur hésita, puis se lança, et pour la première fois depuis son bannissement, il sentit une pointe de fierté véritable lorsqu'il parvint à faire reculer Thomas d'un pas, ne serait ce qu'un instant, avant d'être de nouveau maîtrisé et plaqué doucement dans la neige fondue. Thomas resta un moment penché au dessus de lui, leurs souffles courts se mêlant dans l'air froid, leurs regards accrochés l'un à l'autre plus longtemps que ne l'exigeait la simple prudence d'un entraînement.

Pas mal, petit loup, murmura Thomas, une chaleur inhabituelle dans la voix, avant de se redresser brusquement, comme s'il venait de se rappeler où il se trouvait, et de lui tendre une main pour l'aider à se relever.

Les semaines passèrent ainsi, rythmées par les entraînements du matin, les longues marches de l'après midi et les silences confortables du soir près du feu. Arthur sentait son corps changer, ses épaules s'élargir légèrement, ses gestes devenir plus assurés, mais c'était surtout son esprit qui se transformait le plus profondément. La honte qui l'avait accompagné depuis la cérémonie commençait doucement à céder la place à quelque chose de plus dur, de plus tranchant, une détermination qu'il n'avait jamais eu besoin de développer auparavant, quand son essence faisait tout le travail à sa place.

Un après midi, alors qu'il rentrait chercher de l'eau à la cabane pendant que Thomas réparait une clôture à l'orée du bois, Arthur remarqua une trappe dissimulée sous une natte usée, près du lit de son hôte. La curiosité, plus forte que la prudence, le poussa à soulever le loquet.

Sous la trappe se trouvait un coffre en bois sombre, verrouillé, mais dont le couvercle légèrement entrouvert laissait entrevoir un éclat métallique. Arthur hésita, jeta un œil vers la fenêtre pour s'assurer que Thomas était toujours occupé dehors, puis souleva doucement le couvercle.

À l'intérieur reposait un blason, gravé dans un argent ancien et terni par le temps, représentant un loup dressé sur un fond de montagnes surmontées d'une couronne à trois pointes. Arthur connaissait ce blason. Tous les loups du territoire du Nord le connaissaient, car il apparaissait dans les vieux récits, dans les tapisseries poussiéreuses du grand hall, dans les légendes que les anciens racontaient aux enfants avant de dormir.

C'était le blason du royaume originel. Celui qui existait avant que le père de Mathieu ne prenne le pouvoir, des décennies plus tôt. Celui d'une lignée royale que l'histoire officielle affirmait éteinte depuis longtemps.

Je vois que tu as trouvé quelque chose que tu n'étais pas censé voir.

Arthur sursauta violemment, lâchant presque le couvercle du coffre. Thomas se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés, le visage fermé, plus dur qu'Arthur ne l'avait jamais vu.

Ce blason, commença Arthur, la voix hésitante.. C'est celui du roi Alaric. Celui qui a disparu il y a vingt ans, quand le conseil a pris le contrôle du territoire. Les livres disent qu'il est mort dans un accident.

Les livres mentent souvent, quand ce sont les vainqueurs qui les écrivent, » répondit Thomas d'une voix basse.

Un silence tendu s'installa entre eux, seulement brisé par le crépitement du feu. Arthur referma lentement le coffre, ses mains tremblant légèrement, non pas de peur, mais d'une compréhension qui commençait à se former, trop énorme pour être formulée à voix haute tout de suite.

Thomas, dit il finalement, qui es tu vraiment.

Le regard doré de Thomas se posa sur lui, chargé de vingt années de silence, de patience et de douleur contenue.. Ferme la trappe, dit il seulement, d'une voix étrangement douce malgré la gravité du moment, Nous en parlerons ce soir. Il est temps, je crois. Plus que temps.

Arthur obéit, le cœur battant pour une raison qui n'avait plus rien à voir avec la peur ni avec l'entraînement du jour. Il regarda Thomas traverser la pièce pour aller s'asseoir près du feu, les épaules lourdes d'un poids qu'il portait visiblement depuis bien trop longtemps, et pour la première fois, Arthur ne vit plus seulement un rogue Alpha bourru qui l'avait recueilli par pitié.

Il vit un homme qui portait, quelque part au fond de lui, la même blessure que la sienne. Un homme trahi, dépouillé, effacé de l'histoire par ceux qui avaient intérêt à ce qu'il reste oublié dans ces bois pour toujours.

Et pour la première fois depuis la cérémonie qui avait détruit sa vie, Arthur sentit que sa propre douleur, mise à côté de celle de cet homme, pourrait peut être ne pas rester inutile. Elle pourrait, un jour, devenir une arme.

Il s'approcha du feu et s'assit face à Thomas, attendant, le souffle court, que l'homme qui avait sauvé sa vie lui révèle enfin qui il était réellement.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le Roi de l’Ombre   LE SERMENT

    Prince Arthur. Dieu merci, vous êtes en vie. »L'homme qui franchit le seuil s'agenouilla immédiatement dans la neige fondue de l'entrée, suivi par ses deux compagnons. Arthur reconnut son visage marqué par de longues années de service, le capitaine Rowan, autrefois le plus fidèle garde du corps de sa mère, disparu du domaine peu après son couronnement forcé aux côtés de Mathieu.« Rowan, » souffla Arthur, à la fois soulagé et méfiant. « Je te croyais mort, ou parti servir le nouveau conseil. »« Jamais, » répondit Rowan avec une fermeté qui ne laissait aucune place au doute. « Nous avons fui la nuit où le conseil a commencé à purger les fidèles de votre mère. Nous nous cachons depuis dans les villages frontaliers, en attendant un signe, un espoir auquel nous raccrocher. » Son regard se posa sur Thomas, qui se tenait en retrait, tendu comme un arc prêt à se libérer. « Quand la rumeur de votre bannissement a atteint nos oreilles, nous avons cherché votre trace pendant des jours. »« Et

  • Le Roi de l’Ombre   LE ROI OUBLIE

    Je m'appelais Thomas Alaric, avant que ce nom ne devienne dangereux à prononcer. »Les flammes projetaient de longues ombres mouvantes sur le visage de Thomas tandis qu'il parlait, le regard perdu quelque part entre le feu et vingt années de souvenirs qu'il n'avait jamais partagés avec personne. Arthur, assis face à lui, n'osait presque plus respirer.« J'étais le roi de ce territoire, » continua Thomas. « Pas un simple chef de meute comme celui que le père de Mathieu prétend être aujourd'hui. Un vrai roi, reconnu par les sept clans du Nord, avec une lignée qui remontait à plus de trois cents ans. » Sa voix se durcit. « Le père de Mathieu était mon conseiller le plus proche. Mon ami, croyais je alors. »Arthur sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine, reconnaissant déjà la forme familière de cette histoire. « Il t'a trahi. »« Il a empoisonné ma compagne et mon fils nouveau né, en faisant croire à une maladie de l'hiver, » dit Thomas d'une voix parfaitement calme, une calme qui

  • Le Roi de l’Ombre   SE RELEVER

    Encore, ordonna Thomas, les bras croisés, sans la moindre trace de pitié dans la voix. « Tu te relèves ou tu restes dans la boue. À toi de choisir. Arthur cracha un peu de terre et de sang mêlés, les avant bras tremblants sous son propre poids. Trois semaines plus tôt, il aurait pu terrasser Thomas d'un seul coup de force brute, porté par l'essence de son loup. Aujourd'hui, sans elle, il n'était qu'un homme entraînant un corps humain à se battre comme s'il n'avait jamais rien connu d'autre. C'est inutile, souffla t il, les genoux dans la boue de la clairière qui leur servait de terrain d'entraînement. « Je n'ai plus de loup pour me porter. Tu m'entraînes à devenir quoi, exactement. Un humain qui joue les guerriers. »Thomas s'accroupit devant lui, attrapant son menton d'une poigne ferme pour l'obliger à croiser son regard. « Tu n'as plus ton essence. Tu as toujours ton corps, ta volonté, et ton esprit.. La force d'un loup n'a jamais été le vrai pouvoir d'un chef, Arthur. C'est ce

  • Le Roi de l’Ombre   L'OMBRE QUI SAUVE

    Tu n'es pas encore mort, petit loup.. Ce serait dommage de te laisser filer maintenant que je viens de te trouver. La voix arracha Arthur à un puits sans fond, grave et rauque comme le grondement lointain d'un orage. Il ouvrit les yeux sur un plafond de bois brut éclairé par les flammes dansantes d'une cheminée. Une chaleur épaisse, presque étrangère après des heures dans la neige, enveloppait tout son corps sous une épaisse couverture de fourrure.Il essaya de se redresser et une douleur sourde traversa chacun de ses membres, comme si on l'avait roué de coups pendant son sommeil. Une main large et calleuse se posa sur son épaule pour le forcer à rester allongé. Doucement. Ton corps a passé la nuit à se battre pour toi. Laisse le finir tranquillement. Arthur tourna la tête vers la voix et découvrit un homme assis près du feu sur un tabouret bas, les avant bras posés sur les genoux, l'observant avec une attention tranquille.. Il était grand, bâti comme un guerrier qui n'avait jamais

  • Le Roi de l’Ombre   LE REJET

    Je rejette ton alliance et ton sang. Un loup brisé n'a pas sa place dans mon lit ni à la tête de cette meute. Les mots de Mathieu tombèrent sur la grande salle comme une hache sur du bois sec. Arthur les entendit avant même de comprendre qu'ils lui étaient destinés. Autour de lui, trois cents loups s'étaient tus d'un seul coup, comme si la meute entière avait retenu son souffle en même temps que lui.Une heure plus tôt encore, cette même salle résonnait de musique et de rires. Des lanternes suspendues aux poutres diffusaient une lumière dorée sur les tables chargées de venaison rôtie et de vin des vallées du Sud. Arthur avait revêtu la tenue cérémonielle transmise depuis trois générations dans sa famille, une longue tunique blanche brodée de fils d'argent représentant les montagnes du territoire. Il s'était senti, pour la première fois depuis des mois, presque heureux. Presque en sécurité. Il n'avait rien vu venir, aveuglé par des années de confiance mal placée.Les anciens du consei

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status