LOGIN[POINT DE VUE : DANTE]
Le smoking est une armure. C'est ce que mon père m'a répété toute ma vie. Un Vitti ne s'habille pas, il s'équipe. La soie italienne, les boutons de manchette en onyx, le nœud papillon noir : chaque détail est une déclaration de guerre. Une façon de dire au monde : Je suis intouchable.
Ce soir, c'était le Gala de la Fondation Rossi. Le genre d'événement où la moitié de la salle blanchit de l'argent et l'autre moitié fait semblant de ne pas le savoir. C'était le territoire de chasse de mon père. Et j'étais l'appât principal.
Je finis d'ajuster ma veste devant le grand miroir du dressing. Je ressemblais au Prince parfait. Le gendre idéal. Le futur Parrain. Un mensonge à trois mille dollars.
— La voiture est prête, Boss.
La voix vint de l'encadrement de la porte. Je ne sursautai pas, mais mon reflet dans le miroir trahit une micro-crispation de ma mâchoire. Je me tournai lentement.
Julian se tenait là. Et merde.
Je lui avais fait livrer un costume standard de notre tailleur. Je m'attendais à ce qu'il ressemble à un pingouin mal dégrossi, comme la plupart des gars de la rue qu'on force à porter une cravate. J'avais tort. Le noir lui allait comme une seconde peau. La coupe cintrée soulignait la largeur de ses épaules, la finesse de sa taille. Il avait dompté ses cheveux en bataille avec un peu de cire, dégageant ce visage aux angles trop nets pour être honnêtes. Il avait l'air dangereux. Il avait l'air royal.
Il me regarda de haut en bas, un petit sourire insolent flottant sur ses lèvres. — On dirait une pub pour du parfum, Dante. Les donzelles vont tomber comme des mouches.
— C'est le but, Julian. Ça s'appelle le marketing.
Je passai devant lui, frôlant délibérément son épaule avec la mienne. L'odeur de son savon — propre, masculin, sans artifices — m'envahit les narines. C'était une torture.
Julian : Qui est l'heureuse élue ce soir ? demanda-t-il en me suivant vers l'ascenseur, adoptant son rôle de garde du corps avec une aisance terrifiante.
— Sofia Moretti. Mannequin, fille d'un importateur de vin que mon père essaie de séduire pour ses routes maritimes.
Julian : Une transaction commerciale, donc.
— Tout est une transaction, Julian. Tu devrais le savoir. Toi aussi, tu es une transaction. Je te paie, tu me protèges.
Il pressa le bouton du rez-de-chaussée, me fixant dans le reflet des portes métalliques. — Je ne suis pas sûr que ce qu'on a fait l'autre soir figurait dans le contrat de travail.
Le frisson me parcourut l'échine. Il jouait avec le feu. — Tais-toi, sifflai-je. Ce soir, tu es muet. Tu es une ombre. Tu ouvres la portière, tu surveilles les issues, et tu ne me parles pas sauf si quelqu'un pointe une arme sur moi.
Julian : Compris.
Sofia était magnifique, dans le sens le plus ennuyeux du terme. Une robe rouge fendue jusqu'à la hanche, des diamants loués, et un rire cristallin qu'elle déclenchait à chaque fois que je disais quelque chose de vaguement spirituel.
Elle m'attendait dans le hall. Je l'embrassai sur la main, jouant mon rôle. — Tu es éblouissante, Sofia.
Sofia : Et toi, Dante, tu es toujours aussi… intimidant.
Elle gloussa et s'accrocha à mon bras comme une plante grimpante. Julian nous attendait devant la Maybach noire blindée. Il tenait la portière arrière ouverte, le visage impassible, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil malgré la nuit tombée.
Sofia s'arrêta devant lui, le détaillant un instant. — Oh, un nouveau chauffeur ? Il est plutôt mignon pour un porte-flingue.
Je sentis une bouffée de chaleur monter à mon visage. Pas de la gêne. De la rage. Une rage pure, territoriale. Je vis la mâchoire de Julian se contracter. Juste une fois.
— Monte, Sofia, dis-je sèchement.
Nous nous installâmes à l'arrière. Julian prit le volant. La vitre de séparation était baissée. Le trajet fut un enfer.
Sofia parlait. Elle parlait de Milan, de ses shootings, de la nouvelle villa de son père. Je souriais, je posais ma main sur son genou nu — un geste de propriétaire pour les photographes qui nous attendraient à l'arrivée. Mais mes yeux n'étaient pas sur elle. Ils étaient rivés sur le rétroviseur central.
Et dans le miroir, deux yeux gris me fixaient. Julian ne regardait pas la route. Il me regardait moi. Il regardait ma main sur la cuisse de Sofia. Son regard était noir, chargé d'une électricité statique qui remplissait l'habitacle.
Je retirai ma main du genou de Sofia comme si je m'étais brûlé. Je vis un sourire satisfait apparaître sur le visage de Julian dans le miroir. Le petit salopard. Il me testait. Il voulait voir jusqu'où je pouvais jouer la comédie.
Sofia : Dante, tu m'écoutes ? demanda Sofia, boudant un peu.
— Désolé, ma chérie. Je pensais aux affaires.
Sofia : Toujours les affaires… Tu devrais te détendre.
Elle se pencha vers moi, sa poitrine frôlant mon bras, et chuchota : — Peut-être que plus tard, je pourrai t'aider à te détendre ?
Dans le rétroviseur, les yeux de Julian devinrent deux fentes glaciales. La voiture fit une embardée légère, comme s'il avait serré le volant trop fort.
Julian : Désolé, Boss, lança-t-il d'une voix neutre. Un chat a traversé.
Un chat. Mon œil.
Le Gala était un cirque. Les flashs crépitaient, les coupes de champagne s'entrechoquaient. Je serrai des mains moites, je reçus des tapes dans le dos de vieux sénateurs corrompus. Sofia était parfaite. Elle riait, elle posait, elle alimentait la légende de Dante Vitti, le playboy intouchable.
Julian restait à trois mètres de moi en permanence. Une statue de vigilance. Mais je sentais son regard me brûler le dos. À chaque fois que je me penchais pour chuchoter à l'oreille de Sofia, je sentais la pression atmosphérique chuter autour de lui.
Au bout de deux heures, je n'en pouvais plus. J'étouffais sous le poids du mensonge. L'odeur du parfum de Sofia me donnait la nausée. J'avais besoin d'air. J'avais besoin de vérité.
— Je reviens, dis-je à Sofia en la laissant avec un groupe de mondaines.
Je me dirigeai vers les toilettes du fond, celles réservées aux VIP, loin de la foule. Je poussai la porte, entrai dans la pièce en marbre noir et me dirigeai vers le lavabo. J'ouvris l'eau froide, m'aspergeai le visage.
Le silence me fit du bien. Jusqu'à ce que j'entende le verrou de la porte cliquer derrière moi.
Je levai les yeux vers le miroir. Julian était là. Il avait verrouillé la porte. Il était adossé contre le bois sombre, les bras croisés, me regardant avec cette insolence qui me rendait fou.
Julian : Tu t'amuses bien, Boss ?
— Je travaille, Julian. Ça s'appelle de la diplomatie.
Julian : Diplomatie ? J'ai cru qu'elle allait t'avaler la langue tout à l'heure devant le buffet.
Sa voix dégoulinait de sarcasme. Je me retournai lentement, essuyant mes mains sur une serviette en lin.
— Tu es jaloux ? demandai-je doucement.
Il éclata de rire. Un rire bref, sans joie. — Jaloux ? D'elle ? S'il te plaît. Elle est vide, Dante. C'est une poupée.
Il s'approcha de moi. Un pas. Deux pas. L'espace entre nous se chargea d'électricité. — Ce qui m'énerve, continua-t-il, sa voix baissant d'une octave, c'est que tu te forces. Je te regarde faire depuis deux heures. Tu la touches comme si c'était un meuble. Tu souris comme un robot.
Il s'arrêta à quelques centimètres de moi. Il était un peu plus grand que moi ce soir, ou peut-être était-ce juste son aura dominante.
Julian : Pourquoi tu t'infliges ça ? Pourquoi tu ne leur dis pas d'aller se faire foutre ?
— Parce que si je le fais, je suis mort, Julian. Littéralement. Mon père ne tolère pas la déviance.
Julian : La déviance… répéta-t-il avec dégoût. C'est comme ça que tu appelles ça ? Ce qu'on a fait l'autre soir, c'était de la déviance ?
Il me mit au défi. Ici, dans les toilettes d'un gala à dix millions de dollars, avec mon père dans la salle d'à côté. La colère et le désir se mélangèrent en un cocktail explosif.
Je l'attrapai par le revers de sa veste et le plaquai contre le mur de marbre. Le choc fit un bruit sourd. — Ce qu'on a fait l'autre soir était une erreur, grondai-je.
Julian : Prouve-le.
Il ne se débattait pas. Il me regardait droit dans les yeux, les lèvres entrouvertes. — Prouve-moi que tu préfères sa peau douce à la mienne. Prouve-moi que tu ne penses pas à mes mains quand tu la touches.
C'était trop. La digue céda. Je n'étais plus le Prince Vitti. J'étais juste un homme affamé. J'écrasai ma bouche contre la sienne.
Ce n'était pas un baiser romantique. C'était une collision. Une morsure. Une punition. Je voulais lui faire mal, je voulais le marquer, je voulais effacer le goût du rouge à lèvres de Sofia. Julian répondit instantanément. Ses mains s'agrippèrent à mes cheveux, tirant ma tête en arrière pour approfondir le baiser. Il grogna contre ma bouche, un son animal qui fit vibrer tout mon corps.
Il reprit le dessus, me faisant pivoter pour me coincer contre le lavabo. Son corps dur contre le mien, sa jambe s'insinuant entre les miennes, frottant juste là où ça faisait mal. Pendant une minute, le monde extérieur n'existait plus. Il n'y avait que sa langue, ses mains, son odeur de danger et de promesses brisées.
Puis, on frappa à la porte. Trois coups secs.
— Monsieur Vitti ? Tout va bien ? C'est la sécurité.
Nous nous figeâmes. Haletants. Les lèvres gonflées. Les yeux écarquillés. La réalité venait de défoncer la porte.
Julian recula d'un pas, passant sa main sur sa bouche pour essuyer la trace humide de notre baiser. Il reprit son masque de garde du corps en une fraction de seconde, bien que sa respiration soit encore saccadée.
Julian : Réponds, souffla-t-il.
Je pris une profonde inspiration, rajustai ma veste, et lissai mes cheveux. — Tout va bien ! criai-je d'une voix presque normale. Je… je me rafraîchissais. Je sors.
Je regardai Julian une dernière fois. Il avait l'air dévasté et triomphant à la fois. — On n'a pas fini, murmurai-je.
Julian : Je sais, dit-il avec un sourire en coin. Retourne voir ta Barbie, Dante. Mais n'oublie pas à qui tu appartiens quand les lumières s'éteignent.
Je sortis des toilettes, les jambes tremblantes, prêt à retourner dans la fosse aux lions, avec le goût de Julian sur mes lèvres comme un secret brûlant.
[POINT DE VUE : JULIAN]Le mot flottait dans l'air, suspendu entre nous comme une sentence de mort. Protego. Je protège.Je tenais l'arme que Dante m'avait offerte. Je la braquais sur le cœur de l'homme qui m'avait donné sa confiance, son corps, et peut-être même son âme.Autour de nous, le Quai 9 était devenu un enfer. Les balles sifflaient, ricochant sur le béton mouillé avec des étincelles furieuses. Les sirènes hurlaient, couvrant les cris des hommes qui tombaient. Mais dans cet espace réduit, derrière la pile de pneus, le monde s'était arrêté.Dante me regardait. Il n'était pas en colère. Il n'était pas effrayé. Il était anéanti.La pluie ruisselait sur son visage, se mêlant à la boue. Ses yeux noirs passèrent de mon visage au canon du Beretta, puis revinrent à mes yeux. Il comprit tout. Le "bookmaker". Les questions sur la sécurité. Les silences coupables.Dante : Tu es un flic, souffla-t-il.Ce n'était pas une question. C'était une constatation. Une pierre tombale posée sur not
[POINT DE VUE : JULIAN]Mardi. 21h00. La pluie ne tombait pas sur Chicago, elle s'abattait comme un châtiment biblique. Des trombes d'eau noire qui noyaient les pare-brises et transformaient les rues en rivières d'huile.J'étais dans la salle de bain du penthouse, la porte verrouillée. Je n'étais pas en train de me coiffer. J'étais en train de me câbler.Mes mains tremblaient en ajustant le petit boîtier émetteur collé dans le creux de mes reins avec du ruban adhésif chirurgical. Le fil remontait le long de ma colonne vertébrale, serpent froid contre ma peau brûlante, pour finir avec un micro minuscule scotché sous mon pectoral gauche. Juste au-dessus de mon cœur. Ironique. Chaque battement de ce cœur traître serait enregistré par le FBI. Boum. Boum. Boum. Le compte à rebours de la fin de Dante Vitti.Je passai un maillot de corps noir serré pour maintenir le tout en place. Puis une chemise en flanelle sombre. Puis le gilet en Kevlar que Dante m'avait obligé à porter. Le Kevlar protég
[POINT DE VUE : JULIAN]L'ascenseur monta vers le penthouse dans un silence de tombeau. Les chiffres rouges défilaient lentement. 30... 31... 32... Chaque étage me rapprochait de mon exécution.« Rentre. Tout de suite. On doit parler. »Rocco avait parlé. C'était sûr. Il avait dit à Dante que j'avais rencontré un homme. Dante avait fait le lien. Il savait que je mentais. J'ajustai le Glock caché dans le bas de mon dos. Si Dante essayait de me tuer, je tirerais le premier. C'était la loi de la survie. C'était ce qu'on m'avait appris à l'académie : Toi ou eux. Mais alors que les portes s'ouvraient sur le salon plongé dans la pénombre, je sus que je ne pourrais jamais presser la détente. Pas sur lui.Le penthouse était vide, à l'exception d'une silhouette assise dans le grand fauteuil en cuir, face à la baie vitrée qui surplombait Chicago. Dante. Il tenait un verre de whisky. Il ne se retourna pas quand j'entrai.Dante : Ferme la porte, dit-il.Sa voix était calme. Trop calme. C'était la
[POINT DE VUE : JULIAN]Le lendemain matin, Chicago s'était réveillée sous un ciel de plomb. Une pluie fine et glaciale lavait les trottoirs, mais elle ne lavait pas ma conscience.J'avais réussi à m'éclipser du penthouse avec une excuse bidon : "Une vieille dette à régler dans le South Side avant que les intérêts ne grimpent". Dante n'avait pas aimé ça. Il m'avait proposé de l'argent pour régler la dette. J'avais refusé. — C'est mes affaires, Boss. Je ne veux pas que tu achètes mes problèmes. Il m'avait laissé partir, mais j'avais senti son regard me brûler le dos jusqu'à ce que les portes de l'ascenseur se referment.Je marchais vite, le col de ma veste relevé, mes mains enfoncées dans les poches. Je vérifiais mon reflet dans chaque vitrine. Personne. Pas de queue. Pas de voiture noire aux vitres teintées.J'entrai dans Le Rusty Spoon, un diner miteux à trois blocs de mon ancien appartement. L'endroit sentait la graisse de bacon rance et le café brûlé. C'était parfait. Personne ici
[POINT DE VUE : JULIAN]Le silence du penthouse était différent la nuit. Il n'était pas vide. Il était lourd. Saturé de respirations, de battements de cœur et de mensonges.Je regardai le plafond, écoutant le rythme régulier de la respiration de Dante à côté de moi. Il dormait. Pour le monde entier, Dante Vitti était un monstre insomniaque, une machine qui ne s'arrêtait jamais. Mais ici, dans le noir, après ce qu'on venait de faire, il s'était effondré comme un château de cartes.Je tournai la tête vers lui. Même dans son sommeil, il avait l'air tourmenté. Une mèche de cheveux noirs lui barrait le front, adoucissant ses traits. Ses cils projetaient de longues ombres sur ses pommettes saillantes. Il ne ressemblait pas au "Prince de Chicago". Il ressemblait juste à un homme épuisé qui avait trouvé un moment de paix.Et j'allais lui voler cette paix.Je fermai les yeux, une vague de nausée me submergeant. Rappelle-toi pourquoi tu es là, Julian. Je pensai au dossier sur mon bureau au comm
[POINT DE VUE : DANTE]Le smoking est une armure. C'est ce que mon père m'a répété toute ma vie. Un Vitti ne s'habille pas, il s'équipe. La soie italienne, les boutons de manchette en onyx, le nœud papillon noir : chaque détail est une déclaration de guerre. Une façon de dire au monde : Je suis intouchable.Ce soir, c'était le Gala de la Fondation Rossi. Le genre d'événement où la moitié de la salle blanchit de l'argent et l'autre moitié fait semblant de ne pas le savoir. C'était le territoire de chasse de mon père. Et j'étais l'appât principal.Je finis d'ajuster ma veste devant le grand miroir du dressing. Je ressemblais au Prince parfait. Le gendre idéal. Le futur Parrain. Un mensonge à trois mille dollars.— La voiture est prête, Boss.La voix vint de l'encadrement de la porte. Je ne sursautai pas, mais mon reflet dans le miroir trahit une micro-crispation de ma mâchoire. Je me tournai lentement.Julian se tenait là. Et merde.Je lui avais fait livrer un costume standard de notre