Mag-log inChapitre 39AlexanderLe matin est gris, comme toujours à Thornfield, un matin de brume épaisse et de vent glacial qui s'infiltre par les fissures des murs de pierre et fait vaciller les flammes des bougies dans leurs chandeliers d'argent terni, et je me surprends à penser à elle avant même d'avoir ouvert les yeux, avant même d'avoir quitté le fauteuil de cuir usé où j'ai passé une nuit blanche de plus à fixer le portrait de ma sœur sans trouver le sommeil. Livia. Son prénom résonne dans ma tête comme une musique lointaine, une mélodie que je n'ai pas entendue depuis des années et qui me revient par fragments, par bouffées, par vagues successives qui me submergent sans prévenir. Elle n'est plus seulement ma prisonnière, elle n'est plus seulement la fille de mon ennemi, elle n'est plus seulement la Duchesse d
Chapitre 38LiviaLes mots du Duc résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils flottent dans l'air chargé de l'odeur du cuir ancien, du papier jauni, de la cire d'abeille et de la fumée de bois, et je les reçois comme un cadeau inattendu, comme une confidence qu'il me fait sans même s'en rendre compte, comme une porte qu'il entrouvre sur son passé et qu'il me permet de regarder par l'entrebâillement. Autrefois. Il lisait, autrefois. Sa mère lui avait transmis cette passion, cette passion qui est aussi la mienne, cette passion que ma propre mère a encouragée en cachette, en glissant des livres sous mon oreiller quand mon père ne regardait pas, en me faisant promettre de ne jamais en parler à quiconque. Nous avons cela en commun, lui et moi, cette chose minuscule et fragile, cette étincelle qui a survécu aux tragédies et aux menso
Chapitre 37AlexanderLa question de Livia m'a pris par surprise, elle est venue se loger dans ma poitrine comme une flèche qui atteint sa cible sans qu'on l'ait vue venir, sans qu'on ait entendu le sifflement de sa trajectoire, et je reste un long moment sans répondre, les doigts crispés sur le document que je ne lis plus, que je n'ai jamais lu, les yeux fixés sur cette femme qui me regarde avec une curiosité douce et prudente, comme si elle craignait de briser quelque chose de fragile entre nous, comme si elle savait que ses mots pouvaient être des pierres ou des plumes selon la façon dont je les reçois. Vous lisez, Votre Grâce ? La question est simple, presque banale, elle pourrait être posée par n'importe qui dans n'importe quelle circonstance, et pourtant elle ouvre une porte que j'avais fermée à double tour il y a dix ans, une porte qu
Chapitre 36LiviaLes jours ont passé depuis que le Duc m'a ouvert les portes de sa bibliothèque, des jours gris et froids qui se succèdent sans que rien ne les distingue les uns des autres, et je suis devenue une habituée de cette pièce immense aux murs tapissés de livres, une présence silencieuse qui se glisse entre les rayonnages comme un fantôme discret que personne n'ose déranger. Chaque après-midi, après le déjeuner que Marta m'apporte dans ma chambre sur un plateau d'argent terni, après avoir mangé en silence face à la fenêtre ogivale qui donne sur la lande déserte et la mer grise, Gideon vient me chercher et me conduit à travers les couloirs de pierre froide jusqu'à la bibliothèque où le Duc travaille derrière son grand bureau d'acajou, et je m'installe dans le fauteuil
Chapitre 35AlexanderLa demande de Livia me parvient par Gideon, qui la tient de Marta, qui l'a reçue de la bouche même de la Duchesse, et je reste un long moment sans répondre, assis derrière le grand bureau d'acajou de la bibliothèque, les doigts posés sur un exemplaire de Montaigne que je n'arrive pas à lire, que je n'essaie même pas de lire, les yeux fixés sur les pages jaunies sans en voir les mots. Un livre. Elle demande un livre. La femme que j'ai enlevée, séquestrée, mariée de force dans une chapelle glacée devant un prêtre réticent, la femme qui a bravé mon interdiction et marché pieds nus sur les cendres de ma famille, cette femme demande un livre comme une prisonnière modèle qui s'ennuie dans sa cellule et qui cherche à passer le temps, à échapper
Chapitre 34LiviaLe lendemain matin, quand Marta vient m'apporter mon plateau de petit-déjeuner, elle me trouve assise au bord du lit, les pieds propres cette fois, lavés des cendres de l'aile ouest qui maculaient encore mes orteils quand je me suis endormie à l'aube, les cheveux brossés et relevés en un chignon simple qui dégage ma nuque, vêtue de la robe grise que j'ai adoptée comme un uniforme de captivité et qui est devenue, paradoxalement, une sorte de réconfort dans sa constance. Le feu dans la cheminée a été ranimé par la servante avant mon réveil, les braises rougeoyantes crépitent doucement dans l'âtre en projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre, et la lumière grise du jour, cette lumière pâle et sans éclat qui est la seule que Thornfield connaisse, filtre à travers la f
Chapitre 21AlexanderLe dîner est servi dans la grande salle de Thornfield, une pièce immense et glaciale aux murs de pierre brute tapissés de tentures noires qui descendent des voûtes gothiques comme des cascades de ténèbres figées, une salle si vaste que la lumière des deux chandeliers d'argent
Chapitre 20LiviaMes larmes ont séché sur mes joues, elles ont laissé une sensation de tiraillement sur ma peau, comme un masque de sel qui craquelle à chaque expression de mon visage, mais je ne pleurerai plus, je me le suis promis, je me le suis juré sur ce qui me reste d'honneur et de dignité,
Chapitre 18LiviaLa porte s'est refermée. Le verrou a claqué. Le bruit métallique s'est répercuté dans ma poitrine comme un coup de marteau sur une enclume, et je suis seule. Enfin seule. Seule pour la première fois depuis que des mains brutales m'ont arrachée à mon carrosse sur la route de Sterli
Chapitre 17AlexanderLe rire de Livia s'est éteint, il a laissé place à un silence chargé d'électricité, un silence qui vibre encore des mots terribles qu'elle a lancés comme des poignards, et je la regarde, cette femme qui vient d'éclater de rire dans une chapelle, qui vient de défier Dieu et le







