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Chapitre 9

last update publish date: 2026-06-12 03:09:14

Chapitre 9

Alexander

Je reviens dans la chambre une heure plus tard, comme je l'ai promis, comme je l'ai ordonné, et cette fois je ne suis pas seul. Gideon m'accompagne, silhouette noire et silencieuse qui se tient en retrait près de la porte, et dans mes mains gantées de cuir noir, je tiens le contrat, ce parchemin de vélin épais que j'ai fait préparer par un notaire discret et que j'ai relu vingt fois cette nuit, pesant chaque mot, chaque virgule, chaque clause. La lumière du jour est plus forte maintenant, elle filtre à travers la fenêtre ogivale et dessine un rectangle gris sur les dalles de pierre, et dans cette clarté sans chaleur, Livia Deveraux se tient debout, droite et fière comme une reine sans couronne, vêtue de la robe de mariée noire que j'ai fait déposer devant sa porte il y a une demi-heure. La robe est en soie noire, sobre, sévère, sans dentelle ni broderie, une robe de deuil qui épouse les courbes de son corps avec une élégance austère, et ses cheveux bruns ont été relevés en un chignon simple qui dégage la nuque gracile et les pommettes hautes. Elle est d'une beauté à couper le souffle, une beauté funèbre et magnétique qui contraste avec l'éclat de ses yeux verts, ces yeux qui me fixent avec une haine pure et flamboyante à laquelle je ne suis pas insensible.

Je m'approche du guéridon près de la cheminée, celui sur lequel elle a signé le premier document cette nuit, et je pose le contrat devant elle, lentement, cérémonieusement, comme on dépose une offrande sur un autel. Le parchemin se déroule avec un crissement léger, il révèle l'écriture fine et régulière du notaire, les lettres calligraphiées à l'encre noire, les espaces vides où figure déjà sa signature. Je laisse le silence s'installer, je laisse ses yeux verts parcourir les premières lignes, et je vois son visage se figer au fur et à mesure qu'elle lit, je vois ses doigts se crisper sur le tissu de sa robe noire, je vois sa respiration devenir plus courte, plus saccadée.

— Voici les termes exacts de notre accord, dis-je d'une voix égale, posée, une voix qui ne laisse transparaître aucune émotion, ni satisfaction, ni cruauté, ni impatience. Vous allez m'épouser ce matin, dans la chapelle de Thornfield, devant un prêtre qui attend déjà. Vous renoncerez solennellement à votre famille, au nom de Deveraux, à votre héritage, à tous les droits et privilèges attachés à votre naissance. Vous deviendrez Livia Blackthorn, Duchesse de Thornfield, et tout ce que vous possédiez appartiendra à votre époux, c'est-à-dire à moi.

Je marque une pause, je laisse mes mots s'enfoncer dans son esprit comme des clous dans un cercueil, et je vois ses lèvres trembler, je vois ses yeux s'embuer de larmes qu'elle refuse de laisser couler, je vois sa poitrine se soulever sous la soie noire.

— En échange, reprends-je en détachant chaque syllabe avec une précision de chirurgien, en échange de votre consentement et de votre coopération, je m'engage solennellement à épargner la vie de votre père, le Baron Maximilian Deveraux. Je ne lèverai pas la main sur lui, je ne le ferai pas exécuter, je ne le traînerai pas devant un tribunal pour répondre de ses crimes. Il vivra, Livia. Il vivra, alors que tout en moi réclame sa mort. C'est le prix que je paie pour vous avoir comme épouse, et c'est le prix que vous payez pour sauver votre père de la potence.

Je laisse le silence retomber, lourd comme une pierre tombale. Gideon, derrière moi, est immobile comme une statue de sel, et son silence est une approbation muette, une validation de chaque mot que je prononce. Livia ne dit rien, elle fixe le contrat posé devant elle, elle lit et relit les lignes qui scellent son destin, et je vois les muscles de sa mâchoire se contracter, je vois ses poings se serrer, je vois tout son corps se tendre comme un arc prêt à décocher une flèche. Elle cherche une issue, une faille dans le piège que j'ai refermé autour d'elle, une échappatoire légale ou morale qui lui permettrait de refuser sans condamner son père. Mais il n'y en a pas, je le sais, j'ai tout prévu, tout anticipé, et le contrat est un filet aux mailles si serrées qu'aucune proie ne peut s'en échapper.

— Vous êtes le diable en personne, murmure-t-elle enfin, et sa voix est rauque, brisée, à peine audible, une voix qui vient de loin, des profondeurs d'une âme en train de se consumer.

— Je suis ce que votre père a fait de moi, répondis-je sans élever la voix, sans manifester la moindre émotion. Signerez-vous, ou devrai-je annuler notre accord et laisser mes hommes régler le sort du Baron Deveraux de la manière qu'il mérite ?

Chapitre 10

Livia

Le contrat est là, devant moi, déroulé sur le guéridon comme un serpent prêt à mordre, et je le regarde sans vraiment le voir, les yeux brouillés par les larmes que je refuse de verser, la gorge si serrée que chaque respiration est une victoire arrachée à la panique qui monte. Les termes qu'il vient d'énoncer résonnent encore dans ma tête, ils tourbillonnent, ils se heurtent les uns aux autres, ils forment une cacophonie de mots terribles qui m'assourdissent de l'intérieur. Renoncer à ma famille, à mon nom, à mon héritage. Devenir Livia Blackthorn, l'épouse de l'ennemi juré de mon père, la femme d'un homme qui me hait et que je hais. Et en échange, épargner la vie de mon père, de cet homme faible et coupable qui nous a tous précipités dans l'abîme par ses dettes et ses mensonges, mais qui reste malgré tout mon père, le seul que j'aie jamais eu.

Je lève les yeux du contrat et je plante mon regard dans le sien, dans ces yeux gris et froids qui me fixent sans ciller, qui attendent ma reddition avec une patience de prédateur. Mon cœur bat si fort que je le sens dans ma gorge, dans mes tempes, dans le bout de mes doigts glacés, et pourtant je refuse de baisser les yeux, je refuse de lui offrir la satisfaction de voir ma faiblesse. Mes mains tremblent, je les serre en poings le long de mon corps, je les cache dans les plis de la robe noire qu'il m'a imposée comme un uniforme de deuil pour enterrer ma vie passée. Je pense à mon père, à son visage quand il apprendra ce que je suis devenue, à sa rage, à sa honte, à la douleur qui le déchirera quand il saura que sa fille unique porte le nom de l'homme qu'il a tenté d'assassiner. Je pense à ma mère, à ses larmes silencieuses, à ses mains tremblantes sur son chapelet. Je pense à moi, à la vie que j'avais acceptée, à ce mariage avec Sterling qui me répugnait mais qui au moins me laissait mon nom, mon honneur, ma place dans le monde. Tout cela est parti en fumée, consumé par la vengeance de cet homme en noir qui se tient devant moi comme un dieu cruel exigeant un sacrifice.

— Mon père vous détruira.

Ma voix s'élève dans le silence, plus forte que je ne l'aurais cru possible, plus dure, plus tranchante. Les mots sont sortis avant que je puisse les retenir, ils ont jailli de ma gorge comme un cri de guerre, comme un défi lancé à la face de mon bourreau. Je vois ses sourcils se froncer imperceptiblement, je vois une lueur passer dans ses yeux gris, une lueur qui pourrait être de la surprise ou de l'amusement ou peut-être autre chose, quelque chose de plus sombre et de plus dangereux. Mais je ne recule pas, je ne baisse pas le regard, je me tiens droite dans ma robe de deuil, les épaules rejetées en arrière, le menton relevé, et je laisse mes mots suivants s'écouler de mes lèvres avec une véhémence que je ne contrôle plus.

— Mon père lèvera une armée, il mettra ce château à sac, il vous traînera devant la justice du roi, il vous fera pendre pour enlèvement et séquestration, et je danserai sur votre tombe, Duc d'Ashford. Je danserai et je rirai, et votre nom maudit disparaîtra de la surface de la terre comme il aurait toujours dû le faire. Voilà ce que je vous promets, moi, Livia Deveraux, fille du Baron Maximilian, et aucune signature, aucun contrat, aucune menace ne me fera changer d'avis.

— Des paroles courageuses, dit-il d'une voix douce, trop douce, une voix de velours qui caresse une lame de couteau. Des paroles de lionne, pleines de feu et de fierté. Mais les lionnes, Livia, finissent toujours en cage, et leur rugissement n'impressionne que ceux qui ne savent pas que derrière les crocs, il n'y a que de la peur.

— Je n'ai pas peur de vous, mens-je avec une conviction qui sonne faux même à mes propres oreilles.

— Si, vous avez peur. Je le vois dans vos yeux, je l'entends dans votre voix, je le sens dans l'air que vous respirez. Vous avez peur, et c'est normal, c'est humain, c'est même raisonnable. Mais la peur n'est pas une faiblesse, Livia. La faiblesse, c'est de laisser la peur dicter vos choix. Réfléchissez bien à ce que vous venez de dire. Si vous refusez ce contrat, votre père mourra. Ce n'est pas une menace, c'est une certitude. Mes hommes sont déjà positionnés autour de son domaine, ils n'attendent qu'un signal de ma part pour agir. En revanche, si vous signez, il vivra. Il vivra, et il passera le reste de ses jours à savoir que sa fille a sacrifié son nom et sa liberté pour sauver sa vie misérable.

— Vous me demandez de choisir entre mon honneur et la vie de mon père, murmuré-je, et ma voix se brise enfin, se fêle comme un verre trop mince.

— Je ne vous demande rien, répondit-il avec une inclinaison imperceptible de la tête. Je vous offre une alternative. La décision vous appartient. Mais sachez que si vous refusez, les conséquences seront entièrement de votre fait.

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