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Chapitre 8

last update Date de publication: 2026-06-12 03:08:47

Chapitre 8

Livia

Il est parti. La porte s'est refermée sur lui avec ce bruit sec et définitif que je commence à connaître, ce claquement de loquet qui est devenu la bande-son de mon cauchemar éveillé, et je reste seule dans la chambre glacée, debout près de la fenêtre ogivale, les doigts crispés sur le rebord de pierre rugueuse qui est mon seul soutien dans un monde qui s'effondre. L'air est toujours aussi froid, toujours aussi immobile, et pourtant il me semble que tout a changé, que les pierres elles-mêmes ont absorbé les mots terribles qu'il a prononcés et qu'elles me les renvoient en échos silencieux qui rebondissent contre les murs de mon crâne. Je vais vous épouser. Ce matin. La phrase tourne et retourne dans ma tête comme un oiseau fou prisonnier d'une cage trop petite, elle se cogne contre mes tempes, elle descend dans ma gorge, elle comprime ma poitrine jusqu'à ce que je suffoque, et je reste là, immobile, incapable de faire un geste, incapable de penser, incapable de sentir autre chose qu'une terreur si profonde qu'elle en devient presque abstraite.

Je crois à une plaisanterie macabre. C'est la seule pensée qui parvient à émerger du chaos de mon esprit, la seule bouée à laquelle je peux me raccrocher dans le naufrage de ma raison. Il s'agit forcément d'une plaisanterie, d'une mise en scène cruelle destinée à me briser, à me faire signer ce contrat, à m'humilier, puis à me renvoyer chez mon père couverte de honte, mais vivante, mais libre. Les hommes comme lui, les ducs, les seigneurs, ne peuvent pas épouser une femme sans consentement, sans témoins, sans bans publiés à l'église, sans la bénédiction d'un prêtre en bonne et due forme. C'est impossible, c'est illégal, c'est contraire à toutes les lois du royaume et de l'Église, et mon père, malgré tous ses défauts, malgré ses crimes, a encore assez d'influence pour faire annuler un mariage forcé devant un tribunal. Cette pensée me rassure un instant, elle m'enveloppe d'une chaleur illusoire, elle desserre l'étau qui comprime ma poitrine, et je me redresse, je respire, je reprends le contrôle de mes membres tremblants.

Mais alors je regarde le contrat posé sur le guéridon près de la cheminée éteinte, ce parchemin jauni que j'ai signé au milieu de la nuit avec une plume trempée dans une encre rouge qui ressemblait à du sang, et la réalité me frappe de nouveau comme une gifle en plein visage. Il ne plaisante pas. L'homme qui se tient de l'autre côté de cette porte, ce duc au visage de marbre et aux yeux de glace, ne plaisante pas, n'a jamais plaisanté de sa vie, ne sait probablement même pas ce qu'est l'humour ou la légèreté. Chaque mot qu'il a prononcé était pesé, calculé, gravé dans la pierre de sa volonté, et ce contrat que j'ai signé, ce contrat que Gideon m'a présenté avec des menaces voilées et des sourires de couteau, n'est pas une plaisanterie macabre. C'est la première pierre d'un édifice de vengeance qu'il construit depuis dix ans, et je ne suis qu'un étage parmi d'autres, une poutre dans la charpente de sa haine.

Je me mets à marcher dans la chambre, je fais les cent pas sur les dalles de pierre froide, mes chaussons de satin usés ne font presque aucun bruit, juste un frottement léger qui est le seul son dans le silence de ce tombeau. Mes pensées s'entrechoquent dans mon crâne comme des billes d'ivoire sur un plateau de jeu, elles roulent, elles se cognent, elles rebondissent dans toutes les directions sans que je parvienne à les ordonner. Mon père, ma mère, Sterling, le mariage, l'enlèvement, le contrat, le Duc d'Ashford, tous ces visages et tous ces noms dansent une sarabande funèbre derrière mes paupières, et je presse mes mains sur mes tempes pour essayer de les arrêter, mais ils continuent, inlassables, impitoyables. Il ne plaisante pas, il ne plaisante pas, il ne plaisante pas, la phrase devient une litanie, un mantra désespéré que je répète en silence pour me convaincre de la réalité de ce que je vis, pour chasser les dernières illusions qui pourraient me faire croire à une issue heureuse.

Je m'arrête devant la fenêtre ogivale, je pose mon front brûlant contre le verre ondulé et glacé, et je ferme les yeux. Dehors, le vent siffle toujours autour des tours de Thornfield, la mer gronde au pied de la falaise, et le jour gris se lève sur une lande déserte qui s'étend à perte de vue, sans une maison, sans une fumée, sans un signe de vie humaine. Personne ne viendra me chercher ici, personne ne sait où je suis, et même si mon père levait une armée comme je l'en ai menacé, il lui faudrait des jours, des semaines peut-être, pour localiser cette forteresse perdue dans les brumes du nord. D'ici là, je serai mariée, liée à cet homme pour le meilleur et pour le pire, et ma vie tout entière sera devenue un pion dans une partie d'échecs dont je ne connais même pas les règles. Cette pensée est si terrifiante, si vertigineuse, que je rouvre les yeux brusquement, je respire un grand coup, et je me tourne vers la porte en serrant les poings si fort que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. Il ne plaisante pas, et je dois me préparer à affronter la suite, quelle qu'elle soit, avec ce qui me reste de courage.

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