LOGINChapitre 8
Livia
Il est parti. La porte s'est refermée sur lui avec ce bruit sec et définitif que je commence à connaître, ce claquement de loquet qui est devenu la bande-son de mon cauchemar éveillé, et je reste seule dans la chambre glacée, debout près de la fenêtre ogivale, les doigts crispés sur le rebord de pierre rugueuse qui est mon seul soutien dans un monde qui s'effondre. L'air est toujours aussi froid, toujours aussi immobile, et pourtant il me semble que tout a changé, que les pierres elles-mêmes ont absorbé les mots terribles qu'il a prononcés et qu'elles me les renvoient en échos silencieux qui rebondissent contre les murs de mon crâne. Je vais vous épouser. Ce matin. La phrase tourne et retourne dans ma tête comme un oiseau fou prisonnier d'une cage trop petite, elle se cogne contre mes tempes, elle descend dans ma gorge, elle comprime ma poitrine jusqu'à ce que je suffoque, et je reste là, immobile, incapable de faire un geste, incapable de penser, incapable de sentir autre chose qu'une terreur si profonde qu'elle en devient presque abstraite.
Je crois à une plaisanterie macabre. C'est la seule pensée qui parvient à émerger du chaos de mon esprit, la seule bouée à laquelle je peux me raccrocher dans le naufrage de ma raison. Il s'agit forcément d'une plaisanterie, d'une mise en scène cruelle destinée à me briser, à me faire signer ce contrat, à m'humilier, puis à me renvoyer chez mon père couverte de honte, mais vivante, mais libre. Les hommes comme lui, les ducs, les seigneurs, ne peuvent pas épouser une femme sans consentement, sans témoins, sans bans publiés à l'église, sans la bénédiction d'un prêtre en bonne et due forme. C'est impossible, c'est illégal, c'est contraire à toutes les lois du royaume et de l'Église, et mon père, malgré tous ses défauts, malgré ses crimes, a encore assez d'influence pour faire annuler un mariage forcé devant un tribunal. Cette pensée me rassure un instant, elle m'enveloppe d'une chaleur illusoire, elle desserre l'étau qui comprime ma poitrine, et je me redresse, je respire, je reprends le contrôle de mes membres tremblants.
Mais alors je regarde le contrat posé sur le guéridon près de la cheminée éteinte, ce parchemin jauni que j'ai signé au milieu de la nuit avec une plume trempée dans une encre rouge qui ressemblait à du sang, et la réalité me frappe de nouveau comme une gifle en plein visage. Il ne plaisante pas. L'homme qui se tient de l'autre côté de cette porte, ce duc au visage de marbre et aux yeux de glace, ne plaisante pas, n'a jamais plaisanté de sa vie, ne sait probablement même pas ce qu'est l'humour ou la légèreté. Chaque mot qu'il a prononcé était pesé, calculé, gravé dans la pierre de sa volonté, et ce contrat que j'ai signé, ce contrat que Gideon m'a présenté avec des menaces voilées et des sourires de couteau, n'est pas une plaisanterie macabre. C'est la première pierre d'un édifice de vengeance qu'il construit depuis dix ans, et je ne suis qu'un étage parmi d'autres, une poutre dans la charpente de sa haine.
Je me mets à marcher dans la chambre, je fais les cent pas sur les dalles de pierre froide, mes chaussons de satin usés ne font presque aucun bruit, juste un frottement léger qui est le seul son dans le silence de ce tombeau. Mes pensées s'entrechoquent dans mon crâne comme des billes d'ivoire sur un plateau de jeu, elles roulent, elles se cognent, elles rebondissent dans toutes les directions sans que je parvienne à les ordonner. Mon père, ma mère, Sterling, le mariage, l'enlèvement, le contrat, le Duc d'Ashford, tous ces visages et tous ces noms dansent une sarabande funèbre derrière mes paupières, et je presse mes mains sur mes tempes pour essayer de les arrêter, mais ils continuent, inlassables, impitoyables. Il ne plaisante pas, il ne plaisante pas, il ne plaisante pas, la phrase devient une litanie, un mantra désespéré que je répète en silence pour me convaincre de la réalité de ce que je vis, pour chasser les dernières illusions qui pourraient me faire croire à une issue heureuse.
Je m'arrête devant la fenêtre ogivale, je pose mon front brûlant contre le verre ondulé et glacé, et je ferme les yeux. Dehors, le vent siffle toujours autour des tours de Thornfield, la mer gronde au pied de la falaise, et le jour gris se lève sur une lande déserte qui s'étend à perte de vue, sans une maison, sans une fumée, sans un signe de vie humaine. Personne ne viendra me chercher ici, personne ne sait où je suis, et même si mon père levait une armée comme je l'en ai menacé, il lui faudrait des jours, des semaines peut-être, pour localiser cette forteresse perdue dans les brumes du nord. D'ici là, je serai mariée, liée à cet homme pour le meilleur et pour le pire, et ma vie tout entière sera devenue un pion dans une partie d'échecs dont je ne connais même pas les règles. Cette pensée est si terrifiante, si vertigineuse, que je rouvre les yeux brusquement, je respire un grand coup, et je me tourne vers la porte en serrant les poings si fort que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. Il ne plaisante pas, et je dois me préparer à affronter la suite, quelle qu'elle soit, avec ce qui me reste de courage.
Chapitre 83AlexanderLes paroles de Livia ont balayé mes dernières résistances, elles ont fait tomber les dernières murailles que j'avais érigées autour de mon cœur, et je reste là, immobile, les mains posées sur les siennes, à la regarder avec une gratitude qui me submerge tout entier. Elle ne veut pas de mes excuses, elle ne veut pas de mon repentir, elle veut mon amour, elle veut ma confiance, elle veut que je cesse de fuir et que je l'accepte enfin comme le cadeau qu'elle est. Et dans ses yeux verts, dans ce regard d'émeraude qui a traversé mes ténèbres pour venir me chercher, je vois une vérité si pure, si lumineuse, qu'elle efface d'un coup toutes mes peurs et tous mes doutes.Elle se hisse sur la pointe des pieds, elle pose ses lèvres sur les miennes, et ce baiser, ce deuxième baiser, est u
Chapitre 82LiviaLes mots d'Alexander résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils se heurtent aux murs de pierre et reviennent vers moi comme des échos de sa souffrance, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine en voyant cet homme que j'aime se replier sur lui-même, se flageller, se punir pour des crimes qu'il a déjà expiés mille fois. Il est là, devant moi, les poings serrés, les mâchoires crispées, les yeux baissés comme un coupable devant son juge, et il me demande pardon, il me supplie de lui pardonner un baiser, un simple baiser, comme si ce geste d'amour était une faute impardonnable, comme si sa bouche sur la mienne était un crime de plus à ajouter à la liste de ses péchés.Je m'approche de lui, je réduis la distance qu'il a mise entre nous, et je pose mes mains sur
Chapitre 81AlexanderLe baiser s'achève, nos lèvres se séparent, et le silence retombe sur la bibliothèque comme un voile, chargé de tout ce qui vient de se passer, de tout ce que nous venons de nous dire sans mots, de tout cet amour qui a éclaté entre nous comme une digue qui cède. Mais alors que je devrais me sentir comblé, apaisé, vivant, quelque chose se brise en moi, une pensée parasite s'insinue dans mon esprit, une pensée qui me glace le sang et qui fait vaciller mon bonheur naissant. Je recule, je fais un pas en arrière, je détache mes mains de sa taille, et je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard, incapable de supporter la douceur qui émane d'elle, incapable d'accepter ce que je viens de faire.— Pardonnez-moi, murmuré-je d'une voix brisée, une voix qui n'est plus qu'un filet
Chapitre 80LiviaLe baiser d'Alexander est une révélation, une renaissance, un bouleversement si total que je sens le monde entier vaciller autour de moi, et je m'accroche à lui comme une naufragée à une bouée, les doigts crispés sur ses épaules, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. Ses lèvres sont douces contre les miennes, ses mains tremblent légèrement sur mes joues, et je sens dans ce baiser toute la peur et tout l'amour qu'il a retenus pendant des années, toute la tendresse qu'il n'a jamais osé offrir, toute la confiance qu'il m'accorde enfin. Je réponds à son baiser, je réponds de toute mon âme, de tout mon corps, de tout mon être, et je laisse mes lèvres bouger contre les siennes dans un dialogue silencieux qui n'appartient qu'à nous.Mes mains remontent
Chapitre 79AlexanderLes mots de Livia résonnent encore dans l'air du petit matin, ils se mêlent à la lumière dorée qui filtre à travers les fenêtres ogivales, ils dansent autour de nous comme des lucioles invisibles, et je sens mon cœur se gonfler d'une émotion si vaste, si profonde, qu'elle menace de me submerger tout entier. Elle vient de me dire qu'elle ne partira pas, qu'elle restera pour Eleanor, pour Thornfield, pour moi, et ces mots, ces mots simples et puissants, sont en train de détruire les dernières murailles que j'avais érigées autour de mon âme. Elle est là, devant moi, les yeux verts brillants de larmes et d'amour, les mains posées sur mon torse, le visage levé vers le mien, et je sais que c'est le moment, que c'est l'instant que j'ai attendu sans le savoir depuis le premier jour, depuis la première fois q
Chapitre 78LiviaLes mots d'Alexander résonnent encore dans l'air du petit matin, ils flottent autour de nous comme des bulles de savon qui n'éclatent pas, et je sens son regard posé sur moi, ce regard gris qui a tant changé depuis le premier jour, ce regard qui est passé de la glace à la braise, de la haine à l'amour, de la méfiance à la confiance. Il vient de me dire qu'il ne veut plus que je parte, il vient de m'ouvrir son cœur comme il ne l'a jamais fait, il vient de me supplier de rester avec une vulnérabilité qui me bouleverse, et je sais, je sais au plus profond de mon être, que ma place est ici, que je ne partirai jamais, que je ne pourrais pas partir même si je le voulais, parce que cet homme est devenu ma maison, mon refuge, mon avenir.Je m'approche de lui, je me lève du canapé où nous ét
Chapitre 4LiviaJe me réveille dans une chambre inconnue.L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en
Chapitre 3AlexanderLa route de Sterling est déserte.Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir famil
Chapitre 2LiviaManoir Deveraux, veille de noces.La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les c
Chapitre 1AlexanderThornfield, nuit sans lune.La pierre est froide sous mes doigts. Je les pose contre le mur du couloir, lentement, comme si je pouvais sentir les battements de ce manoir mort. Rien. Pas de pouls. Pas de chaleur. Juste l’humidité qui imprègne les murs depuis des siècles et cette







