Masuk
Chapitre 1
Alexander
Thornfield, nuit sans lune.
La pierre est froide sous mes doigts. Je les pose contre le mur du couloir, lentement, comme si je pouvais sentir les battements de ce manoir mort. Rien. Pas de pouls. Pas de chaleur. Juste l’humidité qui imprègne les murs depuis des siècles et cette odeur de cire ancienne et de bois verni qui ne s’en va jamais, qui s’accroche aux rideaux, aux tapisseries, à ma peau.
Je marche sans bruit. Mes bottes effleurent les dalles usées par les générations. Chaque pas est un murmure. Chaque murmure est un souvenir. Le manoir se tait autour de moi, mais ses fantômes parlent. Je les entends. Je les entends toujours.
La galerie des portraits se trouve au fond du couloir nord, là où le vent ne pénètre jamais, là où même la lumière du jour semble avoir peur de s’aventurer. Je pousse la porte. Le bois cède avec un gémissement à peine audible. L’air à l’intérieur est plus lourd, plus ancien, comme si le temps s’était figé un soir d’incendie pour ne plus jamais bouger.
Je m’arrête sur le seuil. Mes yeux s’habituent à la pénombre. Les chandelles ne brûlent plus ici depuis longtemps. Seule la lune pourrait éclairer cette pièce, mais cette nuit, la lune est absente. Thornfield, nuit sans lune. J’ai choisi cette nuit pour une raison. Peut-être parce que l’obscurité me ressemble. Peut-être parce que je ne veux aucune lumière pour voir ce que je m’apprête à faire.
Je traverse la galerie. Mes pas résonnent à peine sur le parquet ciré. Sur les murs, les regards de mes ancêtres me suivent. Je ne les regarde pas. Eux ne m’ont jamais trahi. Eux ne sont pas partis en fumée.
Le portrait est au centre. Le plus grand. Le plus beau. Je m’arrête devant.
Ma mère.
Ma sœur.
Elles me regardent depuis la toile avec ces yeux que je connais par cœur, ces sourires que j’ai vus se consumer dans les flammes il y a dix ans. Dix ans. Une décennie entière passée à attendre, à préparer, à contenir cette rage qui dort en moi comme un loup affamé. Ce soir, le loup se réveille.
J’ai trente-deux ans. Mon visage porte les marques de ces dix années de patience et de haine contenue. Mes cheveux sont noirs, épais, sauvages, tombant parfois sur un front que les soucis ont creusé de fines rides précoces. Mes yeux sont gris acier, froids comme l’hiver, capables de rester fixés sur un ennemi sans jamais cligner. Ma mâchoire est carrée, volontaire, serrée en permanence comme si je retenais un cri que je n’ai jamais poussé. Mes épaules sont larges, mon corps est celui d’un homme qui a passé des années à cheval et à l’épée, durci par la vengeance, sculpté par la rage. Ma bouche est fine, rarement souriante, souvent pincée dans une ligne amère. On dit de moi que je suis beau, d’une beauté froide et dangereuse, celle des loups solitaires et des rois déchus. Je ne m’en soucie guère. La beauté ne m’a jamais sauvé. La beauté n’a pas sauvé ma mère. La beauté n’a pas sauvé ma sœur.
Ma mère porte une robe bleue, celle qu’elle aimait pour les portraits de famille. Ses cheveux châtains tombent en boucles douces sur ses épaules. Sa main repose sur l’épaule de ma sœur, une main fine, élégante, une main qui ne méritait pas de brûler. Ma sœur a douze ans sur la toile. Douze ans. Elle rit. Elle montre ses dents, ses joues rondes, son innocence. Elle ne sait pas qu’elle mourra dans les flammes. Elle ne sait pas que son frère passera dix ans à pleurer en secret, la nuit, quand personne ne regarde.
Je pleure rarement. Ce soir, mes yeux restent secs. La vengeance ne pleure pas. La vengeance regarde, se souvient, et frappe.
— Ce soir, je frappe.
Ma voix est à peine un souffle. Je le dis au portrait. Je le dis à leurs fantômes. Je le dis aux murs qui ont tout vu, tout entendu, tout gardé.
Mes poings se serrent. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. La douleur est bonne. Elle me rappelle que je suis vivant. Elle me rappelle pourquoi.
La famille Deveraux. Ce sont eux. Dix ans plus tôt, par jalousie, par ambition, par haine ancestrale, ils ont mis le feu à Thornfield. Une nuit sans lune, comme celle-ci. Les flammes ont léché les murs, dévoré les poutres, englouti les étages. Ma mère et ma sœur dormaient à l’étage. On n’a pas entendu leurs cris. On a seulement vu le brasier. Le matin, il ne restait d’elles que des cendres et un portrait miraculeusement épargné, comme par dérision.
Mon père en est mort de chagrin six mois plus tard. Je suis resté seul, duc à dix-huit ans, héritier d’un domaine ruiné et d’une vengeance inassouvie.
J’ai attendu.
J’ai préparé.
J’ai bâti.
Pendant dix ans, j’ai reconstruit Thornfield pierre par pierre, j’ai rassemblé des hommes loyaux, j’ai amassé une fortune dans l’ombre, j’ai étudié mes ennemis. Lord Deveraux. Sa femme. Ses fils. Et sa fille.
Livia Deveraux.
Ce soir, je la prends.
Je recule d’un pas devant le portrait. Puis d’un autre. Je ne quitte pas leurs yeux des miens.
— Pardonnez-moi, murmuré-je. Pardonnez-moi ce que je vais faire.
Ma mère ne répondrait pas. Ma sœur non plus. Elles sont figées dans leur cadre, belles et silencieuses, consumées depuis dix ans et pourtant toujours présentes, toujours là à me rappeler ce que j’ai perdu, ce que je n’ai pas su protéger.
Je me retourne. Je quitte la galerie. Je referme la porte derrière moi. Le couloir est toujours aussi sombre. Le manoir est toujours aussi mort.
Je descends l’escalier principal. Mes bottes frappent les marches en marbre noir. Chaque impact résonne comme un battement de cœur. Le mien s’accélère. La nervosité ? Non. L’excitation. Après dix ans d’attente, l’action commence.
Dans la cour intérieure, mes hommes sont rassemblés. Six. Six ombres sur six chevaux noirs. Pas un mot. Pas un bruit. Seuls les naseaux des chevaux fument dans l’air glacé de la nuit. Ils me regardent. J’approche.
— Vous savez ce que vous avez à faire, dis-je.
Ma voix est calme. Trop calme. Celle d’un homme qui a dompté ses démons et qui les utilise comme des armes.
— Oui, mylord, répond l’un d’eux.
Il s’appelle Gregor. Le plus fidèle. Le plus silencieux. Il a tué pour moi. Il tuera encore. Ce soir, on ne tue pas. On enlève.
— Livia Deveraux, poursuis-je. Pas une égratignure. Pas une marque. Elle doit arriver ici entière et indemne. C’est compris ?
— Compris.
— Les gardes sont neutralisés, pas massacrés. Le carrossier aussi. On ne laisse pas de cadavres sur la route. On laisse juste la peur.
Ils acquiescent en silence. Je fais le tour des visages. Des hommes durs, marqués par la vie, par la guerre, par la pauvreté. Je leur ai donné un toit, un salaire, un but. Ils me doivent tout. Et ce soir, ils me paient.
Je lève la main. Gregor fait tourner son cheval. Les autres suivent. Les sabots martèlent la terre battue, puis le gravier, puis le chemin. Le bruit s’éloigne. S’atténue. Disparaît.
Je reste seul dans la cour.
La nuit est sans lune. Le ciel est une immense étendue noire, vide, cruelle. Le vent se lève. Il soulève mes cheveux, caresse mon visage glacé. Je ferme les yeux. J’écoute. Rien. Juste le silence de Thornfield, juste les fantômes qui murmurent dans les murs.
Je remonte les marches du perron. Je rentre dans le manoir. Je traverse le hall immense, les salons déserts, les couloirs vides.
Je retourne devant le portrait.
Ma mère. Ma sœur. Elles sont toujours là, toujours belles, toujours mortes.
Je m’assois sur le fauteuil placé devant la toile. Celui de mon père. Celui où il venait s’asseoir quand il voulait contempler sa femme et sa fille. Avant que le chagrin ne le tue à son tour.
Je croise les mains sur mes genoux. J’attends.
Quelque part sur la route de Sterling, mes hommes interceptent un carrosse. Quelque part, une jeune fille sur le point de se marier voit sa vie basculer dans la nuit.
Ici, je contemple le portrait. Ici, je patiente. Ici, la vengeance s’installe confortablement dans mon cœur et ne compte pas partir de sitôt.
Un bruit soudain dans le couloir.
Je me retourne d’un bloc. La porte de la galerie est ouverte.
Pourtant, je l’avais fermée.
Personne.
Rien.
Seulement l’ombre qui danse au bout du corridor.
Seulement la certitude glaçante que quelque chose a changé dans ce manoir cette nuit.
Ou peut-être que quelqu’un m’observait depuis le début, caché dans les ténèbres, attendant que je m’éloigne pour entrer.
La porte n’était pas ouverte par hasard.
Quelqu’un sait.
Chapitre 4LiviaJe me réveille dans une chambre inconnue.L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en plomb. La chambre est obscure. Une faible lueur orangée vacille dans la cheminée, mais le feu est mourant, réduit à quelques braises qui crépitent à peine. Les ombres dansent sur les murs. Des murs de pierre. Grossiers. Froids. Gigantesques. Je cligne des yeux, plusieurs fois, espérant que le cauchemar se dissipe.Il ne se dissipe pas.Je suis allongée sur un lit étroit, dur, recouvert d'une couverture de laine rêche qui gratte ma peau à travers ma robe. Ma robe. La robe bleu nuit de voyage. Je suis encore habillée. Mes cheveux sont défaits, en désordre, collés à mes tempes par une sueur froide. Ma nuque me fait mal. Mes poignets aussi. Je lève mes mains devant mes yeux. Pas d'entailles. Pa
Chapitre 3AlexanderLa route de Sterling est déserte.Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir familial pour rejoindre son futur époux. Demain, elle aurait été Comtesse. Protégée. Intouchable. Ce soir, elle n’est qu’une passagère dans un carrosse, entourée de gardes fatigués et d’un cocher qui n’a pas vu le danger depuis vingt ans.Mes hommes sont en place.Je ne suis pas avec eux. Je ne dois pas être vu. Je reste en retrait, caché derrière un rideau d’arbres, assez près pour entendre, assez loin pour ne pas être découvert.Le vent souffle du nord. Il charrie l’odeur de la terre humide, des feuilles mortes, et plus loin, très loin, celle du sel. La mer n’est pas loin de Thornfield. La mer est toujours là, témoin silencieux de mes nuits sans sommeil.J’attends.Mon cheval, un étalon noir du
Chapitre 2LiviaManoir Deveraux, veille de noces.La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les chasse d’un geste las de la main.J’ai dix-neuf ans. Mon reflet dans le miroir me renvoie l’image d’une jeune femme que l’on dit d’une beauté rare et mélancolique. Mes cheveux sont bruns, épais, ondulés, cascadant naturellement sur mes épaules sans avoir besoin d’artifices. Mes yeux sont d’un bleu pâle, presque transparents, souvent comparés à des lacs gelés où l’on ne voit jamais le fond. Mon visage est fin, délicat, avec des pommettes hautes et une bouche aux lèvres pleines mais rarement souriantes. Ma peau est claire, presque laiteuse, contrastant avec l’ébène de mes cheveux. Je suis mince, élancée, avec une silhouette élégante que les couturiers disent parfaite pour les robes à la mode. O
Chapitre 1AlexanderThornfield, nuit sans lune.La pierre est froide sous mes doigts. Je les pose contre le mur du couloir, lentement, comme si je pouvais sentir les battements de ce manoir mort. Rien. Pas de pouls. Pas de chaleur. Juste l’humidité qui imprègne les murs depuis des siècles et cette odeur de cire ancienne et de bois verni qui ne s’en va jamais, qui s’accroche aux rideaux, aux tapisseries, à ma peau.Je marche sans bruit. Mes bottes effleurent les dalles usées par les générations. Chaque pas est un murmure. Chaque murmure est un souvenir. Le manoir se tait autour de moi, mais ses fantômes parlent. Je les entends. Je les entends toujours.La galerie des portraits se trouve au fond du couloir nord, là où le vent ne pénètre jamais, là où même la lumière du jour semble avoir peur de s’aventurer. Je pousse la porte. Le bois cède avec un gémissement à peine audible. L’air à l’intérieur est plus lourd, plus ancien, comme si le temps s’était figé un soir d’incendie pour ne plus







