MasukChapitre 5
Alexander
L'aube est grise, une aube sans soleil, sans éclat, une simple dilution de l'obscurité en un jour pâle et maladif qui semble hésiter à se lever tout à fait. Je n'ai pas dormi, je n'ai même pas essayé, et mon corps tout entier est tendu comme la corde d'un arc juste avant la décoche. Mes muscles sont raides, mes articulations froides, mais mon esprit, lui, est d'une clarté tranchante, aiguisé par des heures d'attente immobile dans le fauteuil de cuir usé. Le moment est venu, le moment que j'ai préparé pendant dix ans, le moment que j'ai imaginé dans les moindres détails, et pourtant, alors que je me tiens devant la porte de chêne noir derrière laquelle la prisonnière attend, je sens quelque chose d'inattendu, une infime vibration dans ma poitrine, une chose que je ne veux pas nommer.
Je pose ma main sur la poignée de fer forgé, elle est glacée sous mes doigts, rugueuse, une pièce de métal usée par des siècles de mains comme la mienne. Je respire lentement, profondément, je remplis mes poumons de l'air froid et humide du couloir, un air qui sent la pierre mouillée et la fumée de torche éteinte. Mon pourpoint de velours noir est parfaitement ajusté, mes bottes cirées ne font aucun bruit, ma chemise de lin est ouverte au col sur ma gorge pâle, et mes cheveux de jais, que je n'ai pas attachés, tombent en mèches lourdes sur mes tempes. Je suis l'image même du duc que j'ai construit, un homme de marbre et de ténèbres, un spectre vivant, et pourtant, derrière cette façade impeccable, une pensée parasite tourne dans mon crâne comme un insecte prisonnier d'un verre : elle est là, de l'autre côté de cette porte, elle existe, elle respire, elle a un visage que je ne connais pas encore.
Je chasse cette pensée d'un mouvement presque physique, un infime frémissement des épaules que personne ne peut voir, et je tourne la poignée. La porte s'ouvre sans bruit, les gonds huilés glissent dans un silence parfait, et je franchis le seuil de la chambre où Livia Deveraux a passé la nuit, seule, enfermée, confrontée au contrat que Gideon lui a présenté quelques heures plus tôt. La pièce est baignée de la lumière blafarde de l'aube qui filtre à travers l'étroite fenêtre ogivale, une lumière grise et froide qui décolore tout ce qu'elle touche, qui transforme les tentures fanées en lambeaux de brume et les meubles massifs en squelettes de bois noir. Le feu dans la cheminée monumentale est mort depuis longtemps, il ne reste plus qu'un tas de cendres grises et froides, quelques braises noircies qui ne fument même plus, et l'air est glacé, immobile, chargé de cette odeur particulière de poussière et de cire ancienne que j'associe à Thornfield tout entier.
Je referme la porte derrière moi d'un geste lent et mesuré, le loquet s'enclenche avec un claquement sec qui résonne dans le silence comme un coup de pistolet. Vêtu de noir des pieds à la tête, le visage taillé dans le marbre le plus froid, les yeux gris et fixes, je la regarde sans ciller, sans un battement de paupières, sans une contraction de ma mâchoire de pierre. Elle est là, debout près de la fenêtre, le dos droit comme une lame d'épée, les mains crispées sur le tissu froissé de sa robe de voyage bleue, les cheveux dénoués en une cascade sombre qui tombe sur ses épaules en ondulations souples. Elle n'a pas dormi non plus, je le vois aux cernes mauves qui soulignent ses yeux, à la pâleur de cire de ses joues, à la légère rougeur qui borde ses paupières, mais elle se tient droite, fière, le menton relevé dans un geste de défi qui me surprend par sa force. Ses yeux, d'un vert intense et profond comme les forêts de mon enfance, se lèvent vers moi avec une intensité presque physique, une brûlure qui traverse la distance entre nous comme une décharge électrique. Dans ce regard, je lis de la peur, bien sûr, une peur ancienne et viscérale qui lui tord les entrailles, mais aussi autre chose, une flamme farouche, une volonté de fer qui refuse de se consumer.
Le silence s'étire entre nous, épais, palpable, chargé de toute l'histoire de sang et de feu qui lie nos deux familles. Je ne dis rien, je laisse le poids de ma présence agir, je laisse mes yeux gris s'enfoncer dans les siens comme deux poignards de glace. Je vois sa poitrine se soulever sous le velours bleu, je vois la veine sur son cou gracile battre à un rythme affolé, je vois ses doigts se serrer plus fort sur le tissu de sa robe, et pourtant elle ne baisse pas le regard, elle ne recule pas d'un pouce, elle reste là, plantée dans la lumière grise de l'aube comme une reine prisonnière qui refuse de courber la tête devant son geôlier.
Je fais un pas en avant, un seul, le bruit de ma botte sur la dalle de pierre est un coup sourd qui se répercute dans le silence. Je ne la quitte pas des yeux, je bois chaque détail de son visage, la courbe fière de ses pommettes, le dessin pur de sa bouche, la ligne volontaire de son menton, et je comprends soudain que cette femme n'est pas la poupée fragile que j'avais imaginée, elle est bien plus dangereuse que cela, bien plus troublante, et cette découverte m'irrite autant qu'elle m'intrigue. Je chasse cette pensée parasite, je la repousse dans les abîmes glacés de mon esprit, et je laisse ma voix s'élever dans le silence, une voix de velours sombre qui caresse une lame de rasoir.
— Vous êtes Livia Deveraux. Je suis le Duc d'Ashford.
Les mots tombent dans l'air glacé comme des pierres dans un étang noir, des mots simples, dépouillés, chargés d'une signification que nous sommes seuls à comprendre. Je vois l'effet de ce nom sur son visage, je vois ses yeux s'élargir imperceptiblement, je vois ses doigts se crisper sur sa robe, je vois la stupeur traverser ses traits comme une onde de choc. Elle sait. Elle sait ce que ce nom signifie, elle sait l'histoire de haine et de sang qui lie les Ashford aux Deveraux, elle sait que l'homme qui se tient devant elle n'est pas un inconnu, n'est pas un simple ravisseur, mais l'incarnation même de la vengeance qu'elle a toujours redoutée sans oser y croire. Et pourtant, malgré la terreur que je devine dans le frémissement de ses narines et le battement accéléré de sa veine, elle ne s'effondre pas, elle ne supplie pas, elle se contente de me fixer avec une intensité brûlante, comme si elle cherchait à lire dans mon âme les intentions que je n'ai pas encore dévoilées.
Je laisse le silence se prolonger quelques secondes encore, j'en savoure la densité, la tension presque insoutenable qui vibre entre nous comme une corde d'arc prête à se rompre. La lumière grise de l'aube s'épaissit autour de nous, le froid de la chambre nous enveloppe, et dans ce décor de pierre et de ténèbres, nous ne sommes plus que deux adversaires face à face, deux ennemis héréditaires que le destin vient de jeter dans la même arène. Je me tiens immobile, les bras le long du corps, le visage impassible, mais à l'intérieur, dans les profondeurs obscures de ma poitrine, la bête de la vengeance rugit doucement, satisfaite, affamée, impatiente de refermer ses crocs sur sa proie.
Chapitre 39AlexanderLe matin est gris, comme toujours à Thornfield, un matin de brume épaisse et de vent glacial qui s'infiltre par les fissures des murs de pierre et fait vaciller les flammes des bougies dans leurs chandeliers d'argent terni, et je me surprends à penser à elle avant même d'avoir ouvert les yeux, avant même d'avoir quitté le fauteuil de cuir usé où j'ai passé une nuit blanche de plus à fixer le portrait de ma sœur sans trouver le sommeil. Livia. Son prénom résonne dans ma tête comme une musique lointaine, une mélodie que je n'ai pas entendue depuis des années et qui me revient par fragments, par bouffées, par vagues successives qui me submergent sans prévenir. Elle n'est plus seulement ma prisonnière, elle n'est plus seulement la fille de mon ennemi, elle n'est plus seulement la Duchesse d
Chapitre 38LiviaLes mots du Duc résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils flottent dans l'air chargé de l'odeur du cuir ancien, du papier jauni, de la cire d'abeille et de la fumée de bois, et je les reçois comme un cadeau inattendu, comme une confidence qu'il me fait sans même s'en rendre compte, comme une porte qu'il entrouvre sur son passé et qu'il me permet de regarder par l'entrebâillement. Autrefois. Il lisait, autrefois. Sa mère lui avait transmis cette passion, cette passion qui est aussi la mienne, cette passion que ma propre mère a encouragée en cachette, en glissant des livres sous mon oreiller quand mon père ne regardait pas, en me faisant promettre de ne jamais en parler à quiconque. Nous avons cela en commun, lui et moi, cette chose minuscule et fragile, cette étincelle qui a survécu aux tragédies et aux menso
Chapitre 37AlexanderLa question de Livia m'a pris par surprise, elle est venue se loger dans ma poitrine comme une flèche qui atteint sa cible sans qu'on l'ait vue venir, sans qu'on ait entendu le sifflement de sa trajectoire, et je reste un long moment sans répondre, les doigts crispés sur le document que je ne lis plus, que je n'ai jamais lu, les yeux fixés sur cette femme qui me regarde avec une curiosité douce et prudente, comme si elle craignait de briser quelque chose de fragile entre nous, comme si elle savait que ses mots pouvaient être des pierres ou des plumes selon la façon dont je les reçois. Vous lisez, Votre Grâce ? La question est simple, presque banale, elle pourrait être posée par n'importe qui dans n'importe quelle circonstance, et pourtant elle ouvre une porte que j'avais fermée à double tour il y a dix ans, une porte qu
Chapitre 36LiviaLes jours ont passé depuis que le Duc m'a ouvert les portes de sa bibliothèque, des jours gris et froids qui se succèdent sans que rien ne les distingue les uns des autres, et je suis devenue une habituée de cette pièce immense aux murs tapissés de livres, une présence silencieuse qui se glisse entre les rayonnages comme un fantôme discret que personne n'ose déranger. Chaque après-midi, après le déjeuner que Marta m'apporte dans ma chambre sur un plateau d'argent terni, après avoir mangé en silence face à la fenêtre ogivale qui donne sur la lande déserte et la mer grise, Gideon vient me chercher et me conduit à travers les couloirs de pierre froide jusqu'à la bibliothèque où le Duc travaille derrière son grand bureau d'acajou, et je m'installe dans le fauteuil
Chapitre 35AlexanderLa demande de Livia me parvient par Gideon, qui la tient de Marta, qui l'a reçue de la bouche même de la Duchesse, et je reste un long moment sans répondre, assis derrière le grand bureau d'acajou de la bibliothèque, les doigts posés sur un exemplaire de Montaigne que je n'arrive pas à lire, que je n'essaie même pas de lire, les yeux fixés sur les pages jaunies sans en voir les mots. Un livre. Elle demande un livre. La femme que j'ai enlevée, séquestrée, mariée de force dans une chapelle glacée devant un prêtre réticent, la femme qui a bravé mon interdiction et marché pieds nus sur les cendres de ma famille, cette femme demande un livre comme une prisonnière modèle qui s'ennuie dans sa cellule et qui cherche à passer le temps, à échapper
Chapitre 34LiviaLe lendemain matin, quand Marta vient m'apporter mon plateau de petit-déjeuner, elle me trouve assise au bord du lit, les pieds propres cette fois, lavés des cendres de l'aile ouest qui maculaient encore mes orteils quand je me suis endormie à l'aube, les cheveux brossés et relevés en un chignon simple qui dégage ma nuque, vêtue de la robe grise que j'ai adoptée comme un uniforme de captivité et qui est devenue, paradoxalement, une sorte de réconfort dans sa constance. Le feu dans la cheminée a été ranimé par la servante avant mon réveil, les braises rougeoyantes crépitent doucement dans l'âtre en projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre, et la lumière grise du jour, cette lumière pâle et sans éclat qui est la seule que Thornfield connaisse, filtre à travers la f
Chapitre 22LiviaJe vois son visage se décomposer, je vois le marbre de ses traits se fissurer comme une statue antique frappée par la foudre, je vois ses yeux gris s'assombrir jusqu'à devenir presque noirs, deux puits sans fond où se reflète la lumière vacillante des chandeliers, et je sais que j
Chapitre 21AlexanderLe dîner est servi dans la grande salle de Thornfield, une pièce immense et glaciale aux murs de pierre brute tapissés de tentures noires qui descendent des voûtes gothiques comme des cascades de ténèbres figées, une salle si vaste que la lumière des deux chandeliers d'argent
Chapitre 20LiviaMes larmes ont séché sur mes joues, elles ont laissé une sensation de tiraillement sur ma peau, comme un masque de sel qui craquelle à chaque expression de mon visage, mais je ne pleurerai plus, je me le suis promis, je me le suis juré sur ce qui me reste d'honneur et de dignité,
Chapitre 18LiviaLa porte s'est refermée. Le verrou a claqué. Le bruit métallique s'est répercuté dans ma poitrine comme un coup de marteau sur une enclume, et je suis seule. Enfin seule. Seule pour la première fois depuis que des mains brutales m'ont arrachée à mon carrosse sur la route de Sterli







