LOGINChapitre 4
Livia
Je me réveille dans une chambre inconnue.
L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en plomb. La chambre est obscure. Une faible lueur orangée vacille dans la cheminée, mais le feu est mourant, réduit à quelques braises qui crépitent à peine. Les ombres dansent sur les murs. Des murs de pierre. Grossiers. Froids. Gigantesques. Je cligne des yeux, plusieurs fois, espérant que le cauchemar se dissipe.
Il ne se dissipe pas.
Je suis allongée sur un lit étroit, dur, recouvert d'une couverture de laine rêche qui gratte ma peau à travers ma robe. Ma robe. La robe bleu nuit de voyage. Je suis encore habillée. Mes cheveux sont défaits, en désordre, collés à mes tempes par une sueur froide. Ma nuque me fait mal. Mes poignets aussi. Je lève mes mains devant mes yeux. Pas d'entailles. Pas de sang. Juste une légère rougeur, comme si on les avait attachés puis détachés.
Mes souvenirs reviennent par fragments. Le carrosse. La route. Les hommes masqués. Les gardes neutralisés. L'homme qui m'avait hissée sur son cheval. La chevauchée interminable dans la nuit noire. Puis le noir total. On m'avait bandé les yeux. On m'avait donné à boire quelque chose. Et puis plus rien. On m'a endormie. Empoisonnée. Droguée. Peu importe le mot. On m'a rendue inconsciente pour m'emmener ici. Où ?
Je me redresse sur le lit. Mes vertèbres craquent. Mes muscles protestent. La chambre tourne une seconde, puis se stabilise.
Je me réveille dans une chambre inconnue.
Je regarde autour de moi. Les murs sont en pierre grise, suintants d'humidité par endroits. Des traînées sombres coulent le long des joints, comme des larmes de pierre. Le sol est dallé, froid, inégal, chaque pas à venir promet une morsure glaciale à travers mes fines bottines. Une unique fenêtre, étroite comme une meurtrière, laisse filtrer un filet de lumière grisâtre. L'aube. Il est presque l'aube. La pièce est meublée sobrement : le lit sur lequel je repose, une table de bois grossier dont le plateau est couvert de poussière et d'échardes, une chaise bancale aux pieds inégaux, une cruche d'eau posée par terre sur les dalles nues.
Et puis il y a les chaînes.
Des chaînes aux murs.
Je les vois soudain. Elles pendent du mur opposé, lourdes, rouillées, ternies par le temps et l'abandon. Trois chaînes. Peut-être quatre. Terminées par des menottes ouvertes, béantes, prêtes à refermer leur mâchoire de métal sur des poignets. Sur mes poignets. Des chaînes pour attacher un prisonnier. Pour attacher une prisonnière.
Mon cœur s'arrête de battre une seconde. Puis il repart, trop vite, trop fort, cognant contre mes côtes comme un oiseau affolé dans une cage. Je sens les battements dans ma gorge, dans mes tempes, dans mes doigts qui se mettent à trembler.
Pierre froide. Feu mourant. Des chaînes aux murs.
Je me lève du lit. Mes jambes flageolent. Je titube jusqu'à la cheminée, posant mes mains sur les pierres du manteau pour me stabiliser. Les braises sont presque éteintes, quelques points rouges dans un lit de cendre grise. Je tends mes mains vers cette chaleur résiduelle. Rien. Une tiédeur insuffisante, à peine perceptible. Le froid de la pierre me glace la plante des pieds à travers mes fines bottines de voyage. Je frissonne. Mes bras se couvrent de chair de poule. Mes dents claquent légèrement. Je serre les mâchoires pour les arrêter.
Je hurle.
Le cri m'échappe comme une chose vivante, déchirant le silence épais de la pièce. Un cri aigu, puissant, désespéré, qui rebondit contre les murs de pierre, qui se répercute en échos mourants dans les couloirs invisibles au-delà de la porte, qui monte vers des plafonds que je ne vois pas, qui se perd dans des étages que je n'imagine même pas. Ma voix est rauque, presque animale. Je n'ai jamais entendu ce cri avant. Il sort de moi comme si mon corps le vomissait.
— À l'aide ! Quelqu'un ! Répondez-moi !
Ma voix se brise sur le dernier mot. Je hurle de nouveau. Plus fort. Jusqu'à ce que ma gorge la brûle, jusqu'à ce que des larmes me montent aux yeux, non pas de tristesse mais d'effort, de rage, de terreur pure.
Personne ne vient.
Le silence retombe. Lourd. Oppressant. Absolu. Aucun pas dans le couloir. Aucune voix qui répond. Aucun grincement de porte. Rien que le souffle rauque de ma propre panique et le crépitement quasi inaudible des braises qui meurent, une à une, dans l'âtre froid.
J'attends. Une minute. Deux. Cinq. Dix peut-être. Le temps n'a plus de sens. Je fixe la porte en bois massif, sans poignée de mon côté, condamnée à être ouverte par quelqu'un d'autre. Personne ne vient.
Personne ne vient.
Je recule. Mon dos heurte le mur de pierre. Le froid traverse ma robe, ma chemise, ma peau. Je sens chaque grain de la pierre à travers le tissu. Je me laisse glisser le long du mur jusqu'à m'accroupir par terre, les genoux contre ma poitrine, les bras enroulés autour de mes jambes. Je serre mes propres bras. Je me serre moi-même. C'est la seule chaleur que j'ai.
Je hurle encore. Un cri plus court, rauque, épuisé. Puis un autre, plus faible. Puis un sanglot. Le sanglot monte du fond de ma poitrine, là où j'avais enfoui toutes mes peurs, tous mes renoncements, toutes mes larmes non versées pendant des années. Et soudain, c'est la rupture. Le barrage cède.
Les sanglots montent en moi, me submergent, me secouent. Je pleure. De rage. De peur. D'épuisement. Je pleure le mariage qui n'aura pas lieu, la liberté que je n'ai jamais eue, l'inconnu qui m'attend, les chaînes aux murs. Je pleure sur ma mère que je ne reverrai peut-être jamais, sur mon père qui m'a vendue, sur Sterling que je n'épouserai pas, sur cette vie qui n'a jamais été la mienne et qui maintenant m'est volée.
Mes larmes coulent sur mes joues froides. Je les essuie du revers de ma main. Je les essuie encore. Mais elles continuent de couler. Mes joues sont brûlantes de sel. Ma bouche a un goût amer. Mes narines coulent. Mon visage est un masque de larmes et de désespoir.
Personne ne vient.
Je finis par me taire. Par m'épuiser. Par me blottir contre le mur de pierre, les yeux grands ouverts dans la pénombre, fixant les chaînes suspendues. Je ne pleure plus. Je n'ai plus de larmes. Je suis vidée. Sèche. Creuse.
Le feu meurt complètement. La dernière braise s'éteint avec un minuscule sifflement. La lumière orangée disparaît. Il ne reste qu'un filet gris par la meurtrière. L'aube. Elle grandit lentement, impitoyablement, jetant une clarté pâle sur la pierre froide, sur les chaînes rouillées, sur la cruche d'eau, sur moi recroquevillée comme un animal blessé.
Je me réveille dans une chambre inconnue. Pierre froide. Feu mourant. Des chaînes aux murs.
J'ai hurlé. J'ai pleuré. J'ai attendu.
Personne n'est venu.
Chapitre 83AlexanderLes paroles de Livia ont balayé mes dernières résistances, elles ont fait tomber les dernières murailles que j'avais érigées autour de mon cœur, et je reste là, immobile, les mains posées sur les siennes, à la regarder avec une gratitude qui me submerge tout entier. Elle ne veut pas de mes excuses, elle ne veut pas de mon repentir, elle veut mon amour, elle veut ma confiance, elle veut que je cesse de fuir et que je l'accepte enfin comme le cadeau qu'elle est. Et dans ses yeux verts, dans ce regard d'émeraude qui a traversé mes ténèbres pour venir me chercher, je vois une vérité si pure, si lumineuse, qu'elle efface d'un coup toutes mes peurs et tous mes doutes.Elle se hisse sur la pointe des pieds, elle pose ses lèvres sur les miennes, et ce baiser, ce deuxième baiser, est u
Chapitre 82LiviaLes mots d'Alexander résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils se heurtent aux murs de pierre et reviennent vers moi comme des échos de sa souffrance, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine en voyant cet homme que j'aime se replier sur lui-même, se flageller, se punir pour des crimes qu'il a déjà expiés mille fois. Il est là, devant moi, les poings serrés, les mâchoires crispées, les yeux baissés comme un coupable devant son juge, et il me demande pardon, il me supplie de lui pardonner un baiser, un simple baiser, comme si ce geste d'amour était une faute impardonnable, comme si sa bouche sur la mienne était un crime de plus à ajouter à la liste de ses péchés.Je m'approche de lui, je réduis la distance qu'il a mise entre nous, et je pose mes mains sur
Chapitre 81AlexanderLe baiser s'achève, nos lèvres se séparent, et le silence retombe sur la bibliothèque comme un voile, chargé de tout ce qui vient de se passer, de tout ce que nous venons de nous dire sans mots, de tout cet amour qui a éclaté entre nous comme une digue qui cède. Mais alors que je devrais me sentir comblé, apaisé, vivant, quelque chose se brise en moi, une pensée parasite s'insinue dans mon esprit, une pensée qui me glace le sang et qui fait vaciller mon bonheur naissant. Je recule, je fais un pas en arrière, je détache mes mains de sa taille, et je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard, incapable de supporter la douceur qui émane d'elle, incapable d'accepter ce que je viens de faire.— Pardonnez-moi, murmuré-je d'une voix brisée, une voix qui n'est plus qu'un filet
Chapitre 80LiviaLe baiser d'Alexander est une révélation, une renaissance, un bouleversement si total que je sens le monde entier vaciller autour de moi, et je m'accroche à lui comme une naufragée à une bouée, les doigts crispés sur ses épaules, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. Ses lèvres sont douces contre les miennes, ses mains tremblent légèrement sur mes joues, et je sens dans ce baiser toute la peur et tout l'amour qu'il a retenus pendant des années, toute la tendresse qu'il n'a jamais osé offrir, toute la confiance qu'il m'accorde enfin. Je réponds à son baiser, je réponds de toute mon âme, de tout mon corps, de tout mon être, et je laisse mes lèvres bouger contre les siennes dans un dialogue silencieux qui n'appartient qu'à nous.Mes mains remontent
Chapitre 79AlexanderLes mots de Livia résonnent encore dans l'air du petit matin, ils se mêlent à la lumière dorée qui filtre à travers les fenêtres ogivales, ils dansent autour de nous comme des lucioles invisibles, et je sens mon cœur se gonfler d'une émotion si vaste, si profonde, qu'elle menace de me submerger tout entier. Elle vient de me dire qu'elle ne partira pas, qu'elle restera pour Eleanor, pour Thornfield, pour moi, et ces mots, ces mots simples et puissants, sont en train de détruire les dernières murailles que j'avais érigées autour de mon âme. Elle est là, devant moi, les yeux verts brillants de larmes et d'amour, les mains posées sur mon torse, le visage levé vers le mien, et je sais que c'est le moment, que c'est l'instant que j'ai attendu sans le savoir depuis le premier jour, depuis la première fois q
Chapitre 78LiviaLes mots d'Alexander résonnent encore dans l'air du petit matin, ils flottent autour de nous comme des bulles de savon qui n'éclatent pas, et je sens son regard posé sur moi, ce regard gris qui a tant changé depuis le premier jour, ce regard qui est passé de la glace à la braise, de la haine à l'amour, de la méfiance à la confiance. Il vient de me dire qu'il ne veut plus que je parte, il vient de m'ouvrir son cœur comme il ne l'a jamais fait, il vient de me supplier de rester avec une vulnérabilité qui me bouleverse, et je sais, je sais au plus profond de mon être, que ma place est ici, que je ne partirai jamais, que je ne pourrais pas partir même si je le voulais, parce que cet homme est devenu ma maison, mon refuge, mon avenir.Je m'approche de lui, je me lève du canapé où nous ét
Chapitre 9AlexanderJe reviens dans la chambre une heure plus tard, comme je l'ai promis, comme je l'ai ordonné, et cette fois je ne suis pas seul. Gideon m'accompagne, silhouette noire et silencieuse qui se tient en retrait près de la porte, et dans mes mains gantées de cuir noir, je tiens le con
Chapitre 8LiviaIl est parti. La porte s'est refermée sur lui avec ce bruit sec et définitif que je commence à connaître, ce claquement de loquet qui est devenu la bande-son de mon cauchemar éveillé, et je reste seule dans la chambre glacée, debout près de la fenêtre ogivale, les doigts crispés su
Chapitre 7AlexanderLa question de Livia flotte dans l'air glacé de la chambre, et je la vois, cette femme qui me défie du regard malgré la terreur qui fait trembler ses mains, malgré la pâleur de ses joues, malgré les cernes violettes qui soulignent ses yeux verts et trahissent une nuit de larmes
Chapitre 6LiviaLe nom claque dans l'air glacé de la chambre comme un coup de fouet, et tout mon être se fige, se cristallise, se transforme en une statue de sel et d'effroi. Blackthorn. Ashford. Les deux noms sont une seule et même malédiction dans la bouche de cet homme, et je les reconnais avec







