Share

Chapitre 6

last update publish date: 2026-06-12 03:07:43

Chapitre 6

Livia

Le nom claque dans l'air glacé de la chambre comme un coup de fouet, et tout mon être se fige, se cristallise, se transforme en une statue de sel et d'effroi. Blackthorn. Ashford. Les deux noms sont une seule et même malédiction dans la bouche de cet homme, et je les reconnais avec une terreur viscérale qui remonte des profondeurs de mon enfance, de ces nuits où mon père, le visage blême et les mains tremblantes, ordonnait qu'on ferme les portes à double tour en murmurant des imprécations contre cette famille maudite. L'ennemi juré de mon père, le spectre qui hantait nos couloirs et nos silences, le nom qu'on ne prononçait jamais sans baisser la voix, le voilà maintenant devant moi, incarné dans cet homme vêtu de noir, ce duc au visage de marbre et aux yeux de glace qui me regarde sans ciller comme un prédateur contemple une proie déjà morte.

Je sens le sol se dérober sous mes pieds, mes jambes menacent de céder, mais je me retiens à ma fierté comme un naufragé à une épave, je m'accroche à ce qui me reste de dignité avec une force désespérée. Mes doigts se crispent si fort sur le velours de ma robe que le tissu gémit sous la tension, mes jointures blanchissent, mes ongles s'enfoncent dans mes paumes à travers l'étoffe, et cette douleur minuscule est le seul point d'ancrage qui me relie à la réalité, à ce moment impossible, à cet homme qui se tient devant moi comme l'incarnation de toutes les légendes funestes qu'on m'a racontées. Sa beauté est une offense, une insulte à l'univers, un visage taillé par un sculpteur cruel qui aurait voulu donner à la haine sa forme la plus parfaite. Ses yeux gris, fixes et froids comme un ciel d'hiver, me transpercent sans effort, et je sens qu'il voit tout de moi, qu'il lit ma peur, ma fatigue, ma résistance obstinée, qu'il boit chacune de mes faiblesses comme un nectar précieux.

Je respire, j'essaie de respirer calmement, mais l'air glacé de la chambre brûle mes poumons comme un poison. Je pense à mon père, à ses silences coupables, à ses dettes, à ses mensonges, à tout ce qu'il a fait pour en arriver là, pour que sa fille unique se retrouve prisonnière d'un duc fantôme dans un château de cauchemar. Je pense à ma mère, à ses larmes étouffées dans un mouchoir de dentelle, à ses mains tremblantes sur mon voile de mariée. Je pense au Comte de Sterling, à son visage rubicond et satisfait, au marché honteux que j'avais accepté pour sauver ma famille du gouffre. Et maintenant, tout cela semble dérisoire, absurde, un mauvais rêve dissipé par la réalité tranchante de cet homme en noir qui me fixe avec l'intensité d'un archange déchu.

— Vous allez me tuer ?

Ma voix s'élève dans le silence, plus forte que je ne l'aurais cru possible, plus stable que je ne l'espérais. Elle porte en elle toute la terreur que j'essaie de contenir, mais aussi autre chose, une espèce de défi désespéré, une bravade de condamnée qui refuse de s'agenouiller avant d'avoir entendu la sentence. Les mots résonnent dans la chambre glacée, ils se répercutent contre les murs de pierre et les tentures fanées, et je les entends comme s'ils venaient d'une autre personne, d'une femme plus courageuse, d'une femme qui n'a pas passé la nuit à trembler seule dans l'obscurité en fixant un contrat de mariage comme on fixe son arrêt de mort. Mes yeux verts ne quittent pas les siens, je refuse de baisser le regard, je refuse de lui offrir cette satisfaction, même si mon cœur bat si fort que je le sens pulser dans mes tempes, même si mes jambes sont si faibles que je dois m'appuyer au rebord de pierre de la fenêtre pour ne pas m'effondrer.

Je vois son visage impassible, ce marbre parfait qui ne laisse rien filtrer, et pourtant, l'espace d'un éclair, je crois deviner une ombre, un infime frémissement au coin de sa bouche, quelque chose qui ressemble à de la surprise ou à de l'admiration réticente. Mais ce n'est peut-être qu'un jeu de la lumière grise de l'aube sur ses traits sculptés, une illusion née de mon épuisement et de ma terreur. Il ne répond pas tout de suite, il laisse le silence s'étirer, il laisse ma question flotter dans l'air glacé comme une fumée qui refuse de se dissiper, et cet art de la temporisation est une cruauté en soi, une torture raffinée que je subis sans pouvoir m'en défendre.

La mort serait simple, voilà ce que je pense sans le dire, la mort serait presque une délivrance après cette nuit d'angoisse, après la découverte du contrat, après la signature que Gideon m'a arrachée sous la menace. Mais quelque chose dans le regard de cet homme me dit que la mort n'est pas ce qu'il est venu m'offrir, qu'il a prévu autre chose, quelque chose de pire, quelque chose qui dépasse tout ce que mon esprit épuisé peut concevoir. Et cette incertitude est plus terrifiante encore que la certitude de mourir.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le chantage du duc   Chapitre 39

    Chapitre 39AlexanderLe matin est gris, comme toujours à Thornfield, un matin de brume épaisse et de vent glacial qui s'infiltre par les fissures des murs de pierre et fait vaciller les flammes des bougies dans leurs chandeliers d'argent terni, et je me surprends à penser à elle avant même d'avoir ouvert les yeux, avant même d'avoir quitté le fauteuil de cuir usé où j'ai passé une nuit blanche de plus à fixer le portrait de ma sœur sans trouver le sommeil. Livia. Son prénom résonne dans ma tête comme une musique lointaine, une mélodie que je n'ai pas entendue depuis des années et qui me revient par fragments, par bouffées, par vagues successives qui me submergent sans prévenir. Elle n'est plus seulement ma prisonnière, elle n'est plus seulement la fille de mon ennemi, elle n'est plus seulement la Duchesse d

  • Le chantage du duc   Chapitre 38

    Chapitre 38LiviaLes mots du Duc résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils flottent dans l'air chargé de l'odeur du cuir ancien, du papier jauni, de la cire d'abeille et de la fumée de bois, et je les reçois comme un cadeau inattendu, comme une confidence qu'il me fait sans même s'en rendre compte, comme une porte qu'il entrouvre sur son passé et qu'il me permet de regarder par l'entrebâillement. Autrefois. Il lisait, autrefois. Sa mère lui avait transmis cette passion, cette passion qui est aussi la mienne, cette passion que ma propre mère a encouragée en cachette, en glissant des livres sous mon oreiller quand mon père ne regardait pas, en me faisant promettre de ne jamais en parler à quiconque. Nous avons cela en commun, lui et moi, cette chose minuscule et fragile, cette étincelle qui a survécu aux tragédies et aux menso

  • Le chantage du duc   Chapitre 37

    Chapitre 37AlexanderLa question de Livia m'a pris par surprise, elle est venue se loger dans ma poitrine comme une flèche qui atteint sa cible sans qu'on l'ait vue venir, sans qu'on ait entendu le sifflement de sa trajectoire, et je reste un long moment sans répondre, les doigts crispés sur le document que je ne lis plus, que je n'ai jamais lu, les yeux fixés sur cette femme qui me regarde avec une curiosité douce et prudente, comme si elle craignait de briser quelque chose de fragile entre nous, comme si elle savait que ses mots pouvaient être des pierres ou des plumes selon la façon dont je les reçois. Vous lisez, Votre Grâce ? La question est simple, presque banale, elle pourrait être posée par n'importe qui dans n'importe quelle circonstance, et pourtant elle ouvre une porte que j'avais fermée à double tour il y a dix ans, une porte qu

  • Le chantage du duc   Chapitre 36

    Chapitre 36LiviaLes jours ont passé depuis que le Duc m'a ouvert les portes de sa bibliothèque, des jours gris et froids qui se succèdent sans que rien ne les distingue les uns des autres, et je suis devenue une habituée de cette pièce immense aux murs tapissés de livres, une présence silencieuse qui se glisse entre les rayonnages comme un fantôme discret que personne n'ose déranger. Chaque après-midi, après le déjeuner que Marta m'apporte dans ma chambre sur un plateau d'argent terni, après avoir mangé en silence face à la fenêtre ogivale qui donne sur la lande déserte et la mer grise, Gideon vient me chercher et me conduit à travers les couloirs de pierre froide jusqu'à la bibliothèque où le Duc travaille derrière son grand bureau d'acajou, et je m'installe dans le fauteuil

  • Le chantage du duc   Chapitre 35

    Chapitre 35AlexanderLa demande de Livia me parvient par Gideon, qui la tient de Marta, qui l'a reçue de la bouche même de la Duchesse, et je reste un long moment sans répondre, assis derrière le grand bureau d'acajou de la bibliothèque, les doigts posés sur un exemplaire de Montaigne que je n'arrive pas à lire, que je n'essaie même pas de lire, les yeux fixés sur les pages jaunies sans en voir les mots. Un livre. Elle demande un livre. La femme que j'ai enlevée, séquestrée, mariée de force dans une chapelle glacée devant un prêtre réticent, la femme qui a bravé mon interdiction et marché pieds nus sur les cendres de ma famille, cette femme demande un livre comme une prisonnière modèle qui s'ennuie dans sa cellule et qui cherche à passer le temps, à échapper

  • Le chantage du duc   Chapitre 34

    Chapitre 34LiviaLe lendemain matin, quand Marta vient m'apporter mon plateau de petit-déjeuner, elle me trouve assise au bord du lit, les pieds propres cette fois, lavés des cendres de l'aile ouest qui maculaient encore mes orteils quand je me suis endormie à l'aube, les cheveux brossés et relevés en un chignon simple qui dégage ma nuque, vêtue de la robe grise que j'ai adoptée comme un uniforme de captivité et qui est devenue, paradoxalement, une sorte de réconfort dans sa constance. Le feu dans la cheminée a été ranimé par la servante avant mon réveil, les braises rougeoyantes crépitent doucement dans l'âtre en projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre, et la lumière grise du jour, cette lumière pâle et sans éclat qui est la seule que Thornfield connaisse, filtre à travers la f

  • Le chantage du duc   Chapitre 8

    Chapitre 8LiviaIl est parti. La porte s'est refermée sur lui avec ce bruit sec et définitif que je commence à connaître, ce claquement de loquet qui est devenu la bande-son de mon cauchemar éveillé, et je reste seule dans la chambre glacée, debout près de la fenêtre ogivale, les doigts crispés su

  • Le chantage du duc   Chapitre 7

    Chapitre 7AlexanderLa question de Livia flotte dans l'air glacé de la chambre, et je la vois, cette femme qui me défie du regard malgré la terreur qui fait trembler ses mains, malgré la pâleur de ses joues, malgré les cernes violettes qui soulignent ses yeux verts et trahissent une nuit de larmes

  • Le chantage du duc   Chapitre 5

    Chapitre 5AlexanderL'aube est grise, une aube sans soleil, sans éclat, une simple dilution de l'obscurité en un jour pâle et maladif qui semble hésiter à se lever tout à fait. Je n'ai pas dormi, je n'ai même pas essayé, et mon corps tout entier est tendu comme la corde d'un arc juste avant la déc

  • Le chantage du duc   Chapitre 4

    Chapitre 4LiviaJe me réveille dans une chambre inconnue.L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status