LOGINChapitre 4
Alessia
Ma chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.
Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au portant, blanche et immobile comme une promesse de pierre tombale. Dans quelques heures, je la porterai. Dans quelques heures, je dirai oui.
Je ne regarde pas mon reflet. Je ne veux pas voir cette femme que je ne reconnais plus, cette étrangère aux yeux cernés, aux lèvres pâles, aux mains tremblantes posées sur ses cuisses nues sous le peignoir de satin. Je fixe le mur. Il y a une fissure dans le papier peint, juste au-dessus de la prise électrique. Je la connais par cœur. Je l’ai suivie des yeux pendant des nuits entières, à écouter mon cœur battre la chamade en pensant à demain, à Enzo, à ma vie qui s’arrête.
La porte s’ouvre sans qu’on frappe.
Je ne me retourne pas. Je connais ce pas, cette façon de poser les chaussures sur le parquet comme si chaque pas était une signature. Mon père.
Don Vincenzo Greco entre dans la chambre. Il referme la derrière lui, doucement. Le bruit de la serrure qui s’enclenche fait vibrer l’air. Il s’arrête à deux mètres de moi, les bras croisés, le costume noir impeccable, le cheveu argenté plaqué en arrière. Dans la glace, je vois son visage. Il ne sourit pas.
— Laisse-moi te regarder, dit-il.
Sa voix est calme. Pas de colère, pas d’émotion apparente. Juste cette autorité naturelle qui a toujours fait taire les pièces entières quand il parle.
Je ne bouge pas. Il contourne le fauteuil, vient se placer devant moi. Il s’accroupit pour être à ma hauteur. Ses mains se posent sur mes genoux. Elles sont chaudes, larges, couvertes de cette peau tannée par les années de pouvoir.
— Tu ne m’as pas dit bonjour, Alessia.
— Bonjour, père.
Ma voix est plate, vide. Je ne peux pas faire mieux. Il y a trop de nœuds dans ma gorge, trop de larmes retenues, trop de colère refoulée.
Il hoche la tête. Il semble satisfait. La politesse, même mécanique, lui suffit.
— Tu es prête ?
— Oui.
— Tu mens.
Le mot claque entre nous. Je relève enfin les yeux vers lui. Ses pupilles sont noires comme l’encre, impossibles à lire. Il n’y a rien derrière, rien que la certitude d’un homme qui n’a jamais douté de rien.
— Je ne mens pas, père. Je suis prête. Je ferai mon devoir.
Il se redresse. Il fait quelques pas vers la fenêtre, écarte le rideau. La lumière du jour entre, brutale. Je cligne des paupières. Le soleil dessine son ombre sur le parquet, longue et fine comme une lame.
— Ton devoir, répète-t-il. Tu sais ce que c’est, le devoir ?
— Oui.
— Alors dis-le moi.
Sa voix s’est durcie. Ce n’est plus une question. C’est un ordre. Il veut m’entendre prononcer les mots, les graver dans l’air pour qu’ils deviennent réels, irréversibles.
Je serre les mâchoires. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. Je respire lentement, comme on respire avant de plonger dans une eau glacée.
— Le devoir, c’est de servir la famille. De protéger le nom des Greco. De faire ce qui est nécessaire, même si cela coûte tout ce que l’on a.
— Et toi, qu’est-ce que tu as à coûter ?
— Moi-même.
Il se retourne. Son visage s’est adouci, mais c’est une douceur de prédateur, celle qui précède la morsure. Il s’approche de moi à nouveau. Il pose une main sur mon épaule, la serre juste assez pour me faire mal.
— Tu es une Greco avant d’être une femme, Alessia.
La phrase. Je l’ai entendue mille fois. Depuis que je suis en âge de comprendre. Depuis que ma mère est morte et que j’ai compris que je n’avais plus d’alliée dans ce palais. Tu es une Greco avant d’être une femme. Cela signifie que ton corps ne t’appartient pas, que ton cœur ne t’appartient pas, que tes rêves ne t’appartiennent pas. Tu es une propriété, un symbole, une monnaie d’échange.
Je baisse les yeux sur ses doigts qui s’enfoncent dans ma chair à travers le satin.
— Je sais, père.
— Tu sais. Mais est-ce que tu comprends ?
Il relâche son étreinte. Il se baisse à nouveau, cherche mon regard. Je le fixe. Je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas.
— Dans quelques heures, Enzo Marchetti posera une bague à ton doigt. Tu deviendras sa femme. Tu porteras ses enfants. Tu tiendras son foyer. Et tu ne te plaindras jamais. Jamais, tu m’entends ?
— Je t’entends.
— Parce que si tu te plains, si tu donnes ne serait-ce qu’une raison aux Marchetti de douter de cette alliance, tout ce que j’ai construit s’effondrera. La paix que j’ai payée de mon sang s’effondrera. Et je ne te le pardonnerai pas.
Il n’y a pas de menace dans sa voix. C’est pire. Il y a une certitude. Il ne me tuera pas, il ne me frappera pas. Il me détruira d’une autre façon. Il m’effacera. Je deviendrai une non-personne, une ombre dans un coin de son palais, une folle qu’on enferme et qu’on oublie.
Je hoche la tête.
— Je ne me plaindrai pas. Je ferai mon devoir.
Il me regarde longuement. Ses yeux scrutent mon visage, cherchent la faille, l’hésitation, le mensonge. Il ne trouve rien. Parce que je ne mens pas. Je ferai mon devoir. Je n’ai pas le choix.
Il se redresse. Il va vers la porte, s’arrête sur le seuil. Il ne se retourne pas.
— Tu es belle, Alessia. Ta mère aurait été fière de toi.
Puis il sort.
La porte se referme. Le silence revient, plus lourd qu’avant.
Je reste assise, immobile. Les mains sur mes genoux. Les yeux sur la fissure dans le papier peint. Une Greco avant d’être une femme. Une Greco avant d’être une femme.
Je ne sais pas ce que c’est, être une femme. Je n’ai jamais eu le droit de le découvrir. On m’a appris à marcher droite, à parler bas, à sourire même quand j’avais envie de hurler. On m’a appris à plaire, à séduire, à obéir. On m’a appris que mon corps était une arme, une monnaie, un territoire à négocier.
Mais on ne m’a jamais appris à être moi.
Je me lève. Mes jambes tremblent. Je vais vers la fenêtre, écarte le rideau. Les jardins sont pleins d’hommes en costume, de femmes en robe, de voitures noires qui défilent sur l’allée. Les invités arrivent. Les photographes mitraillent. Tout le monde sourit. Tout le monde se félicite. Le grand jour. Le mariage du siècle.
Je presse mon front contre la vitre. Le verre est froid. Je ferme les yeux.
Je pense à lui.
Matteo Castellano.
Je ne devrais pas. Il est mort. Mon père l’a tué. Je ne sais pas pourquoi. Je ne saurai jamais. Mais dans mon ventre, quelque chose me dit que ce n’est pas une coïncidence. La veille de mon mariage, on exécute l’assassin le plus fidèle de la famille. Pourquoi ? Quel rapport avec moi ?
Je n’ai pas de réponse.
Je n’aurai jamais de réponse.
Je rouvre les yeux. Mon reflet dans la vitre est flou, déformé. Une femme en peignoir de satin, les cheveux tirés, les yeux rouges. Une femme qui va dire oui dans quelques heures.
Une Greco avant d’être une femme.
J’entends Rosa qui remonte le couloir, ses talons qui claquent sur le marbre. Elle va entrer, sourire, me prendre par la main, me guider vers la chapelle. Et je la suivrai. Comme toujours. Comme une brebis.
Je pose une main sur mon ventre. À l’intérieur, quelque chose bouge. Pas un enfant. Pas encore. Mais une certitude. Une certitude que ce mariage n’aura pas lieu. Pas comme ça. Pas aujourd’hui.
Je ne sais pas pourquoi je le pense. Je ne sais pas ce qui va se passer. Mais mon corps le sait. Mon corps se prépare à quelque chose.
La porte s’ouvre.
— Ma chérie, tout est prêt ! dit Rosa, radieuse.
Je me retourne. Je souris.
— J’arrive.
Rosa ne voit rien. Elle ne voit que la mariée parfaite, la princesse docile, la fille obéissante. Elle ne voit pas le feu qui couve sous mes cendres.
Je la suis.
Dans le couloir, les murs sont blancs, les fleurs sont blanches, les rubans sont blancs. Tout est blanc. Comme un linceul. Comme un tombeau.
Je marche vers la chapelle.
Je marche vers Enzo.
Je marche vers ma mort.
Mais à chaque pas, une voix en moi murmure : pas aujourd’hui.
Chapitre 60AlessiaJe rêve de lui.Je ne sais pas comment je le sais, je ne sais pas comment je le reconnais, mais je le sais. C'est lui. C'est sa silhouette, ses épaules larges, sa nuque penchée, ses mains qui savent tuer et qui savent dessiner. Il est là, dans mon rêve, et il ne me parle pas. Il me regarde, simplement, avec ses yeux bleus presque blancs, et ce regard-là me transperce plus que tous les mots qu'il pourrait prononcer.Nous sommes dans la cabane. Le feu crépite. La neige tombe dehors. Et lui, il est debout devant moi, immobile, les bras le long du corps, les poings ouverts, les cicatrices exposées sur son torse nu. Je tends la main vers lui. Je veux le toucher, je veux sentir sa peau sous mes doigts, je veux vérifier qu'il est réel, qu'il est vivant, qu'il est là. Mais ma main ne l'atteint pas. Elle traverse le
Chapitre 59MatteoJe ne dors pas.La nuit est trop longue, trop silencieuse, trop pleine d'elle. Je suis assis contre le mur, les genoux remontés, les bras croisés sur ma poitrine, et je fixe le plafond de planches sans le voir. Le feu s'est éteint depuis des heures, les braises rougeoient à peine dans la cheminée, et le froid s'est infiltré dans la cabane, ce froid qui mord les doigts et engourdit les membres et qui ne réussit pas à me faire fermer les yeux.Je pense à elle.Je ne veux pas. Je lutte. Je me répète que c'est une erreur, que c'est dangereux, que c'est exactement ce que je m'étais juré de ne jamais faire. Mais rien n'y fait. Elle est là, dans ma tête, dans ma poitrine, dans chaque battement de mon cœur qui refuse de ralentir. Elle est là, avec ses ye
Chapitre 58AlessiaJe le regarde partir.Il ouvre la porte, il ne se retourne pas, et la neige s'engouffre dans la cabane, des flocons qui tourbillonnent autour de lui comme un adieu silencieux. La porte se referme. Le bruit de ses pas décroît dans la nuit. Et je reste seule.Seule avec le feu qui crépite.Seule avec le silence qui retombe.Seule avec cette chaleur qui persiste sur ma peau, là où il m'a tenue, là où ses doigts ont serré ma taille, là où sa main a recouvert la mienne.Je touche ma poitrine.Ma paume se pose là où son cœur battait contre le mien, là où j'ai senti ce rythme fou qui n'était pas le mien, qui n'était pas le sien, qui était le nôtre, ce battement à l'uniss
Chapitre 57MatteoJe m'éloigne brusquement.— Assez pour aujourd'hui.Ma voix est plus dure que je ne le voudrais, plus sèche, plus tranchante, et je vois Alessia tressaillir, comme si je l'avais giflée. Elle ne dit rien. Elle reste assise sur le matelas, les genoux remontés contre la poitrine, la couverture serrée autour de ses épaules, et elle me regarde avec ces yeux noirs qui voient tout, qui comprennent tout, qui me dépouillent de toutes mes défenses.Je ne peux pas rester ici. Je ne peux pas continuer à la regarder. Je ne peux pas sentir mon cœur s'emballer chaque fois qu'elle est près de moi. Je ne peux pas me permettre cette faiblesse. Pas maintenant. Pas alors que tout est en jeu. Pas alors que la vengeance est à portée de main.— Tu pars ?&
Chapitre 56AlessiaJe sens mon cœur s'accélérer.C'est une sensation que je connais, que j'ai apprise à reconnaître au fil des années, ce battement qui s'emballe, cette poitrine qui se serre, ce souffle qui devient court. Mon corps réagit avant ma tête, toujours, et cette réaction-là, je la déteste plus que tout.Je déteste cette sensation.Je la déteste parce qu'elle me rappelle que je ne contrôle rien. Parce qu'elle me rappelle que je ne suis pas cette femme forte que je prétends être, cette survivante que j'ai construite couche après couche, cette guerrière que Matteo est en train de former. Parce qu'elle me rappelle que sous l'armure, sous les cicatrices, sous les poings serrés, il y a encore cette petite fille qui a peur, qui tremble, qui attend qu
Chapitre 55MatteoJe la regarde se placer face à moi, les pieds nus sur le plancher, les poings levés, et je sens cette tension qui monte entre nous, cette tension qui n'a rien à voir avec l'entraînement, cette tension qui s'installe chaque fois que nos corps se rapprochent un peu trop.— Encore.Elle frappe. Je pare. Sa main glisse contre la mienne, sa peau contre ma peau, et ce contact me brûle plus qu'il ne devrait.— Bien. Recommence.Elle recommence. Son poing part, je l'esquive, et elle perd l'équilibre. Son corps bascule vers moi. Je la rattrape par la taille pour l'empêcher de tomber.Sa poitrine contre la mienne. Son souffle contre mon cou. Ses mains qui s'agrippent à mon sweat.Le temps s'arrête.Je la tiens. Elle es
Chapitre 6AlessiaL’air de la nuit est une lame froide contre mes joues brûlantes.J’ai fui la salle de réception sous prétexte d’un malaise, un mouchoir pressé sur mes lèvres, un sourire d’excuse balbutié à l’oreille de Rosa qui s’est aussitôt inquiétée de la pâleur de mon teint. Je lui ai menti a
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une prome
Chapitre 3Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je
Chapitre 2AlessiaCette robe est une cage de soie.Je la regarde suspendue au portant, blanche et cruelle, avec ses dentelles qui ressemblent à des toiles d'araignée. Dans trois heures, on va me la mettre sur le corps comme on habille une poupée pour une vitrine. Dans huit heures, je serai devant







