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Chapitre 4

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:09:46

Chapitre 4

Alessia

Ma chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.

Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au portant, blanche et immobile comme une promesse de pierre tombale. Dans quelques heures, je la porterai. Dans quelques heures, je dirai oui.

Je ne regarde pas mon reflet. Je ne veux pas voir cette femme que je ne reconnais plus, cette étrangère aux yeux cernés, aux lèvres pâles, aux mains tremblantes posées sur ses cuisses nues sous le peignoir de satin. Je fixe le mur. Il y a une fissure dans le papier peint, juste au-dessus de la prise électrique. Je la connais par cœur. Je l’ai suivie des yeux pendant des nuits entières, à écouter mon cœur battre la chamade en pensant à demain, à Enzo, à ma vie qui s’arrête.

La porte s’ouvre sans qu’on frappe.

Je ne me retourne pas. Je connais ce pas, cette façon de poser les chaussures sur le parquet comme si chaque pas était une signature. Mon père.

Don Vincenzo Greco entre dans la chambre. Il referme la derrière lui, doucement. Le bruit de la serrure qui s’enclenche fait vibrer l’air. Il s’arrête à deux mètres de moi, les bras croisés, le costume noir impeccable, le cheveu argenté plaqué en arrière. Dans la glace, je vois son visage. Il ne sourit pas.

— Laisse-moi te regarder, dit-il.

Sa voix est calme. Pas de colère, pas d’émotion apparente. Juste cette autorité naturelle qui a toujours fait taire les pièces entières quand il parle.

Je ne bouge pas. Il contourne le fauteuil, vient se placer devant moi. Il s’accroupit pour être à ma hauteur. Ses mains se posent sur mes genoux. Elles sont chaudes, larges, couvertes de cette peau tannée par les années de pouvoir.

— Tu ne m’as pas dit bonjour, Alessia.

— Bonjour, père.

Ma voix est plate, vide. Je ne peux pas faire mieux. Il y a trop de nœuds dans ma gorge, trop de larmes retenues, trop de colère refoulée.

Il hoche la tête. Il semble satisfait. La politesse, même mécanique, lui suffit.

— Tu es prête ?

— Oui.

— Tu mens.

Le mot claque entre nous. Je relève enfin les yeux vers lui. Ses pupilles sont noires comme l’encre, impossibles à lire. Il n’y a rien derrière, rien que la certitude d’un homme qui n’a jamais douté de rien.

— Je ne mens pas, père. Je suis prête. Je ferai mon devoir.

Il se redresse. Il fait quelques pas vers la fenêtre, écarte le rideau. La lumière du jour entre, brutale. Je cligne des paupières. Le soleil dessine son ombre sur le parquet, longue et fine comme une lame.

— Ton devoir, répète-t-il. Tu sais ce que c’est, le devoir ?

— Oui.

— Alors dis-le moi.

Sa voix s’est durcie. Ce n’est plus une question. C’est un ordre. Il veut m’entendre prononcer les mots, les graver dans l’air pour qu’ils deviennent réels, irréversibles.

Je serre les mâchoires. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. Je respire lentement, comme on respire avant de plonger dans une eau glacée.

— Le devoir, c’est de servir la famille. De protéger le nom des Greco. De faire ce qui est nécessaire, même si cela coûte tout ce que l’on a.

— Et toi, qu’est-ce que tu as à coûter ?

— Moi-même.

Il se retourne. Son visage s’est adouci, mais c’est une douceur de prédateur, celle qui précède la morsure. Il s’approche de moi à nouveau. Il pose une main sur mon épaule, la serre juste assez pour me faire mal.

— Tu es une Greco avant d’être une femme, Alessia.

La phrase. Je l’ai entendue mille fois. Depuis que je suis en âge de comprendre. Depuis que ma mère est morte et que j’ai compris que je n’avais plus d’alliée dans ce palais. Tu es une Greco avant d’être une femme. Cela signifie que ton corps ne t’appartient pas, que ton cœur ne t’appartient pas, que tes rêves ne t’appartiennent pas. Tu es une propriété, un symbole, une monnaie d’échange.

Je baisse les yeux sur ses doigts qui s’enfoncent dans ma chair à travers le satin.

— Je sais, père.

— Tu sais. Mais est-ce que tu comprends ?

Il relâche son étreinte. Il se baisse à nouveau, cherche mon regard. Je le fixe. Je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas.

— Dans quelques heures, Enzo Marchetti posera une bague à ton doigt. Tu deviendras sa femme. Tu porteras ses enfants. Tu tiendras son foyer. Et tu ne te plaindras jamais. Jamais, tu m’entends ?

— Je t’entends.

— Parce que si tu te plains, si tu donnes ne serait-ce qu’une raison aux Marchetti de douter de cette alliance, tout ce que j’ai construit s’effondrera. La paix que j’ai payée de mon sang s’effondrera. Et je ne te le pardonnerai pas.

Il n’y a pas de menace dans sa voix. C’est pire. Il y a une certitude. Il ne me tuera pas, il ne me frappera pas. Il me détruira d’une autre façon. Il m’effacera. Je deviendrai une non-personne, une ombre dans un coin de son palais, une folle qu’on enferme et qu’on oublie.

Je hoche la tête.

— Je ne me plaindrai pas. Je ferai mon devoir.

Il me regarde longuement. Ses yeux scrutent mon visage, cherchent la faille, l’hésitation, le mensonge. Il ne trouve rien. Parce que je ne mens pas. Je ferai mon devoir. Je n’ai pas le choix.

Il se redresse. Il va vers la porte, s’arrête sur le seuil. Il ne se retourne pas.

— Tu es belle, Alessia. Ta mère aurait été fière de toi.

Puis il sort.

La porte se referme. Le silence revient, plus lourd qu’avant.

Je reste assise, immobile. Les mains sur mes genoux. Les yeux sur la fissure dans le papier peint. Une Greco avant d’être une femme. Une Greco avant d’être une femme.

Je ne sais pas ce que c’est, être une femme. Je n’ai jamais eu le droit de le découvrir. On m’a appris à marcher droite, à parler bas, à sourire même quand j’avais envie de hurler. On m’a appris à plaire, à séduire, à obéir. On m’a appris que mon corps était une arme, une monnaie, un territoire à négocier.

Mais on ne m’a jamais appris à être moi.

Je me lève. Mes jambes tremblent. Je vais vers la fenêtre, écarte le rideau. Les jardins sont pleins d’hommes en costume, de femmes en robe, de voitures noires qui défilent sur l’allée. Les invités arrivent. Les photographes mitraillent. Tout le monde sourit. Tout le monde se félicite. Le grand jour. Le mariage du siècle.

Je presse mon front contre la vitre. Le verre est froid. Je ferme les yeux.

Je pense à lui.

Matteo Castellano.

Je ne devrais pas. Il est mort. Mon père l’a tué. Je ne sais pas pourquoi. Je ne saurai jamais. Mais dans mon ventre, quelque chose me dit que ce n’est pas une coïncidence. La veille de mon mariage, on exécute l’assassin le plus fidèle de la famille. Pourquoi ? Quel rapport avec moi ?

Je n’ai pas de réponse.

Je n’aurai jamais de réponse.

Je rouvre les yeux. Mon reflet dans la vitre est flou, déformé. Une femme en peignoir de satin, les cheveux tirés, les yeux rouges. Une femme qui va dire oui dans quelques heures.

Une Greco avant d’être une femme.

J’entends Rosa qui remonte le couloir, ses talons qui claquent sur le marbre. Elle va entrer, sourire, me prendre par la main, me guider vers la chapelle. Et je la suivrai. Comme toujours. Comme une brebis.

Je pose une main sur mon ventre. À l’intérieur, quelque chose bouge. Pas un enfant. Pas encore. Mais une certitude. Une certitude que ce mariage n’aura pas lieu. Pas comme ça. Pas aujourd’hui.

Je ne sais pas pourquoi je le pense. Je ne sais pas ce qui va se passer. Mais mon corps le sait. Mon corps se prépare à quelque chose.

La porte s’ouvre.

— Ma chérie, tout est prêt ! dit Rosa, radieuse.

Je me retourne. Je souris.

— J’arrive.

Rosa ne voit rien. Elle ne voit que la mariée parfaite, la princesse docile, la fille obéissante. Elle ne voit pas le feu qui couve sous mes cendres.

Je la suis.

Dans le couloir, les murs sont blancs, les fleurs sont blanches, les rubans sont blancs. Tout est blanc. Comme un linceul. Comme un tombeau.

Je marche vers la chapelle.

Je marche vers Enzo.

Je marche vers ma mort.

Mais à chaque pas, une voix en moi murmure : pas aujourd’hui.

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