Se connecterChapitre 5
Matteo
La taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.
C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une promesse de protection. Je connais ce lieu depuis l’enfance. Ma mère m’emmenait ici quand elle n’avait pas de garderie pour moi, et je restais sagement assis dans un coin à regarder les hommes jouer aux cartes en crachant par terre.
Aujourd’hui, je suis assis au fond, le dos au mur, la capuche relevée. Mon visage est encore tuméfié, mais la fièvre a baissé. La douleur est devenue une compagne familière, une voix qui chuchote dans ma nuque : tu es vivant, ne l’oublie pas.
L’homme en face de moi s’appelle Bruno. C’est un ancien de la famille Greco, un garde du corps qui a pris sa retraite après avoir perdu deux doigts de la main gauche dans une embuscade. Il me doit la vie. Je l’ai sorti d’un entrepôt en flammes il y a huit ans, alors que les Marchetti tiraient sur tout ce qui bougeait. Il ne m’a jamais oublié.
Bruno me regarde avec des yeux ronds. Il n’en revient pas. Il a cru que j’étais mort, comme tout le monde.
— Matteo… putain de merde… tu es vraiment en vie.
— Chuchote, Bruno. Je ne suis pas là pour faire la fête.
Il baisse la voix. Son regard fait le tour de la salle, vérifie que personne n’écoute. Les autres clients sont trop ivres pour nous remarquer.
— Tout le monde dit que Don Greco t’a fait buter. Que tu avais vendu des infos aux Marchetti. Que t’étais une taupe.
— Tu le crois ?
Il secoue la tête. Ses yeux s’assombrissent.
— Non. Toi, une taupe ? Je t’ai vu te prendre une balle pour protéger le fils du Don, y a cinq ans. Un traître ne fait pas ça.
— Alors écoute-moi bien. J’ai besoin de savoir ce qui se passe. Pourquoi on m’a accusé. Pourquoi on m’a torturé. Et pourquoi le mariage de la fille Greco a lieu aujourd’hui.
Bruno se gratte la nuque. Il sort une cigarette, l’allume, tire une longue bouffée. La fumée monte en volutes grises dans la lumière sale de la taverne.
— Le mariage, c’est ce soir. Chapelle du palais. Toute la crème des deux familles sera là. Don Greco a mis les petits plats dans les grands. C’est l’événement de l’année.
— Et Alessia ?
— La petite ? Elle est planquée dans sa chambre depuis trois jours. Elle sortira juste pour la cérémonie. La sécurité est maximale. Tous les gardes sont sur le pied de guerre.
Je hoche la tête. Je savais tout cela. Mais l’entendre de la bouche de Bruno, c’est différent. C’est réel. C’est maintenant.
— Pourquoi ce mariage maintenant, Bruno ? Pourquoi pas dans six mois, dans un an ?
Il hausse les épaules. Il écrase sa cigarette dans le cendrier, en allume une autre.
— Les rumeurs disent que Don Greco avait besoin d’argent. Les Marchetti ont proposé une dot conséquente en échange de la main d’Alessia. Et puis, y a autre chose…
Il se tait. Son regard se fait plus sombre.
— Quoi ?
— On murmure que Don Greco avait des ennemis à l’intérieur. Des gens qui voulaient sa place. L’alliance avec les Marchetti, c’est aussi pour se protéger. Pour avoir un allié puissant quand ses propres hommes se retourneront contre lui.
— Et moi ? J’étais un de ces ennemis ?
Bruno me regarde longuement. Il y a de la pitié dans ses yeux. Je déteste la pitié.
— Toi, t’étais trop loyal. Trop efficace. Trop connu. Certains disaient que tu pourrais faire de l’ombre au Don, que tu avais trop de pouvoir, trop d’influence. Que les hommes te respectaient presque autant que lui.
— Alors il m’a éliminé. Par jalousie.
— Par prudence. La veille du mariage, il a nettoyé la maison. T’es pas le seul, Matteo. Trois autres ont disparu cette semaine. Des vieux de la vieille, des fidèles de la première heure. Don Greco prépare le terrain.
Je serre les poings sous la table. Mes ongles abîmés s’enfoncent dans mes paumes. La douleur est bonne. Elle me rappelle pourquoi je suis là.
— Je veux qu’il paie, Bruno. Je veux qu’il perde tout ce qu’il a construit.
— Alors frappe là où ça fait mal.
Je relève les yeux vers lui. Son visage est grave, presque triste.
— La fille, Matteo. Alessia. C’est sa seule faiblesse. Il n’aime personne, mais elle… elle lui ressemble trop. Il l’a protégée comme un trésor. Si tu la touches, tu le détruis.
— Je ne veux pas la toucher. Je veux l’utiliser.
— C’est pareil. Pour lui, c’est pareil.
Je réfléchis. Mon plan se précise, s’affûte. Enlever Alessia. La garder captive. Faire échouer le mariage. Regarder Don Greco s’effondrer quand il comprendra que sa fille est entre les mains de l’homme qu’il a cru mort.
— Parle-moi de la sécurité, Bruno. Points faibles, entrées secrètes, horaires.
Bruno se penche vers moi. Sa voix devient un murmure.
— L’orangerie. C’est le point faible. Personne n’y va plus depuis la mort de la mère. Mais y a un souterrain qui relie les caves à l’ancienne serre. Je l’ai utilisé une fois, y a des années, pour planquer un type que le Don voulait interroger. L’entrée est condamnée, mais avec un bon pied-de-biche, ça s’ouvre.
— J’ai mieux que ça.
— Une fois à l’intérieur, t’auras dix minutes avant que les gardes ne te repèrent. La fille sera dans la chapelle à partir de vingt heures. Après la cérémonie, elle sera escortée jusqu’à la salle de réception. C’est là qu’elle est la plus vulnérable. Trop de monde, trop de bruit.
— Je la prendrai avant. Dans la chapelle.
Bruno me regarde comme si j’étais devenu fou.
— Dans la chapelle ? Y aura au moins vingt gardes, Matteo. Et Don Greco en personne. Sans compter les Marchetti.
— Je sais.
— C’est un suicide.
— J’ai déjà survécu à une mort. Je peux survivre à une autre.
Il secoue la tête. Il éteint sa cigarette, se lève.
— Je t’ai dit ce que je savais. Maintenant, fais ce que tu veux. Mais ne m’appelle pas pour t’enterrer une deuxième fois.
Il tourne les talons et disparaît dans la fumée.
Je reste seul à ma table. Je sors une poignée de pièces que je pose sur le bois. Je me lève. Mes jambes sont lourdes, mes côtes me lancent. Dehors, la nuit commence à tomber.
Je marche vers la sortie. L’air frais de la rue me fouette le visage. Je remonte ma capuche, je m’enfonce dans les ruelles.
Le mariage a lieu ce soir. Dans quelques heures, Alessia Greco deviendra Alessia Marchetti.
Je ne peux pas laisser faire ça.
Pas pour la vengeance. Pas pour la justice. Pour une raison que je ne comprends pas encore, mais qui porte son visage.
Je presse le pas. Mes chaussures claquent sur les pavés. La cabane est à deux heures de marche, mais je n’y retournerai pas. Je vais directement vers le palais. Je me cacherai dans les jardins, j’attendrai la nuit, et je frapperai.
Bruno a raison. C’est un suicide.
Mais je suis déjà mort.
Alors je n’ai plus rien à perdre.
Dans ma tête, une image s’impose. Celle d’Alessia, derrière une vitre, il y a des mois. Ses cheveux noirs tombant sur ses épaules. Son sourire discret quand elle m’avait tenu la porte. Ce regard qui avait croisé le mien sans crainte.
Je vais la prendre. Je vais l’emmener. Je vais la garder.
Et peut-être qu’en la regardant dans les yeux, je comprendrai enfin pourquoi elle n’a jamais eu peur de moi.
La nuit est tombée. Les premières étoiles percent le voile gris du ciel. Val Sombre s’étend en contrebas, ses lumières clignotant comme des veines d’or.
Je marche vers elle.
Vers Alessia.
Vers ma vengeance.
Ou vers ma perte.
Je ne sais pas encore.
Je saurai bientôt.
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une promesse de protection. Je connais ce lieu depuis l’enfance. Ma mère m’emmenait ici quand elle n’avait pas de garderie pour moi, et je restais sagement assis dans un coin à regarder les hommes jouer aux cartes en crachant par terre.Aujourd’hui, je suis assis au fond, le dos au mur, la capuche relevée. Mon visage est encore tuméfié, mais la fièvre a baissé. La douleur est devenue une compagne familière, une voix qui chuchote dans ma nuque : tu es vivant, ne l’oublie pas.L’homme en face de moi s’appelle Bruno. C’est un ancien de la famille Greco, un garde du corps qui a pris sa retraite après avoir perdu deux doigts de la main gauche dans une embuscade. Il me doit la vie. Je l’ai sorti d’un entre
Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au portant, blanche et immobile comme une promesse de pierre tombale. Dans quelques heures, je la porterai. Dans quelques heures, je dirai oui.Je ne regarde pas mon reflet. Je ne veux pas voir cette femme que je ne reconnais plus, cette étrangère aux yeux cernés, aux lèvres pâles, aux mains tremblantes posées sur ses cuisses nues sous le peignoir de satin. Je fixe le mur. Il y a une fissure dans le papier peint, juste au-dessus de la prise électrique. Je la connais par cœur. Je l’ai suivie des yeux pendant des nuits entières, à écouter mon cœur battre la chamade en pensant à demain, à Enzo, à ma vie qui s’arrête.La porte s’ouvre sans qu’on frappe.Je ne me retourne pas. Je connais ce pas, cet
Chapitre 3Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je suis en vie. C'est déjà un miracle.Je me lève. Chaque mouvement est une torture, mais je la maîtrise. Je l'apprivoise. Je la transforme en carburant.J'ouvre le placard. Dedans, des armes. Un Glock 17 que j'avais caché sous une latte du plancher, des chargeurs pleins, un couteau de chasse à la lame de quinze centimètres, un gilet pare-balles léger. Je vérifie chaque pièce, chaque mécanisme. Mes doigts sont encore gonflés, moins agiles qu'avant, mais ils se souviennent. Le geste est gravé dans mes muscles.Je m'habille. Jean noir, sweat à capuche, veste en cuir. Le gilet sous le sweat. Le Glock dans la ceinture, dos, là où il ne se verra pas. Un couteau dans la botte. Un deuxième dans la man
Chapitre 2AlessiaCette robe est une cage de soie.Je la regarde suspendue au portant, blanche et cruelle, avec ses dentelles qui ressemblent à des toiles d'araignée. Dans trois heures, on va me la mettre sur le corps comme on habille une poupée pour une vitrine. Dans huit heures, je serai devant l'autel, et Enzo Marchetti posera une bague à mon doigt. Une bague qui sentira le sang, parce que toutes les alliances dans ce monde sont cimentées par des morts.Je n'ai pas dormi de la nuit.Mon reflet dans la glace du dressing me renvoie l'image d'une femme que je ne reconnais plus. Vingt-trois ans, des yeux noirs comme ceux de mon père, des cheveux qu'on a commencé à préparer hier soir dans une cascade d'ondes parfaites. Mon corps est une chose qu'on a modelée pour l'offrir, une marchandise de luxe qu'on va livrer à son destinataire avec un ruban. La poitrine ferme sous le peignoir de satin, les hanches rondes qui feront des héritiers, la bouche qu'on maquillera pour qu'elle sourie même
Chapitre 1MatteoLa douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais être la dernière chose que je toucherais. Mais la mort, je viens de l'apprendre, a la mémoire courte. Elle est venue me frôler, elle a humé mon souffle, puis elle s'est désintéressée. Peut-être me trouvait-elle déjà trop proche d'elle pour se donner la peine d'achever le travail.Mes doigts rencontrent une racine. Je m'y agrippe comme un noyé à une corde. Mon corps est une archive de souffrances que je ne peux plus toutes nommer. Il y a la brûlure des côtes fissurées qui crient à chaque inspiration. Il y a le vide laissé par les ongles qu'on m'a arrachés, un par un, en me demandant d'avouer quelque chose que j'ignorais avoir fait. Il y a l'œil droit, ce voile rouge qui me cache la moitié du m







