LOGINChapitre 6
Alessia
L’air de la nuit est une lame froide contre mes joues brûlantes.
J’ai fui la salle de réception sous prétexte d’un malaise, un mouchoir pressé sur mes lèvres, un sourire d’excuse balbutié à l’oreille de Rosa qui s’est aussitôt inquiétée de la pâleur de mon teint. Je lui ai menti avec l’aisance des prisonnières, j’ai parlé d’un besoin d’air, d’une migraine soudaine, de la chaleur étouffante de toutes ces bougies allumées pour célébrer mon malheur. Elle a voulu me suivre, mais je l’en ai dissuadée d’un geste de la main en promettant de revenir dans cinq minutes, juste cinq minutes, le temps de laisser la brise du soir apaiser les battements fous de mon cœur.
Mon cœur ne s’apaise pas. Il galope contre mes côtes comme un animal piégé qui cherche une issue.
Je marche dans les allées du jardin, loin des lanternes et des valets qui circulent avec des plateaux de champagne, loin des rires gras des convives et des notes sucrées du quatuor à cordes. L’herbe est humide sous mes escarpins de satin que j’ai retirés au bout de trois pas, les abandonnant sans un regard derrière moi. Mes pieds nus foulent la terre froide et c’est la première sensation vraie que j’éprouve depuis le matin, la première chose qui ne soit pas un artifice, une comédie, un rôle.
La chapelle est loin maintenant. La cérémonie s’est déroulée comme une mécanique parfaite, et j’ai dit oui avec la voix d’une autre, une voix que je ne connaissais pas, qui est sortie de ma gorge sans trembler alors que tout en moi hurlait non. Enzo m’a glissé la bague au doigt, un anneau trop lourd, trop froid, et ses lèvres ont effleuré ma joue dans un baiser qui ressemblait à une prise de possession. Mon père, au premier rang, a hoché la tête avec cette satisfaction tranquille des hommes qui viennent de conclure une affaire rentable.
Maintenant, je suis dans le jardin, seule, et je voudrais ne jamais revenir.
Les haies de buis dessinent des couloirs d’ombre qui serpentent jusqu’à l’ancienne serre abandonnée, celle où ma mère cultivait des roses quand elle était encore vivante, quand j’étais encore une enfant qui croyait que l’amour ressemblait à un conte de fées. Je m’y dirige sans réfléchir, mes doigts froissant les plis trop lourds de ma robe de mariée. Le satin traîne sur l’herbe, se tache de vert et de terre, et cette salissure m’emplit d’une joie amère.
Je lève les yeux vers le ciel. La lune est pleine, ronde et blanche comme une hostie posée sur un drap noir. Les étoiles se cachent derrière des lambeaux de nuages qui glissent lentement vers Val Sombre. Je respire. L’air sent le cyprès et la pierre humide, et je laisse cette odeur emplir mes poumons jusqu’à ce que ma poitrine se soulève tout entière.
C’est là que je comprends que je ne suis plus seule.
Le bruit n’est pas un bruit. C’est une absence. Un froissement de feuilles qui ne devrait pas être là. Un souffle qui n’est pas le mien. Une présence qui modifie la texture de l’obscurité autour de moi, qui rend l’air plus dense, plus lourd, plus menaçant.
Je me retourne.
Il est là.
Une silhouette massive découpée sur le mur sombre des cyprès, des épaules larges enveloppées d’une veste de cuir noir, une capuche rabattue sur le visage. Mais ce ne sont pas les vêtements qui figent mon sang dans mes veines. C’est le masque.
Un masque de loup.
Du métal noir martelé qui couvre la moitié supérieure du visage, percé de deux trous par où brillent des yeux d’un bleu presque blanc, un bleu de glacier, un bleu que j’ai déjà vu quelque part, un bleu que je connais sans pouvoir le nommer. Le museau du loup descend sur le nez, les oreilles pointent vers le ciel, et la gueule entrouverte laisse voir des crocs stylisés qui luisent dans la pénombre.
Je n’ai pas le temps de crier.
Il franchit la distance entre nous en deux enjambées silencieuses, un mouvement de prédateur qui a fait ça toute sa vie, et sa main gantée se plaque sur ma bouche avant que ma gorge n’émette autre chose qu’un hoquet étranglé. L’autre main m’attrape par la taille, me soulève comme une poupée, et je sens mon corps décoller du sol, mes pieds nus qui battent dans le vide, mes doigts qui griffent le cuir de sa veste sans y faire la moindre impression.
— Ne bouge pas.
La voix est rauque, grave, déformée par le masque ou par autre chose, une cassure profonde qui vient de la poitrine et qui vibre contre mon oreille. Elle ne devrait pas me calmer, cette voix. Elle devrait me terrifier. Mais il y a dedans une étrangeté qui m’empêche de me débattre, une promesse implicite que je ne serai pas tuée, pas tout de suite, pas ici.
Je cesse de me débattre parce que je n’ai pas le choix. Sa poigne est trop forte, son bras trop ferme, et la panique qui monte dans ma gorge ne trouve aucune issue. Il me porte à travers le jardin, quitte l’allée de buis, s’enfonce dans les fourrés qui bordent le mur d’enceinte. Les branches me griffent les joues, ma robe s’accroche aux ronces et se déchire avec un bruit soyeux qui me fait l’effet d’un coup de feu.
Personne n’entend. Personne ne voit. La réception bat son plein à l’autre bout du domaine, les invités lèvent leurs verres à la santé des jeunes mariés, et personne ne remarque l’absence de la mariée.
Il s’arrête devant une poterne, une petite porte de fer rouillée que je n’ai jamais vue, dissimulée sous un rideau de lierre. Il la pousse de l’épaule, et elle s’ouvre sans bruit, huilée à l’avance, préparée. De l’autre côté, la forêt.
La forêt de Val Sombre, dense et noire, qui monte à l’assaut des collines comme une armée silencieuse.
Il me hisse sur son épaule sans effort, comme un chasseur porte une biche abattue, et il se met à marcher. Je vois le sol défiler sous moi, la mousse, les racines, les pierres, tandis que mon ventre heurte son dos à chaque pas et que mes cheveux défaits pendent dans le vide, balayant la terre.
Je ne crie pas. Je ne peux pas. Le bâillon de sa main est parti, remplacé par un morceau de tissu qu’il a noué autour de ma tête sans que je le voie faire, serré juste assez pour m’empêcher de hurler mais pas de respirer. L’odeur du tissu est neutre, propre, presque clinique. Rien qui ne trahisse l’identité de mon ravisseur.
Mon ravisseur.
Le mot explose dans mon esprit avec la violence d’une détonation. Je suis enlevée. Moi, Alessia Greco, la fille du Don, la mariée du siècle, je suis emportée dans la nuit par un homme masqué qui marche à longues foulées vers les collines, et personne ne le sait, personne ne viendra me chercher, personne n’a vu.
Je ferme les yeux. La terreur est un serpent froid qui s’enroule autour de ma colonne vertébrale et serre, serre, serre jusqu’à ce que ma respiration devienne courte et sifflante. Je pense à mon père, à sa colère quand il apprendra, à la rage qui va consumer le palais comme un incendie. Je pense à Enzo, à son honneur bafoué, à la guerre qui va renaître de cette humiliation. Je pense à moi, à ce qui m’attend au bout de cette marche forcée.
Et je pense à lui.
À Matteo Castellano.
L’homme aux yeux bleus.
L’homme que mon père a tué.
Pourquoi est-ce que je pense à lui maintenant, alors qu’un inconnu m’emporte vers une destination inconnue, alors que ma vie ne tient plus qu’à un fil de soie prêt à se rompre ? Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi son visage s’impose à mon esprit avec une netteté déchirante, pourquoi la couleur de ses yeux se superpose à la lueur glacée que j’ai aperçue dans les orbites du masque.
La forêt défile. La pente s’accentue. L’homme masqué ne ralentit pas, ne s’arrête pas, ne montre aucun signe de fatigue. Ses bottes écrasent les branches mortes avec un bruit sec qui se répète en cadence, comme un métronome macabre. Ma tête ballotte, mes tempes cognent contre son dos, et peu à peu, le froid de la nuit et l’épuisement de la journée commencent à engourdir mes pensées.
La dernière chose que je vois avant de sombrer dans une demi-conscience cotonneuse, c’est une cabane.
Une forme sombre tapie dans une clairière, un toit affaissé, une fenêtre sans lumière. Une fumée pâle qui monte du conduit de la cheminée et se dissout dans la brume.
Puis plus rien.
Le noir.
Chapitre 51MatteoLe dessin est posé sur mes genoux, et je le regarde, je le regarde sans pouvoir en détacher les yeux, ce loup qu'elle a tracé avec ses doigts fins et son fusain maladroit, ce loup qui me ressemble plus que mon propre reflet dans le miroir fêlé de la cabane. Elle a vu en moi ce que personne n'a jamais vu, elle a compris ce que je n'avais jamais osé exprimer, elle a donné une forme à cette solitude que je porte en moi depuis l'enfance, depuis la mort de mon père, depuis la mort de ma mère, depuis que Don Greco m'a recueilli pour mieux m'utiliser et me détruire.Je ne dis rien, parce que les mots sont inutiles, parce que tout ce que je pourrais dire ne serait qu'un pâle reflet de ce que je ressens, de cette émotion qui m'étreint la gorge et qui menace de déborder, de ces larmes que je retie
Chapitre 50AlessiaIl a dit que j'étais douée, et ce compliment est peut-être la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite, plus belle que tous les discours de mon père sur mon devoir et mon honneur, plus belle que tous les compliments d'Enzo sur ma robe et ma coiffure, plus belle que tout ce que j'ai entendu dans ma vie parce qu'il vient de lui, de Matteo, de l'homme qui ne dit jamais rien pour faire plaisir, qui ne ment jamais, qui ne cache jamais la vérité derrière des sourires et des formules de politesse.Je regarde mon dessin, je regarde ce loup que j'ai tracé sans réfléchir, sans savoir ce que je faisais, comme si ma main avait pris le contrôle de mon esprit et avait dessiné ce qu'elle voulait, ce qu'elle devait dessiner, ce qui était enfoui en moi depuis si longtemps que je ne savais même plus que ça existait.
Chapitre 49MatteoLe feu crépite dans la cheminée, et le silence qui règne dans la cabane n'est plus ce silence lourd et oppressant des premiers jours, celui que je remplissais de menaces et qu'elle remplissait de défis, mais un silence différent, un silence vivant, habité par le bruit de nos respirations et le frottement du fusain sur le papier. Je n'aurais jamais imaginé partager ce moment avec quelqu'un, ce rituel nocturne que j'accomplis seul depuis vingt ans, enfermé dans cette cabane ou dans une chambre anonyme, toujours caché, toujours secret, toujours protégé des regards du monde. Et voilà qu'elle est là, assise sur le matelas, les jambes repliées sous elle, le carnet posé sur ses genoux, le front plissé par la concentration, et qu'elle dessine, elle aussi, comme si c'était la chose la plus naturelle d
Chapitre 48AlessiaJe ne devrais pas le regarder, je devrais fermer les yeux et faire semblant de dormir et lui laisser ce moment d'intimité qu'il ne partage avec personne, qu'il n'a jamais partagé avec personne. Mais je ne peux pas, je ne peux pas détacher mon regard de ses mains qui glissent sur le papier avec une grâce qui contredit tout ce qu'il est, tout ce qu'il a été, tout ce qu'on a fait de lui. Ses doigts calleux et abîmés, ces doigts qui ont pressé la détente trente-huit fois, ces doigts qui ont serré des cordes autour de mes poignets, ces doigts qui ont pansé ma cheville avec une douceur que je n'oublierai jamais, ces doigts-là sont en train de créer quelque chose, de donner naissance à une image, de capturer la beauté du monde avec une délicatesse qui me serre le cœur.Je ne bouge pas, j
Chapitre 47MatteoLa nuit est tombée depuis longtemps, et le silence s'est installé dans la cabane, un silence différent de celui d'avant, un silence apaisé, presque doux, comme si les mots que j'ai prononcés tout à l'heure avaient ouvert une porte que je gardais fermée depuis des années et que l'air frais pouvait enfin circuler. Alessia s'est endormie sur le matelas, enroulée dans la couverture militaire, ses cheveux noirs éparpillés sur le tissu rêche, son visage détendu, ses lèvres entrouvertes sur un souffle régulier qui soulève doucement sa poitrine. Elle est belle, et elle est paisible, et cette paix qu'elle a trouvée dans le sommeil est peut-être la plus belle chose que j'aie jamais vue.Je ne dors pas, je ne peux pas dormir, il y a trop de choses dans ma tête, trop de souvenirs que j'ai déterrés, trop d'émotions que j'ai libérées et qui tournent en moi comme des oiseaux affolés. Alors je fais ce que j'ai toujours fait dans ces moments-là, ce que j'ai fait pendant vingt ans ch
Chapitre 47MatteoLa nuit est tombée depuis longtemps, et le silence s'est installé dans la cabane, un silence différent de celui d'avant, un silence apaisé, presque doux, comme si les mots que j'ai prononcés tout à l'heure avaient ouvert une porte que je gardais fermée depuis des années et que l'air frais pouvait enfin circuler. Alessia s'est endormie sur le matelas, enroulée dans la couverture militaire, ses cheveux noirs éparpillés sur le tissu rêche, son visage détendu, ses lèvres entrouvertes sur un souffle régulier qui soulève doucement sa poitrine. Elle est belle, et elle est paisible, et cette paix qu'elle a trouvée dans le sommeil est peut-être la plus belle chose que j'aie jamais vue.Je ne dors pas, je ne peux pas dormir, il y a trop de choses dans ma tête, trop de souvenirs que j'ai déterrés, trop d'émotions que j'ai libérées et qui tournent en moi comme des oiseaux affolés. Alors je fais ce que j'ai toujours fait dans ces moments-là, ce que j'ai fait pendant vingt ans ch
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une prome
Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au
Chapitre 3Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je
Chapitre 1MatteoLa douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais ê







