LOGINChapitre 3
Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je suis en vie. C'est déjà un miracle.
Je me lève. Chaque mouvement est une torture, mais je la maîtrise. Je l'apprivoise. Je la transforme en carburant.
J'ouvre le placard. Dedans, des armes. Un Glock 17 que j'avais caché sous une latte du plancher, des chargeurs pleins, un couteau de chasse à la lame de quinze centimètres, un gilet pare-balles léger. Je vérifie chaque pièce, chaque mécanisme. Mes doigts sont encore gonflés, moins agiles qu'avant, mais ils se souviennent. Le geste est gravé dans mes muscles.
Je m'habille. Jean noir, sweat à capuche, veste en cuir. Le gilet sous le sweat. Le Glock dans la ceinture, dos, là où il ne se verra pas. Un couteau dans la botte. Un deuxième dans la manche.
Le miroir me renvoie une image différente de celle de la veille. Mon visage est toujours tuméfié, mais l'œil droit s'ouvre presque entièrement. La fente de ma lèvre a commencé à cicatriser. Je ressemble à un boxeur qui a perdu mais qui refuse de s'asseoir.
Je sors de la cabane. L'air est glacé, pur, chargé de l'odeur des pins et de la terre gelée. La neige n'est pas encore tombée, mais elle menace. Je sens l'hiver dans mes os, cette morsure qui annonce le blizzard. Je dois agir vite.
Je descends vers la vallée. La route est longue, deux heures de marche dans ce terrain accidenté, mais je connais chaque pierre, chaque raccourci. Je passe par les chemins de chèvres, ceux que les gardes de Greco ne fréquentent pas. Personne ne me cherche. Pour eux, je suis mort. C'est mon avantage.
En chemin, je repense à ce que j'ai entendu avant d'être torturé. Des bribes. Des morceaux de conversations. Les hommes de Don Greco parlaient d'une taupe, d'une information vendue aux Marchetti. Et mon nom revenait, associé à la trahison.
Trahison. Moi. J'ai donné ma vie à cette famille. J'ai couvert leurs crimes, éliminé leurs ennemis, protégé leurs secrets. Et on me traite de traître.
La rage monte, froide, méthodique. Je ne suis pas un homme impulsif. Je ne le serai jamais. La vengeance se prépare comme un assassinat : avec patience, avec minutie, avec l'élégance d'un coup de scalpel.
Arrivé en bas de la vallée, je m'arrête sur une crête qui surplombe la ville. Le palais Greco est visible, ses tours élancées qui percent le brouillard matinal. Les lumières des préparatifs scintillent encore. Le mariage a lieu ce soir.
Ce soir, je serai là.
Mais je ne sais pas encore sous quel visage. Victime ressuscitée ? Fantôme vengeur ? Libérateur ? Prisonnier d'une obsession qui commence à peine à me révéler ses griffes ?
Je m'assois sur un rocher. Je sors une barre de céréales de ma poche, je la mange sans goût. Mes côtes me lancent. Ma cuisse me rappelle à chaque mouvement que je ne suis pas guéri.
Le plan se dessine. Entrer dans le palais par l'ancienne orangerie, là où la sécurité est plus faible. Attendre la nuit. Trouver Alessia. La prendre. La sortir par la même route. L'emmener à la cabane. La garder.
Combien de temps ? Assez pour que l'alliance s'effondre. Les Marchetti exigeront des explications. Don Greco ne pourra pas livrer sa fille. La paix volera en éclats. Et dans la guerre qui suivra, je frapperai.
C'est simple. C'est cruel. C'est parfait.
Alors pourquoi cette hésitation ? Pourquoi cette image d'elle qui revient sans cesse, cette robe blanche que je n'ai jamais vue mais que j'imagine, ce visage que je connais à peine mais qui hante mes nuits ?
Parce que tu la connais, idiot. Tu l'as regardée sans qu'elle le sache, cent fois, mille fois. Depuis des années. Depuis ce jour où elle t'a tenu la porte en souriant, et où tu as su que tu ne pourrais jamais toucher à elle. Parce qu'elle était la fille du Don, et toi le chien. Parce que la distance entre vous était infranchissable.
Maintenant, cette distance n'existe plus. Tu es un mort-vivant. Tu n'as plus rien à perdre. Plus de loyauté, plus de devoir, plus de chaînes.
Alors oui, tu vas la prendre. Non pas pour la tuer. Pour autre chose. Pour une raison que tu ne veux pas encore nommer.
Je me lève. Mon corps proteste, mais je l'ignore. La descente vers la ville commence. Dans quelques heures, je serai aux portes du palais. Dans quelques heures, tout bascule.
Le soleil monte au-dessus de Val Sombre. En bas, les cloches de l'église se mettent à sonner. Le mariage. Dans quelques heures, Alessia Greco deviendra Alessia Marchetti.
Je presse le pas.
Je ne la regarderai pas dire oui à un autre homme.
Pas parce que je suis jaloux. Pas parce que je l'aime. Je ne sais même pas ce que c'est, l'amour. Je sais seulement que cette femme m'a regardé une fois, une seule, et que dans son regard il n'y avait pas de peur.
Personne ne me regarde sans peur.
Personne, sauf elle.
Et je veux savoir pourquoi.
Je m'enfonce dans la brume matinale, vers la ville, vers le palais, vers elle.
La vengeance peut attendre.
D'abord, je dois la voir.
Chapitre 51MatteoLe dessin est posé sur mes genoux, et je le regarde, je le regarde sans pouvoir en détacher les yeux, ce loup qu'elle a tracé avec ses doigts fins et son fusain maladroit, ce loup qui me ressemble plus que mon propre reflet dans le miroir fêlé de la cabane. Elle a vu en moi ce que personne n'a jamais vu, elle a compris ce que je n'avais jamais osé exprimer, elle a donné une forme à cette solitude que je porte en moi depuis l'enfance, depuis la mort de mon père, depuis la mort de ma mère, depuis que Don Greco m'a recueilli pour mieux m'utiliser et me détruire.Je ne dis rien, parce que les mots sont inutiles, parce que tout ce que je pourrais dire ne serait qu'un pâle reflet de ce que je ressens, de cette émotion qui m'étreint la gorge et qui menace de déborder, de ces larmes que je retie
Chapitre 50AlessiaIl a dit que j'étais douée, et ce compliment est peut-être la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite, plus belle que tous les discours de mon père sur mon devoir et mon honneur, plus belle que tous les compliments d'Enzo sur ma robe et ma coiffure, plus belle que tout ce que j'ai entendu dans ma vie parce qu'il vient de lui, de Matteo, de l'homme qui ne dit jamais rien pour faire plaisir, qui ne ment jamais, qui ne cache jamais la vérité derrière des sourires et des formules de politesse.Je regarde mon dessin, je regarde ce loup que j'ai tracé sans réfléchir, sans savoir ce que je faisais, comme si ma main avait pris le contrôle de mon esprit et avait dessiné ce qu'elle voulait, ce qu'elle devait dessiner, ce qui était enfoui en moi depuis si longtemps que je ne savais même plus que ça existait.
Chapitre 49MatteoLe feu crépite dans la cheminée, et le silence qui règne dans la cabane n'est plus ce silence lourd et oppressant des premiers jours, celui que je remplissais de menaces et qu'elle remplissait de défis, mais un silence différent, un silence vivant, habité par le bruit de nos respirations et le frottement du fusain sur le papier. Je n'aurais jamais imaginé partager ce moment avec quelqu'un, ce rituel nocturne que j'accomplis seul depuis vingt ans, enfermé dans cette cabane ou dans une chambre anonyme, toujours caché, toujours secret, toujours protégé des regards du monde. Et voilà qu'elle est là, assise sur le matelas, les jambes repliées sous elle, le carnet posé sur ses genoux, le front plissé par la concentration, et qu'elle dessine, elle aussi, comme si c'était la chose la plus naturelle d
Chapitre 48AlessiaJe ne devrais pas le regarder, je devrais fermer les yeux et faire semblant de dormir et lui laisser ce moment d'intimité qu'il ne partage avec personne, qu'il n'a jamais partagé avec personne. Mais je ne peux pas, je ne peux pas détacher mon regard de ses mains qui glissent sur le papier avec une grâce qui contredit tout ce qu'il est, tout ce qu'il a été, tout ce qu'on a fait de lui. Ses doigts calleux et abîmés, ces doigts qui ont pressé la détente trente-huit fois, ces doigts qui ont serré des cordes autour de mes poignets, ces doigts qui ont pansé ma cheville avec une douceur que je n'oublierai jamais, ces doigts-là sont en train de créer quelque chose, de donner naissance à une image, de capturer la beauté du monde avec une délicatesse qui me serre le cœur.Je ne bouge pas, j
Chapitre 47MatteoLa nuit est tombée depuis longtemps, et le silence s'est installé dans la cabane, un silence différent de celui d'avant, un silence apaisé, presque doux, comme si les mots que j'ai prononcés tout à l'heure avaient ouvert une porte que je gardais fermée depuis des années et que l'air frais pouvait enfin circuler. Alessia s'est endormie sur le matelas, enroulée dans la couverture militaire, ses cheveux noirs éparpillés sur le tissu rêche, son visage détendu, ses lèvres entrouvertes sur un souffle régulier qui soulève doucement sa poitrine. Elle est belle, et elle est paisible, et cette paix qu'elle a trouvée dans le sommeil est peut-être la plus belle chose que j'aie jamais vue.Je ne dors pas, je ne peux pas dormir, il y a trop de choses dans ma tête, trop de souvenirs que j'ai déterrés, trop d'émotions que j'ai libérées et qui tournent en moi comme des oiseaux affolés. Alors je fais ce que j'ai toujours fait dans ces moments-là, ce que j'ai fait pendant vingt ans ch
Chapitre 47MatteoLa nuit est tombée depuis longtemps, et le silence s'est installé dans la cabane, un silence différent de celui d'avant, un silence apaisé, presque doux, comme si les mots que j'ai prononcés tout à l'heure avaient ouvert une porte que je gardais fermée depuis des années et que l'air frais pouvait enfin circuler. Alessia s'est endormie sur le matelas, enroulée dans la couverture militaire, ses cheveux noirs éparpillés sur le tissu rêche, son visage détendu, ses lèvres entrouvertes sur un souffle régulier qui soulève doucement sa poitrine. Elle est belle, et elle est paisible, et cette paix qu'elle a trouvée dans le sommeil est peut-être la plus belle chose que j'aie jamais vue.Je ne dors pas, je ne peux pas dormir, il y a trop de choses dans ma tête, trop de souvenirs que j'ai déterrés, trop d'émotions que j'ai libérées et qui tournent en moi comme des oiseaux affolés. Alors je fais ce que j'ai toujours fait dans ces moments-là, ce que j'ai fait pendant vingt ans ch
Chapitre 1MatteoLa douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais ê
Chapitre 6AlessiaL’air de la nuit est une lame froide contre mes joues brûlantes.J’ai fui la salle de réception sous prétexte d’un malaise, un mouchoir pressé sur mes lèvres, un sourire d’excuse balbutié à l’oreille de Rosa qui s’est aussitôt inquiétée de la pâleur de mon teint. Je lui ai menti a
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une prome
Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au







