LOGINChapitre 2
Alessia
Cette robe est une cage de soie.
Je la regarde suspendue au portant, blanche et cruelle, avec ses dentelles qui ressemblent à des toiles d'araignée. Dans trois heures, on va me la mettre sur le corps comme on habille une poupée pour une vitrine. Dans huit heures, je serai devant l'autel, et Enzo Marchetti posera une bague à mon doigt. Une bague qui sentira le sang, parce que toutes les alliances dans ce monde sont cimentées par des morts.
Je n'ai pas dormi de la nuit.
Mon reflet dans la glace du dressing me renvoie l'image d'une femme que je ne reconnais plus. Vingt-trois ans, des yeux noirs comme ceux de mon père, des cheveux qu'on a commencé à préparer hier soir dans une cascade d'ondes parfaites. Mon corps est une chose qu'on a modelée pour l'offrir, une marchandise de luxe qu'on va livrer à son destinataire avec un ruban. La poitrine ferme sous le peignoir de satin, les hanches rondes qui feront des héritiers, la bouche qu'on maquillera pour qu'elle sourie même si elle ne veut plus.
Mes mains tremblent. Je les regarde, ces mains qui n'ont jamais tenu une arme, qui n'ont jamais frappé personne, qui ont seulement caressé des livres interdits et caché des larmes dans des coussins. Elles sont fines, impeccables, les ongles laqués d'une couleur pâle choisie par la femme de mon père. Rien dans mon apparence ne m'appartient. Pas même l'expression que j'arbore quand je sors de cette chambre.
Je me tourne vers la fenêtre. Le palais Greco domine la vallée, perché sur son rocher comme un vautour qui guette les charognes. En bas, dans les jardins, je vois les préparatifs. Des tentes blanches montent, des tables se couvrent de nappes, des hommes en costume noient leur stress dans du café brûlant. Mon père a invité tout ce qui compte. Les politiciens achetés, les juges corrompus, les chefs des autres familles qui viennent voir si l'alliance Greco-Marchetti est une vraie paix ou juste une trêve qui déguise un piège.
Enzo sera là dans deux heures. Je le sais parce que mon père me l'a répété dix fois hier soir, comme si j'allais l'oublier. Enzo Marchetti, trente-cinq ans, le fils aîné, l'héritier. Il est beau, d'une beauté froide et calculée, celle des hommes qui savent qu'ils peuvent tout prendre sans jamais demander. Il m'a touché la main une fois, lors de la cérémonie des fiançailles. Ses doigts étaient glacés, et son regard fixait ma poitrine avec une précision chirurgicale. Je me suis sentie sale pendant des jours.
Une claque sonne à ma porte. Je ne réponds pas. La porte s'ouvre de toute façon.
C'est Rosa, ma gouvernante. Elle entre avec son pas pressé, ses mains agitées, cette façon qu'elle a de transformer chaque instant en urgence. Elle me voit devant la fenêtre et son visage se crispe.
— Alessia, ma chérie, il faut te préparer. La coiffeuse arrive dans vingt minutes.
— Je sais.
Elle s'approche, pose ses mains sur mes épaules, me force à me tourner vers elle. Rosa a les yeux doux d'une mère, mais elle n'est pas ma mère. Ma mère est morte il y a douze ans, dans un accident de voiture qu'on a toujours dit être un accident. Dans cette famille, même la mort porte des guillemets.
— Tu vas être la plus belle, dit-elle avec cette tendresse forcée que j'ai appris à détester.
— Je n'ai pas envie d'être belle. Je n'ai pas envie d'être quoi que ce soit.
Elle soupire. Elle a l'habitude. Depuis l'annonce des fiançailles, je ne suis plus qu'un tas d'humeurs qu'on gère avec des pincettes. Mais Rosa est patiente. Elle me prend par la main, me guide vers le fauteuil devant la coiffeuse.
— C'est l'honneur de la famille, Alessia. Ton père compte sur toi.
— Mon père m'a vendue.
Le mot tombe entre nous comme une pierre. Rosa le laisse là, ne le ramasse pas. Elle ouvre les tiroirs, sort les brosses, les élastiques, les pinces. La coiffeuse arrivera bientôt, mais Rosa aime préparer, anticiper, s'assurer que rien ne dépasse. Comme tout le monde ici. Tout est contrôlé, mesuré, aseptisé.
Je regarde mon visage dans le miroir de la coiffeuse. Il n'a pas changé depuis hier, mais il me paraît déjà différent, comme s'il savait qu'après aujourd'hui, rien ne sera plus pareil. Je serai Alessia Marchetti. Je porterai le nom d'un clan qui a tué deux de mes oncles. Je dormirai dans un lit où d'autres femmes ont dormi avant moi, peut-être en se demandant, comme moi, à quel moment elles ont cessé d'être des filles pour devenir des monnaies d'échange.
Rosa commence à défaire les nattes lâches de mes cheveux. Ses doigts sont doux, habiles. Elle a coiffé ma mère aussi, avant. Elle me parle de choses insignifiantes, du temps qu'il fera pour la cérémonie, de la robe que portera la femme d'Enzo, de la musique qu'on a choisie pour la première danse. Je n'écoute pas. Mes pensées dérivent vers un endroit interdit.
Je pense à lui.
Matteo Castellano.
Je ne devrais pas. Je ne sais presque rien de lui. Quelques bribes attrapées aux dîners de mon père, des murmures entre gardes, des regards gênés quand quelqu'un prononçait son nom. L'assassin. Le loup solitaire. L'homme qui faisait le sale boulot sans jamais broncher, sans jamais demander d'explication. Je ne l'ai vu que trois fois. La première, c'était dans la cour du palais, il y a des années. Il portait un costume noir et parlait à mon père d'une voix si basse que je n'ai rien entendu. Mais ses yeux… ses yeux étaient d'un bleu presque blanc, comme ceux des chiens de traîneau, ce bleu qui ne vous regarde pas mais vous traverse.
La deuxième fois, il m'avait tenu la porte. C'était idiot, un geste banal. Il sortait, j'entrais. Il avait penché la tête, un tout petit peu, et nos regards s'étaient croisés. Une seconde. Pas plus. Mais j'avais senti quelque chose se briser dans ma poitrine, un mur que je ne savais pas avoir. Il ne m'avait pas souri. Il ne m'avait pas parlé. Il avait juste tourné les talons et s'était évanoui dans l'ombre du couloir.
La troisième fois, c'était hier.
Je l'ai vu dans les yeux de mon père.
C'était au dîner, la veille des noces. Mon père était nerveux, plus que d'habitude. Il buvait son vin à petites gorgées rapides, et ses yeux allaient du portrait de ma mère à la fenêtre, comme s'il attendait quelqu'un. Un de ses hommes, Carmine, est entré sur la pointe des pieds. Il s'est penché à son oreille. Et j'ai vu l'expression de mon père changer. Une lueur de satisfaction, une libération presque. Comme si un poids venait de quitter ses épaules.
— C'est fait, avait murmuré Carmine.
Mon père avait hoché la tête. Et ses yeux avaient croisé les miens. Il avait souri. Un sourire que je ne lui connaissais pas, un sourire qui disait : tu n'auras plus jamais à penser à lui.
Je n'ai pas demandé de qui il parlait. J'avais trop peur de la réponse. Mais dans mon ventre, une certitude s'est installée, froide et dure comme un caillou. Matteo Castellano n'était plus de ce monde.
Rosa termine les nattes. Elle recule, admire son travail. Dans le miroir, mes cheveux ressemblent à une chute d'eau noire. Je détourne le regard.
La coiffeuse arrive, une femme blonde au sourire professionnel. Elle sort ses fers, ses peignes, ses laques, et se met au travail comme une horlogère qui démonte une mécanique. Je ferme les yeux. La chaleur du fer contre mes mèches, l'odeur du produit, les picotements sur mon cuir chevelu. Je laisse mon esprit flotter.
Pourquoi est-ce que je pense à lui ? Je ne le connais pas. Je ne sais rien de ses goûts, de ses peurs, de ses rêves. Mais quelque chose dans son regard m'avait promis une vie différente. Une vie où je ne serais pas une prisonnière. Une vie où quelqu'un me verrait, moi, et pas seulement ma dot.
Mes doigts se serrent sur les accoudoirs du fauteuil.
La coiffeuse émet un petit bruit de satisfaction.
— Voilà, signorina. Parfait.
J'ouvre les yeux. Mon reflet n'a plus rien d'humain. Je suis une œuvre d'art, une statue de cire, une image figée pour les photographes. Mes cheveux tombent en vagues parfaites, des mèches savamment négligées pour donner l'illusion du naturel. La coiffeuse a ajouté des perles minuscules, presque invisibles, qui brillent quand je tourne la tête.
— Maintenant, la robe, dit Rosa.
Elles m'aident à me lever. Mes jambes sont molles. Je titube un peu. Rosa attrape mon bras.
— Doucement, ma chérie.
Je n'ai jamais été douce. Dans cette maison, la douceur est une arme qu'on utilise contre vous. Je l'ai appris très tôt. Ma mère était douce. Elle ne s'est jamais plainte, jamais rebellée, jamais levé la voix. Et elle est morte. Dans la voiture de mon père, le jour où il conduisait. Un accident, qu'ils disent. Douze ans que j'essaie de savoir la vérité, douze ans que les portes se ferment dès que je pose la question.
La robe glisse sur ma peau. Le satin est froid, lourd, trop blanc. Mes seins sont comprimés par le corsage, mes hanches soulignées par la coupe. Je me regarde dans le grand miroir du dressing. Mes pieds nus dépassent. Je pensais que la robe me donnerait l'impression d'être une princesse, comme dans les contes que me lisait ma mère. Mais les princesses des contes n'ont pas peur.
Moi, j'ai peur.
Peur de cette nuit. Peur d'Enzo, de ses mains froides, de son regard calculateur. Peur de ce lit conjugal où il exigera ce que toutes les femmes doivent à leurs maris. Peur de devenir cette épouse docile, cette mère silencieuse, cette ombre qui se fond dans les murs du palais Marchetti.
Rosa ajuste un ourlet. La coiffeuse vaporise de la laque. La femme de mon père entre un instant, jette un regard critique, hoche la tête comme une directrice de théâtre satisfaite de sa comédienne. Puis elle ressort. Tout le monde est heureux. Tout le monde est content. Tout le monde se félicite de ce mariage qui va rapporter des millions, des territoires, des parts de marché.
Personne ne me demande ce que je veux.
Je veux courir.
Je veux arracher cette robe, défaire mes cheveux, sortir par la fenêtre et descendre le long du lierre comme je le faisais quand j'étais enfant. Je veux disparaître dans la nuit, trouver un endroit où personne ne me connaît, où je peux être juste Alessia, sans nom, sans clan, sans dette.
Mais mes pieds restent cloués au sol.
Je suis une prisonnière volontaire. Parce que fuir, ce serait trahir. Et dans cette famille, trahir coûte plus cher que mourir. Je l'ai vu. Je l'ai vu de mes propres yeux, le soir où mon père a fait abattre son propre cousin parce qu'il avait parlé aux mauvaises personnes. Le sang sur les dalles de la cour, et mon père qui essuyait ses mains avec un mouchoir blanc. Je n'avais que quatorze ans. J'ai appris ce jour-là que l'amour, dans cette maison, n'est qu'une forme polie de la peur.
— Il ne manque plus que le voile, dit Rosa.
Elle sort une boîte noire. Dedans, le voile de ma mère. Celui qu'elle portait le jour de son mariage, celui qu'on m'a promis quand j'étais petite. Je l'avais oublié. La dentelle est ancienne, fragile, chargée d'histoire. Rosa le déplie avec des gestes de religieuse touchant une relique.
Mes doigts se tendent vers le voile. Je touche la dentelle. Elle est tiède, comme si ma mère venait de la poser là.
— Tu es prête ? demande Rosa.
Je secoue la tête. Mais c'est trop tard. On frappe à la porte. Trois coups rapides, le code de mon père. La porte s'ouvre.
Il est là.
Don Salvatore Greco. Mon père. Soixante ans, les cheveux argentés coiffés en arrière, le costume sombre impeccable, la bague en or à l'auriculaire. Il est beau, dans le genre dangereux, l'élégance du prédateur qui a cessé de chasser parce que tout le gibier est déjà à ses pieds.
Il me regarde. Son visage s'illumine d'un sourire que je devrais trouver tendre.
— Ma fille, dit-il. La plus belle.
Il s'approche. Prend mes mains. Les siennes sont chaudes, fermes, mais je sais ce qu'elles ont fait. Je sais combien de vies elles ont serrées avant de les briser.
— Tu vas rendre les Greco fiers, Alessia.
Je voudrais lui cracher au visage. Je voudrais lui demander où est Matteo Castellano, ce qu'il lui a fait, pourquoi cette lueur de satisfaction dans ses yeux hier soir. Je voudrais lui hurler qu'il n'a pas le droit de me vendre, que je ne suis pas sa propriété, que je ne serai jamais l'otage consentante de cette alliance dégoûtante.
Mais je ne dis rien.
Je souris.
Un sourire de princesse, appris dans les glaces de ce palais, répété cent fois devant Rosa qui corrigeait l'inclinaison de mes lèvres.
— Je te remercie, père. Pour tout.
Ma voix est douce. Si douce. Il n'y entend que ce qu'il veut entendre. Il m'embrasse le front, un baiser froid, déjà distrait par les centaines de détails qui l'attendent en bas. Puis il sort.
La porte se referme.
Le silence retombe.
Rosa me tend le voile. Je le pose sur ma tête. La dentelle me cache le visage, transforme le monde en une mosaïque de flous.
Dans une heure, je serai devant l'autel.
Dans une heure, ma vie bascule.
Je ferme les yeux. Je pense à lui. À Matteo Castellano. Je pense à ses yeux bleus, à sa silhouette dans l'ombre du couloir. Je pense à ce regard croisé pendant une seconde, il y a des mois, et à la promesse silencieuse que j'y avais lue.
Il est mort. Mon père l'a tué.
Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas de quoi on l'accusait. Mais je sais une chose, au fond de moi, avec une certitude qui me glace le sang : ce n'était pas un traître. Je l'ai regardé dans les yeux. Un traître n'a pas ce regard-là. Un traître n'a pas cette loyauté maladive, cette dévotion presque religieuse qu'il portait à mon père.
Alors pourquoi ?
Pourquoi tuer son chien le plus fidèle la veille de mon mariage ?
Je n'ai pas de réponse. Mais la question s'installe dans ma poitrine comme une épine. Et je sais qu'elle ne me quittera plus.
Rosa me prend par la main.
— Il est temps, ma chérie. Tout le monde t'attend.
Je me lève. La robe est lourde, trop lourde. Mes jambes tremblent. Je marche vers la porte comme on marche vers l'échafaud.
Derrière moi, dans la glace, mon reflet s'éloigne.
Je ne le reverrai plus jamais.
Je n'aurai bientôt plus de reflet du tout. Je ne serai plus qu'une Madame Marchetti, une ombre dans un autre palais, une prisonnière dans une autre cage.
Mais avant de franchir le seuil, je m'arrête.
Je me retourne vers la fenêtre.
La nuit est presque tombée. Les jardins sont noirs. Et dans cette obscurité, j'imagine un instant une silhouette. Une ombre qui bouge entre les arbres. Un éclat bleu dans l'obscurité.
Je cligne des yeux. Il n'y a rien.
Bien sûr qu'il n'y a rien.
Matteo Castellano est mort.
Rosa tire sur ma main. Je sors.
Dans le couloir, les murs sont tapissés de blanc. Des guirlandes de fleurs fraîches, des rubans de soie, des photographes qui mitraillent mon passage. Je souris. Je lève la main. Je joue le rôle.
Mon cœur, lui, ne joue rien.
Il saigne.
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une promesse de protection. Je connais ce lieu depuis l’enfance. Ma mère m’emmenait ici quand elle n’avait pas de garderie pour moi, et je restais sagement assis dans un coin à regarder les hommes jouer aux cartes en crachant par terre.Aujourd’hui, je suis assis au fond, le dos au mur, la capuche relevée. Mon visage est encore tuméfié, mais la fièvre a baissé. La douleur est devenue une compagne familière, une voix qui chuchote dans ma nuque : tu es vivant, ne l’oublie pas.L’homme en face de moi s’appelle Bruno. C’est un ancien de la famille Greco, un garde du corps qui a pris sa retraite après avoir perdu deux doigts de la main gauche dans une embuscade. Il me doit la vie. Je l’ai sorti d’un entre
Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au portant, blanche et immobile comme une promesse de pierre tombale. Dans quelques heures, je la porterai. Dans quelques heures, je dirai oui.Je ne regarde pas mon reflet. Je ne veux pas voir cette femme que je ne reconnais plus, cette étrangère aux yeux cernés, aux lèvres pâles, aux mains tremblantes posées sur ses cuisses nues sous le peignoir de satin. Je fixe le mur. Il y a une fissure dans le papier peint, juste au-dessus de la prise électrique. Je la connais par cœur. Je l’ai suivie des yeux pendant des nuits entières, à écouter mon cœur battre la chamade en pensant à demain, à Enzo, à ma vie qui s’arrête.La porte s’ouvre sans qu’on frappe.Je ne me retourne pas. Je connais ce pas, cet
Chapitre 3Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je suis en vie. C'est déjà un miracle.Je me lève. Chaque mouvement est une torture, mais je la maîtrise. Je l'apprivoise. Je la transforme en carburant.J'ouvre le placard. Dedans, des armes. Un Glock 17 que j'avais caché sous une latte du plancher, des chargeurs pleins, un couteau de chasse à la lame de quinze centimètres, un gilet pare-balles léger. Je vérifie chaque pièce, chaque mécanisme. Mes doigts sont encore gonflés, moins agiles qu'avant, mais ils se souviennent. Le geste est gravé dans mes muscles.Je m'habille. Jean noir, sweat à capuche, veste en cuir. Le gilet sous le sweat. Le Glock dans la ceinture, dos, là où il ne se verra pas. Un couteau dans la botte. Un deuxième dans la man
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Chapitre 1MatteoLa douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais être la dernière chose que je toucherais. Mais la mort, je viens de l'apprendre, a la mémoire courte. Elle est venue me frôler, elle a humé mon souffle, puis elle s'est désintéressée. Peut-être me trouvait-elle déjà trop proche d'elle pour se donner la peine d'achever le travail.Mes doigts rencontrent une racine. Je m'y agrippe comme un noyé à une corde. Mon corps est une archive de souffrances que je ne peux plus toutes nommer. Il y a la brûlure des côtes fissurées qui crient à chaque inspiration. Il y a le vide laissé par les ongles qu'on m'a arrachés, un par un, en me demandant d'avouer quelque chose que j'ignorais avoir fait. Il y a l'œil droit, ce voile rouge qui me cache la moitié du m







