LOGINCharlotte La nuit est tombée depuis longtemps lorsqu'on frappe à ma porte. Je n'ai pas quitté ma chambre de l'après-midi. J'ai déballé quelques affaires, parcouru les rayonnages de ma bibliothèque privée, trois livres, tout au plus, que j'ai posés sur le secrétaire comme une maigre déclaration d'existence, et j'ai décliné le plateau-repas qu'une femme de chambre est venue m'apporter vers dix-huit heures. Je n'ai pas faim. Je n'aurai peut-être plus jamais faim. — Entrez, dis-je. C'est le majordome. Il s'incline avec cette correction impeccable qui semble être la langue officielle de la maison. — Madame Lavoie. M. Lavoie souhaite vous recevoir dans son bureau. Je note l'emploi de mon nouveau nom dans sa bouche. Pas une hésitation, pas une ironie. Le majordome, au moins, fait son métier. — Je le rejoins immédiatement. —
Nous poursuivons. Encore des portes. Encore du couloir. Nous tournons une fois, deux fois, et je comprends soudain où elle m'emmène : à l'autre bout du manoir, dans l'aile opposée, aussi loin des appartements d'Alexandre que l'architecture le permet. Le message est limpide, et il ne vient pas de la gouvernante. C'est lui qui a ordonné cette distance. Je serai sa femme dans le registre et son étrangère dans la maison.— Voici, dit Mme Bouchard en ouvrant une porte au fond du couloir.La chambre est grande, meublée avec goût, un lit à baldaquin, une coiffeuse, un secrétaire ancien, un fauteuil près de la fenêtre. Elle donne sur le parc, côté est. Tout est propre, tout est beau, et tout est impersonnel au dernier degré. Une chambre d'invité. Une chambre de passage.— Mes affaires ? demandé-je en remarquant qu'il n'y a rien de moi ici.— Vos malles ont été montées ce matin. Elles sont dans le dressing.Elle désigne une porte à gauch
CharlotteLe trajet vers Westmount dure une vingtaine de minutes, une vingtaine de minutes de silence absolu. Alexandre, à l'avant, consulte son téléphone comme si de rien n'était, comme s'il rentrait d'une réunion et non de son mariage. Moi, je regarde le paysage changer : les rues commerçantes du centre-ville laissent place à des avenues résidentielles de plus en plus larges, de plus en plus calmes, bordées de maisons de plus en plus démesurées. Westmount. Le vieux Montréal argenté, celui des fortunes établies, des familles dont le nom figure sur des plaques de fondations et des murs d'universités. Le monde d'Alexandre Lavoie.Les grilles apparaissent au bout d'une courbe. De hautes grilles de fer forgé, noires, surmontées de pointes, encadrées de deux piliers de pierre. Elles s'ouvrent lentement à notre approche, sans un grincement, même les mécanismes, ici, sont d'un luxe silencieux. La voiture s'engage dans une allée interminable, bordée d'arbres cen
Un mot. Sec, net, dépourvu de la moindre inflexion. Il aurait pu dire « oui » à une question sur la météo avec plus de chaleur. Je fixe le drapeau du Québec derrière le maire, la fleur de lys, et je me concentre sur elle pour ne pas penser.— Charlotte Bouchard, consentez-vous à prendre pour époux Alexandre Lavoie, ici présent ?Un instant de silence. Une seconde, peut-être deux. Je sens le regard d'Alexandre se poser sur moi, et je sais, sans le voir, qu'il se demande si je vais flancher. Cette pensée me redresse d'un coup. Flancher devant lui ? Lui offrir le spectacle de ma défaillance ? Jamais.— Oui, dis-je d'une voix claire, plus claire que je ne me savais capable.— Au nom de la loi, je vous déclare unis par les liens du mariage, conclut le maire.Il y a une pause gênée. Le maire hésite, l'usage veut que les époux s'embrassent, mais un coup d'œil à notre couple figé suffit à le dissuader. Il referme son dossier avec un sou
CharlotteCe matin, je me réveille avant l'aube, et pendant un instant, un instant seulement, j'oublie.J'oublie le contrat, le manoir qui m'attend, le nom que je vais porter dans quelques heures. J'oublie tout, et je suis simplement Charlotte Bouchard, allongée dans le lit de son enfance, à écouter le silence de la maison endormie. Le radiateur cliquette doucement dans son coin, comme il l'a toujours fait, et dehors, la neige continue de tomber, silencieuse, obstinée. Pendant cet instant, je suis en paix.Puis la réalité me rattrape, brutale, et l'oubli s'effrite comme un rêve qu'on ne parvient pas à retenir.Aujourd'hui, je me marie.Je reste allongée longtemps, les yeux fixés sur le plafond, à répéter cette phrase dans ma tête pour tenter de lui donner un sens. Aujourd'hui, je me marie. Non. Rien à faire. Ces mots refusent de se lier à moi, ils glissent sur ma conscience comme l'eau sur une vitre. Un mariage, c'est un jour de joie. C'est une robe qu'on choisit avec sa mère, un bouq
Elle s'en va, et je reste seule devant la maison de mon père. La maison de mon enfance. La maison que je vais quitter demain.Je pousse la porte. L'intérieur est sombre, silencieux. Mon père n'est pas là. Il n'est presque jamais là, ces derniers temps. Il fuit, je le sais. Il fuit la honte, la culpabilité, la vision de sa fille qui se sacrifie pour réparer ses fautes. Il fuit ce qu'il m'a fait.Je monte dans ma chambre, je suspends la robe dans l'armoire, et je m'assieds sur le lit. La maison craque autour de moi, comme elle a toujours craqué, avec ses vieux planchers et ses tuyaux capricieux. J'ai grandi ici. J'ai ri ici, j'ai pleuré ici, j'ai rêvé ici. Et demain, je pars.C'est alors que j'entends la porte d'entrée s'ouvrir.Des pas dans le couloir. Des pas lourds, hésitants, des pas d'homme qui ne sait pas s'il a le droit d'être là. Je me lève. Je sors de ma chambre. Et je le vois, au bas de l'escalier.Mon père.Il est en manteau, les épaules couvertes de neige, le visage défait.







