MasukChapitre 3
Mila
Je reviens.
Chaque pas dans ce couloir immense me coûte. Mes talons résonnent sur le marbre froid, et ce bruit régulier martèle ma poitrine comme un compte à rebours. Je n'ai presque pas dormi. J'ai passé la nuit à retourner dans ma tête chaque mot échangé la veille avec cet homme.
Je m'arrête devant la porte de son bureau. Mon reflet me renvoie une femme pâle, les traits tirés. Je me suis habillée avec soin, un tailleur sombre qui me donne une contenance, mais à l'intérieur je tremble.
La secrétaire m'annonce d'un simple geste. La porte s'ouvre.
Il est là, debout face à la baie vitrée, les mains enfoncées dans les poches. Il ne se retourne pas immédiatement. Il me laisse attendre. Je sais que c'est un jeu, une démonstration de pouvoir. Alors je m'avance, je m'assieds sans y être invitée, et j'attends à mon tour.
— Vous êtes ponctuelle.
Sa voix me parvient sans qu'il ne daigne me regarder. Ce ton froid, cette assurance écrasante.
— Vous m'avez dit dix heures. Je suis là. Dites-moi ce que vous voulez.
Il se retourne enfin. Son visage est impassible, ses yeux d'acier me transpercent sans effort. Il s'approche, s'assied face à moi, croise les mains devant lui.
— Avant de vous exposer mes conditions, je veux que vous compreniez une chose, Mila.
— Parlez.
— Votre père est au bord du précipice. Les chiffres ne mentent pas. Je ne vous propose pas une faveur. Je vous propose la seule porte de sortie qui vous reste.
Il pousse une chemise vers moi. Je l'ouvre lentement. Des états financiers, des courriers de banques, des mises en demeure. Les dettes sont pires que ce que mon père m'a avoué. Les créanciers exigent des sommes que nous ne pourrons jamais rembourser sans une intervention massive. Une nausée monte dans ma gorge.
— Vous avez enquêté sur nous.
— C'est mon métier.
— Non. Votre métier, c'est de profiter des faibles.
Il esquisse un sourire, à peine perceptible, aussi froid que le reste.
— Je profite des opportunités. Votre père a fait des erreurs. Vous en payez le prix. C'est ainsi que le monde fonctionne.
Je referme la chemise, les doigts tremblants. L'humiliation me brûle de l'intérieur. Je déteste cet homme. Je déteste son calme, sa suffisance, sa manière de me regarder comme si j'étais un insecte qu'il s'apprêtait à écraser.
— Quelles sont vos conditions ?
Il se lève, contourne le bureau et vient s'asseoir sur le bord, juste en face de moi. Trop près. Je sens son parfum, un mélange de cuir et de bois sombre. Je refuse de reculer.
— Épousez-moi.
Le mot claque dans l'air comme un fouet. Mon cœur s'arrête une seconde, puis repart de plus belle.
— Quoi ?
— Vous m'avez parfaitement entendu.
Je me lève brusquement, recule de quelques pas. Mes jambes flageolent, mais je reste debout, les poings serrés.
— Vous êtes sérieux ? Vous me demandez de vous épouser comme on signe un contrat d'affaires ?
— C'est exactement ce que c'est. Un contrat. Une alliance. Rien de plus.
— Vous êtes fou.
— Peut-être. Mais je suis la seule chance de survie de votre père.
Le silence retombe. Je cherche dans ses yeux une trace d'humour, de cynisme, autre chose que cette détermination froide. Mais il est sérieux. Terriblement sérieux.
— Vous pensez vraiment que je vais vendre ma liberté pour de l'argent ?
— Vous ne vendez pas votre liberté. Vous achetez la survie de votre famille.
La colère explose en moi, violente, incontrôlable.
— Ne me parlez pas de survie ! Vous n'avez aucune idée de ce que je ressens. Vous ne savez rien de la peur qui me ronge depuis des jours. Vous ne voyez en moi qu'un objet, une transaction.
— Et que croyez-vous que je sois, Mila ? Un homme qui sauve les entreprises par bonté d'âme ? Le monde ne fonctionne pas ainsi. Vous n'êtes pas naïve au point de le croire.
Je le fixe, les larmes aux yeux, mais je refuse de les laisser couler. Pas devant lui. Jamais devant lui.
— Pourquoi moi ? Il existe des centaines de femmes plus riches, plus influentes, plus désespérées. Pourquoi exiger ce mariage ?
Il se lève à son tour, s'approche lentement. Je ne bouge pas, même quand il s'arrête à quelques centimètres. Son regard descend sur moi, intense, presque insoutenable.
— Parce que vous êtes la seule qui m'ait jamais résisté. La seule qui ne baisse pas les yeux. La seule capable de me tenir tête.
Sa réponse me coupe le souffle. Ce n'est pas de l'amour, ce n'est même pas du désir. C'est une obsession froide, une curiosité malsaine. Et c'est pire que tout ce que j'imaginais.
— Vous ne m'aimez pas.
— Je ne vous demande pas de m'aimer. Je vous demande de porter mon nom.
— C'est une torture que vous m'imposez.
— Non. C'est un marché. À vous de l'accepter ou de le refuser.
Je baisse les yeux sur les documents épars, sur ces chiffres qui crient la faillite, sur l'avenir brisé de mon père. Si je refuse, il perd tout. S'il perd tout, il n'y survivra peut-être pas.
— Et si j'accepte ? Qu'attendez-vous de moi, concrètement ?
— Vous vivrez avec moi. Vous m'accompagnerez aux événements publics. Vous jouerez le rôle de la femme épanouie. Et vous respecterez une règle unique.
— Laquelle ?
— Ne tombez jamais amoureuse de moi.
Je ris, mais ce rire sonne creux, presque douloureux.
— Ça, c'est la seule règle que je pourrai respecter sans effort.
Il ne relève pas. Son visage reste impassible, mais je crois percevoir une lueur étrange dans ses yeux. Une fêlure, vite réprimée.
— Vous avez vingt-quatre heures pour me donner votre réponse.
— Je n'ai pas besoin de vingt-quatre heures.
Je me tourne vers la porte, le cœur en miettes. J'attrape mon sac, serre la bandoulière à m'en faire blanchir les jointures.
— Mila.
Sa voix m'arrête au moment où je pose la main sur la poignée. Je ne me retourne pas.
— Quoi ?
— Réfléchissez. Réellement. Pas avec votre orgueil. Pas avec votre colère. Avec ce qui compte vraiment.
Je ferme les yeux un instant. Puis j'ouvre la porte et je sors sans un mot de plus.
Dans le couloir, les larmes débordent enfin. Elles coulent le long de mes joues, chaudes, brûlantes. Je marche droit devant moi, sans voir les visages que je croise.
Il m'a demandé de l'épouser. Pas par amour, pas par désir, mais parce que je suis la seule qui lui résiste. Je suis un trophée, une conquête, une condition dans un contrat. Jamais une femme.
Et pourtant, malgré la haine, malgré l'humiliation, une question me déchire déjà.
Si je refuse, pourrai-je survivre à ce qui nous attend ?
La porte de l'ascenseur se referme sur moi, et je m'effondre contre la paroi froide, le visage enfoui dans mes mains.
Mon père va me demander ce que j'ai décidé. Et je ne sais pas quoi lui dire. Je ne sais plus qui je suis.
Tout s'effondre, et la seule main qui se tend vers moi est celle d'un monstre.
Un monstre qui, demain, pourrait bien devenir mon époux.
Chapitre 32MilaJe marche vers la sortie.Mes talons claquent sur le marbre. Mes mains tremblent. Je veux partir. Je veux fuir. Oublier cette soirée. Oublier Victoria. Oublier tout.Mais elle est là. Devant moi. Sur le seuil. Comme si elle m'attendait.— Mila. Déjà partie ?Je m'arrête. Je la fixe. Elle sourit. Ce sourire froid. Cruel.— Laissez-moi passer.— Pas si vite. J'aimerais qu'on parle. Entre femmes.— Je n'ai rien à vous dire.— Mais moi, j'ai beaucoup à vous dire. Sur Ethan. Sur vous. Sur ce mariage.— Je ne suis pas intéressée.— Vraiment ? Vous ne savez rien de lui. Rien du tout.Je serre les poings. Je reste droite. Digne. Mais elle voit. Elle sait où frapper.— Vous croyez le connaître ? Vous croyez qu'il vous a épousée par hasard ?— Je ne crois rien.— Bien. Parce qu'il ne vous aime pas. Vous n'êtes qu'un contrat. Une alliance. Un papier.— Je le sais.— Alors pourquoi restez-vous ?— Parce que c'est mon choix.— Votre choix ? Vous n'avez pas de choix. Vous êtes piég
Chapitre 30MilaJ'arrive au bras d'Ethan.La salle est immense. Lumineuse. Pleine de monde. Des visages que je connais. Des visages qui m'ont méprisée. Humiliée. Jugée. Je les vois. Ils me voient. Ils se figent.Ethan me guide. Sa main est posée sur ma taille. Ferme. Protectrice. Il ne me quitte pas. Pas une seconde. Pas un regard.Les murmures commencent. D'abord hostiles. Puis admiratifs. Puis envieux.— Ils sont venus ensemble.— Il ne la lâche pas.— Regarde comme il la regarde.— Ils ont l'air… amoureux.Je souris. Pour la première fois, je souris vraiment. Pas pour eux. Pour moi. Pour lui. Parce que sa main est là. Parce qu'il est là. Parce que nous sommes là. Ensemble.Nous traversons la salle. Les invités s'écartent. Certains nous saluent. D'autres détournent les yeux. Je les ignore. Je ne vois que lui. Son profil. Sa mâchoire. Ses yeux.— Vous tenez bien votre rôle, dis-je à voix basse.Il se penche vers moi.— Ce n'est pas un rôle.— Alors qu'est-ce que c'est ?— Un début.
Chapitre 29EthanJe ne peux pas la laisser partir.Je la regarde s'éloigner. Son dos. Ses épaules. Sa démarche. Elle marche vite. Trop vite. Je veux la rattraper. Je veux lui dire d'arrêter. Je veux tout lui dire. Mais je ne bouge pas. Je reste figé. Lâche. Impuissant.Les heures passent. Je rentre à la villa. Elle n'est pas là. Je l'attends. Elle ne vient pas. Je l'appelle. Pas de réponse. Je lui écris. Pas de réponse.Je passe la nuit sans dormir. À fixer le plafond. À penser à elle. À ses mots. À sa douleur. À ma lâcheté.Le matin, je prends une décision. Je ne peux pas laisser les rumeurs détruire notre mariage. Je ne peux pas la laisser partir. Pas comme ça. Pas sans me battre.Je l'appelle. Elle répond. Sa voix est froide. Distante.— Quoi ?— Il faut qu'on parle.— Je n'ai rien à vous dire.— Alors écoutez-moi. Une seule fois. Ensuite, si vous voulez partir, je ne vous retiendrai pas.Un silence. Long. Puis un soupir.— Où ?— À la villa. Ce soir.— Très bien.Elle raccroche.
Chapitre 28MilaLa rumeur éclate un matin.Je l'apprends par Clara. Un message. Un lien. Un article. Je clique. Je lis. Je me fige.« Le mariage Carter au bord de la rupture. Ethan Carter aperçu seul à une réception. Mila Hartley absente. Divorce imminent ? »Je fixe l'écran. Les mots dansent. Les photos défilent. Ethan. Seul. Dans une soirée. Sans moi. Sans ma main. Sans mon nom.Mon cœur se serre. Je lis les commentaires. Les spéculations. Les moqueries.— Elle n'a pas tenu longtemps.— Je le savais. Une arriviste ne fait pas long feu.— Pauvre fille. Jetée comme une vieille chaussette.Chaque mot est une lame. Chaque rire est une gifle. Je ferme l'application. Je respire. Je me lève. Je dois aller travailler. Je dois continuer. Je dois faire comme si je n'avais pas vu.Je sors de la villa. La voiture m'attend. Le garde aussi. Je monte. Je regarde par la fenêtre. La ville défile. Je pense à Ethan. À ses silences. À ses mensonges. À ses absences. Pourquoi était-il seul à cette récep
Chapitre 27EthanMon téléphone vibre.Je le sors de ma poche. Un message. Numéro inconnu. Je l'ouvre. Je lis. Je me fige.« Elle est plus précieuse que vous ne le pensez. Vous n'êtes pas le seul à la chercher. »Mon sang se glace. Je relis. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les mots sont là. Noirs sur blanc. Une menace à peine voilée. Une menace contre Mila.Je regarde autour de moi. Je suis dans mon bureau. Seul. La porte est fermée. Les fenêtres sont teintées. Personne ne peut me voir. Personne ne peut m'entendre. Mais je sens des yeux. Partout. Des yeux invisibles. Des yeux qui savent.Je tape une réponse.« Qui êtes-vous ? »Pas de réponse. J'attends. Une minute. Deux. Cinq. Rien.J'appelle Julian.— Ethan ? Qu'est-ce qui se passe ?— J'ai reçu un message. Anonyme. Il concerne Mila.— Qu'est-ce qu'il dit ?Je le lui lis. Silence. Long. Lourd.— Qui est au courant ? demande-t-il.— Personne. Enfin. Je croyais.— Qu'est-ce que ça veut dire ?— Ça veut dire que quelqu'un sait. Quelqu
Chapitre 26MilaJ'ouvre les yeux.La lumière est douce. Le jour se lève à peine. Je cligne. Ma tête est lourde. Mon corps est faible. Mais la fièvre est tombée. Je respire mieux.Je tourne la tête. Et je le vois.Ethan. Endormi sur la chaise. Près de mon lit. Sa main tient toujours la mienne. Sa tête est penchée sur le côté. Ses traits sont détendus. Differents. Plus jeunes. Presque vulnérables.Je reste immobile. Je n'ose pas bouger. Je n'ose pas respirer. Je le regarde. Ses cheveux sombres. Ses cils longs. Sa mâchoire carrée. Ses lèvres. Tout ce que je n'ai jamais osé regarder. Tout ce que je n'ai jamais eu le droit de voir.Il est là. Il est resté. Toute la nuit. Pour moi.Je pense à tout. À ses mots. À ses gestes. À cette nuit. À sa main dans la mienne. À sa voix. À cette phrase. « Vous êtes ma faiblesse. La seule. La plus grande. »Mon cœur se serre. Je ne comprends pas cet homme. Capable de froideur. Capable de tendresse. Capable de tout et de rien. Capable de me repousser et d







