ANMELDENChapitre 2
Ethan
Je l'attends.
Assis derrière mon bureau, je fixe la porte close. Elle va arriver. Je le sais avec une certitude qui m'oppresse.
Elle a demandé ce rendez-vous avec une insistance presque désespérée. Mon assistante m'a transmis trois appels, deux messages. Mila Hartley. La fille du vieux Hartley, au bord du gouffre, prête à tout pour sauver un empire en ruine. Elle ignore encore que je l'attends depuis bien plus longtemps qu'elle ne peut l'imaginer.
La secrétaire frappe trois coups discrets.
— Mademoiselle Hartley est arrivée, Monsieur.
— Faites-la entrer.
Ma voix est parfaitement neutre. Rien ne doit transparaître. Je suis Ethan Carter, l'homme qui ne tremble jamais. Celui qui a bâti un empire sur des ruines et des trahisons. Ceux qui me connaissent savent que je n'accorde rien sans contrepartie.
La porte s'ouvre.
Elle entre, et tout mon corps se fige. Cette secousse sourde dans ma poitrine. Ce visage que je croyais avoir enfoui à force de volonté. Elle est là, plus belle encore que dans mes souvenirs. Ses cheveux bruns tirés en chignon, sa robe bleu nuit, ses yeux clairs qui me défient déjà.
— Asseyez-vous.
Elle obéit, mais pas trop vite. Elle ne baisse pas les yeux, ne se dérobe pas. Elle pose son sac sur ses genoux, redresse le menton, et me regarde comme si elle était mon égale.
— Vous connaissez la raison de ma présence, commence-t-elle d'une voix posée.
— Votre père est ruiné. Son entreprise est au bord de la faillite. Vous cherchez de l'argent.
Elle accuse le coup. Ses lèvres se serrent, ses doigts se crispent sur son sac. Mais elle ne cille pas.
— Je ne quête pas la charité. Je viens vous proposer un partenariat.
Je souris, mais ce n'est pas un sourire de bienveillance. C'est le rictus froid que je réserve aux naïfs qui croient encore pouvoir négocier avec moi.
— Un partenariat ? Avec une entreprise qui ne vaut plus rien sur le marché ? Vous me surestimez, Mademoiselle Hartley. Ma générosité a des limites très précises, et elle ne s'étend pas aux causes perdues.
Elle se redresse, et je vois la flamme dans ses yeux. Une colère contenue, une fierté qui refuse de se briser.
— Alors pourquoi avoir accepté de me rencontrer ? Si tout est déjà perdu, pourquoi ne pas m'avoir laissée à la porte ?
Parce que je t'attends depuis huit ans. Parce que je n'ai jamais cessé de te chercher. Parce que te voir ici, dans cette pièce, ravive des blessures que je croyais cautérisées.
Mais je ne dis rien de tout cela. Je me lève lentement, contourne le bureau pour m'approcher d'elle. Elle ne recule pas, même quand je m'arrête à quelques centimètres.
— Savez-vous ce que je vois en vous, Mila ?
— Éclairez-moi.
— Une femme désespérée qui joue les fortes pour masquer sa peur. Une héritière qui n'a jamais manqué de rien et qui découvre soudain que le monde est cruel. Une suppliante qui ignore encore jusqu'où elle devra ramper pour sauver les siens.
Chaque mot claque comme une gifle. Je le fais exprès. Je veux la voir vaciller, la voir douter, la voir comprendre qu'elle est en territoire hostile. Mais elle ne baisse pas le regard. Elle soutient le mien avec une intensité qui me brûle.
— Vous ne savez rien de moi.
— Détrompez-vous. Je sais tout. Votre âge, vos études, vos échecs. Je sais que vous n'avez jamais travaillé dans l'entreprise de votre père avant cette année. Je sais que votre mère est morte quand vous aviez douze ans. Je sais que vous cachez votre tristesse derrière un sourire poli depuis beaucoup trop longtemps.
Elle pâlit. Enfin. La fissure apparaît. Elle ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort. Je m'éloigne, reviens vers la fenêtre, lui tourne le dos pour reprendre le contrôle.
— Je ne sauverai pas l'entreprise de votre père, reprends-je d'une voix dure. Elle est condamnée. Vous le savez. Lui le sait. Les banques l'ont déjà enterrée.
— Alors je n'ai plus rien à faire ici.
Elle se lève. Elle va partir. Elle va disparaître. Et avec elle, l'unique chance de réparer ce que j'ai laissé mourir il y a huit ans.
— Attendez.
Ma voix est plus brusque que je ne le voudrais. Elle s'arrête, se retourne lentement. Ses yeux me transpercent.
— Il existe peut-être une solution.
— Laquelle ?
Je prends le temps de la regarder. La peur est là, tapie derrière la fierté. Et c'est cette peur que je veux. C'est elle qui la poussera à accepter l'inacceptable.
— Revenez demain. Dix heures précises. Je vous dirai ce que j'attends de vous.
Elle me dévisage, méfiante.
— Pourquoi demain ? Pourquoi pas maintenant ?
— Parce que vous devez rentrer chez vous, parler à votre père, et comprendre que vous n'avez aucune autre issue. Quand vous reviendrez, vous serez prête à écouter mes conditions sans protester.
Elle serre les poings. Je vois la rage dans ses yeux, l'humiliation qui la submerge. Mais elle ne flanche pas.
— Et si je ne reviens pas ?
— Alors tout s'arrête. Votre père perd tout. Vous perdez tout. Et je n'aurai plus aucune raison de vous recevoir.
Le silence s'étire entre nous, lourd, électrique. Je vois la confusion dans ses yeux, la révolte, la peur. Je vois aussi autre chose, une lueur qu'elle refuse de reconnaître.
— Vous êtes un monstre, murmure-t-elle.
— Oui. Mais je suis le seul monstre capable de vous sauver.
Elle détourne enfin les yeux. Ses épaules s'affaissent légèrement, et je sais que la bataille est en train de basculer.
— Très bien. Je serai là demain.
Elle se lève, ramasse son sac, puis se dirige vers la porte. Avant de sortir, elle se retourne une dernière fois.
— Mais ne croyez pas que je vais me laisser écraser. Quelles que soient vos conditions, je ne vous appartiendrai jamais.
Elle sort sans attendre ma réponse. La porte se referme doucement derrière elle, et je reste seul. Mon cœur bat trop vite. Mes mains sont moites. Elle m'a défié, elle m'a résisté, elle m'a regardé comme personne n'ose le faire.
Et au fond de moi, une vérité que je refuse d'affronter remonte à la surface.
Je ne l'ai pas cherchée pendant huit ans pour la laisser repartir.
Demain, elle reviendra. Demain, tout basculera. Et je ne la laisserai plus jamais partir.
Chapitre 32MilaJe marche vers la sortie.Mes talons claquent sur le marbre. Mes mains tremblent. Je veux partir. Je veux fuir. Oublier cette soirée. Oublier Victoria. Oublier tout.Mais elle est là. Devant moi. Sur le seuil. Comme si elle m'attendait.— Mila. Déjà partie ?Je m'arrête. Je la fixe. Elle sourit. Ce sourire froid. Cruel.— Laissez-moi passer.— Pas si vite. J'aimerais qu'on parle. Entre femmes.— Je n'ai rien à vous dire.— Mais moi, j'ai beaucoup à vous dire. Sur Ethan. Sur vous. Sur ce mariage.— Je ne suis pas intéressée.— Vraiment ? Vous ne savez rien de lui. Rien du tout.Je serre les poings. Je reste droite. Digne. Mais elle voit. Elle sait où frapper.— Vous croyez le connaître ? Vous croyez qu'il vous a épousée par hasard ?— Je ne crois rien.— Bien. Parce qu'il ne vous aime pas. Vous n'êtes qu'un contrat. Une alliance. Un papier.— Je le sais.— Alors pourquoi restez-vous ?— Parce que c'est mon choix.— Votre choix ? Vous n'avez pas de choix. Vous êtes piég
Chapitre 30MilaJ'arrive au bras d'Ethan.La salle est immense. Lumineuse. Pleine de monde. Des visages que je connais. Des visages qui m'ont méprisée. Humiliée. Jugée. Je les vois. Ils me voient. Ils se figent.Ethan me guide. Sa main est posée sur ma taille. Ferme. Protectrice. Il ne me quitte pas. Pas une seconde. Pas un regard.Les murmures commencent. D'abord hostiles. Puis admiratifs. Puis envieux.— Ils sont venus ensemble.— Il ne la lâche pas.— Regarde comme il la regarde.— Ils ont l'air… amoureux.Je souris. Pour la première fois, je souris vraiment. Pas pour eux. Pour moi. Pour lui. Parce que sa main est là. Parce qu'il est là. Parce que nous sommes là. Ensemble.Nous traversons la salle. Les invités s'écartent. Certains nous saluent. D'autres détournent les yeux. Je les ignore. Je ne vois que lui. Son profil. Sa mâchoire. Ses yeux.— Vous tenez bien votre rôle, dis-je à voix basse.Il se penche vers moi.— Ce n'est pas un rôle.— Alors qu'est-ce que c'est ?— Un début.
Chapitre 29EthanJe ne peux pas la laisser partir.Je la regarde s'éloigner. Son dos. Ses épaules. Sa démarche. Elle marche vite. Trop vite. Je veux la rattraper. Je veux lui dire d'arrêter. Je veux tout lui dire. Mais je ne bouge pas. Je reste figé. Lâche. Impuissant.Les heures passent. Je rentre à la villa. Elle n'est pas là. Je l'attends. Elle ne vient pas. Je l'appelle. Pas de réponse. Je lui écris. Pas de réponse.Je passe la nuit sans dormir. À fixer le plafond. À penser à elle. À ses mots. À sa douleur. À ma lâcheté.Le matin, je prends une décision. Je ne peux pas laisser les rumeurs détruire notre mariage. Je ne peux pas la laisser partir. Pas comme ça. Pas sans me battre.Je l'appelle. Elle répond. Sa voix est froide. Distante.— Quoi ?— Il faut qu'on parle.— Je n'ai rien à vous dire.— Alors écoutez-moi. Une seule fois. Ensuite, si vous voulez partir, je ne vous retiendrai pas.Un silence. Long. Puis un soupir.— Où ?— À la villa. Ce soir.— Très bien.Elle raccroche.
Chapitre 28MilaLa rumeur éclate un matin.Je l'apprends par Clara. Un message. Un lien. Un article. Je clique. Je lis. Je me fige.« Le mariage Carter au bord de la rupture. Ethan Carter aperçu seul à une réception. Mila Hartley absente. Divorce imminent ? »Je fixe l'écran. Les mots dansent. Les photos défilent. Ethan. Seul. Dans une soirée. Sans moi. Sans ma main. Sans mon nom.Mon cœur se serre. Je lis les commentaires. Les spéculations. Les moqueries.— Elle n'a pas tenu longtemps.— Je le savais. Une arriviste ne fait pas long feu.— Pauvre fille. Jetée comme une vieille chaussette.Chaque mot est une lame. Chaque rire est une gifle. Je ferme l'application. Je respire. Je me lève. Je dois aller travailler. Je dois continuer. Je dois faire comme si je n'avais pas vu.Je sors de la villa. La voiture m'attend. Le garde aussi. Je monte. Je regarde par la fenêtre. La ville défile. Je pense à Ethan. À ses silences. À ses mensonges. À ses absences. Pourquoi était-il seul à cette récep
Chapitre 27EthanMon téléphone vibre.Je le sors de ma poche. Un message. Numéro inconnu. Je l'ouvre. Je lis. Je me fige.« Elle est plus précieuse que vous ne le pensez. Vous n'êtes pas le seul à la chercher. »Mon sang se glace. Je relis. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les mots sont là. Noirs sur blanc. Une menace à peine voilée. Une menace contre Mila.Je regarde autour de moi. Je suis dans mon bureau. Seul. La porte est fermée. Les fenêtres sont teintées. Personne ne peut me voir. Personne ne peut m'entendre. Mais je sens des yeux. Partout. Des yeux invisibles. Des yeux qui savent.Je tape une réponse.« Qui êtes-vous ? »Pas de réponse. J'attends. Une minute. Deux. Cinq. Rien.J'appelle Julian.— Ethan ? Qu'est-ce qui se passe ?— J'ai reçu un message. Anonyme. Il concerne Mila.— Qu'est-ce qu'il dit ?Je le lui lis. Silence. Long. Lourd.— Qui est au courant ? demande-t-il.— Personne. Enfin. Je croyais.— Qu'est-ce que ça veut dire ?— Ça veut dire que quelqu'un sait. Quelqu
Chapitre 26MilaJ'ouvre les yeux.La lumière est douce. Le jour se lève à peine. Je cligne. Ma tête est lourde. Mon corps est faible. Mais la fièvre est tombée. Je respire mieux.Je tourne la tête. Et je le vois.Ethan. Endormi sur la chaise. Près de mon lit. Sa main tient toujours la mienne. Sa tête est penchée sur le côté. Ses traits sont détendus. Differents. Plus jeunes. Presque vulnérables.Je reste immobile. Je n'ose pas bouger. Je n'ose pas respirer. Je le regarde. Ses cheveux sombres. Ses cils longs. Sa mâchoire carrée. Ses lèvres. Tout ce que je n'ai jamais osé regarder. Tout ce que je n'ai jamais eu le droit de voir.Il est là. Il est resté. Toute la nuit. Pour moi.Je pense à tout. À ses mots. À ses gestes. À cette nuit. À sa main dans la mienne. À sa voix. À cette phrase. « Vous êtes ma faiblesse. La seule. La plus grande. »Mon cœur se serre. Je ne comprends pas cet homme. Capable de froideur. Capable de tendresse. Capable de tout et de rien. Capable de me repousser et d







